TOME I
1,300 de ses habitants. Ce spectacle épouvantable troubla le cœur du Roi qui consentit, par le conseil de saint Bernard, à se rapprocher de son adversaire. On retira l'excommunication , et une paix définitive fut conclue entre Louis-le-Jeune et Thibault, dans une assemblée de barons tenue à Saint-Denis en 1144.
Ces querelles sanglantes n'empêchèrent pas Louis-le-Jeune de continuer à quelques établissements religieux du pays chartrain , notamment à l'abbaye de Saint-Père, la protection que leur avait accordée Louis-le-Gros. Le vicomte de Charires, Ébrard du Puiset, zélé continuateur des œuvres de ses ancêtres, s'ingéniait à faire le plus de mal possible à ses voisins; n'osant pas s'attaquer aux puissances qui avaient si bien châtié son père, il s'était rabattu sur Saint-Père, qui possédait quelques domaines à sa portée. 11 tombait chaque jour chez les hôtes du monastère, et, en vertu du droit de past et gîte, dévorait la substance de ces pauvres gens. Le Roi , pour mettre un terme à ces vexations , lui fit une menace si énergiquement formulée, que le coupable renonça à ses droits entre les mains de l'abbé Eudes. Une patente royale ou charte gardienne , datée de Paris en 1 1 43 , fut délivrée à cette occasion aux religieux de Saint-Père \ Mais les maux avaient été si violents et si continus, par ces temps de guerre, que les revenus du couvent s'en trouvaient fort réduits. Le peu qui rentrait dans les coffres de la maison était consacré aux besoins de l'église; do sorte qu'en 1145, trente ans après la mort d'Yves, le couvent, si célèbre jadis par la science de ses moines, n'avait plus de bibliothèque. Les quelques livres qui gisaient encore dans les armoires étaient rongés par les vers \ Lorsque les temps furent plus calmes , la sollicitude de l'abbé Guillaume porta remède à cet état de
> Cart. Saint-Père, vol. 2, p. G44.
* Corrosi tineis et penc dcleti vetustatc libclli , sparsim per armarium hue illucque projeeti , qui.... non noteront nec renovari rwc rcligari. (lb., p. 393.)
choses; il en puisa les moyens dans la générosité des lionnes Ames, ravivée par la parole de saint Bernard.
On remarque à cette époque, en France, et particulièrement dans le pays chartrain , un retour vers l'esprit religieux de la croisade. La basilique de Fulbert n'avait pas encore reçu son plus beau couronnement; les tours sortaient à peine de terre et le service divin, concentré dans une nef restreinte, répondait mal à Pafflucnce des fidèles et à la renommée de la Vierge-aux-Miracles. Les Chartrains, pour activer les travaux, sollicitèrent, en 1 145 , les secours des francs-maçons de Normandie. On vit alors se mettre à Pœuvre ces corporations d'ouvriers , pèlerins de l'architecture , qui promenaient leur pieuse truelle dans toute la France, au service de la mère de Dieu. C'était merveille, écrivait Haimon , abbé de Saint-Pierresur-Dives, que de voir des hommes puissants, fiers de leur naissance et de leurs richesses, accoutumés à une vie efféminée, s'atteler à un char pesant avec le serf de leurs domaines! Ces travailleurs infatigables, éclairés la nuit par des torches placées sur des chariots, ne cessaient leur œuvre que pour chanter les louanges du Seigneur; aussi les massifs des tours de Notre-Dame s'élancèrent-ils dans le ciel comme un témoignage irrécusable de l'enthousiasme chartrain ! C'est que la voix de Bernard annonçait la seconde croisade
Après le désastre de Vitry , Louis-le-Jeune avait formé le vœu de prendre la croix; l'abbé de Clairvaux encouragea cette résolution et la croisade fut proclamée dans l'assemblée tenue à Vezclay le jour de la Nativité 1 1 45. Parmi les princes qui s'enrôlèrent sous la bannière du Christ, on remarqua Henri , fils aîné du comte Thibault. Saint Bernard étant venu, sur la demande de l'évôque Geoffroy , prêcher la guerre sainte
1 Mabillon , Annales bénédki., t. 6, p. 39i. — Hist. des (latiles, t. 1 1, p. 319. — Bourassé , Cathéd. de France, p. 551. — Do Caumont, Cours d'anlifjuifS monument., quatrième partie . — Dissertation de l'abM b.'beuf sur une lettre de Unîmes, archevêque <ïo Rouen, insérée dans les Annal, bèued.
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à Chartres, en il 46, ses discours enflammèrent d'une telle admiration les seigneurs de la Beauce, qu'ils voulurent lui décerner le commandement de l'expédition. Mais l'exemple de Pierre-l'Hermite, si malheureux dans la conduite de la première armée de la Croix, détermina Bernard îi décliner cette mission. Avec le jeune comte Henri et son épouse, partirent Geoffroy, vicomte de Chàteaudun , Guillaume d'Aiguillon, les trois frères du Mesnil-Simon , Robert, frère de Geoffroy d'Orrouer, Philippe de Tréon, Eudes Brunei, Renaud et Hugues d'Ouarville (1147) \
Selon l'usage, les établissements religieux se ressentirent de la pieuse entreprise des chevaliers chartrains. Par un touchant souvenir des misères d'Orient, le comte Thibault voulut que les lépreux de Beaulieu, lazari Belliloci, priassent pour son fils Henri; il leur donna la dîme de ses moulins de Corileto et de son four du Chàtelet (1146) *, et obtint des taverniers de Chartres l'abandon annuel , au profit de ces infortunés, de la somme d'argent qu'ils avaient l'habitude de dépenser pour un repas de corps (1147) \
1 Rossard et Bordas, Hist. du Dunois. — Cart. de Thiron, invent., n° 130. — Cart. Saint-Père, p. 469 et 616. — Philippe de Tréon, en partant pour la croisade , consacra à Dieu son fils Gauthier, et lit une donation de terres et de vignes au couvent de Saint-Père. (Cart. Saint-Père, ib.)
Renaud d'Ouarville rapporta de Constantinople , pour l'église Saint-Martin d'Ouarville , des reliques qu'il mit sous la garde des chanoines de Saint-Jcan-en- Vallée , possesseurs de cette église, à la condition de les exposer, chaque année, le jour de saint Philippe , à la piété des fidèles. (Arch. dép., Cart. de Saint-Jean, invent., n° 212. Charte passée en présence de Garin , abbé de Saint-Jean , de Foucher, abbé de Sainte-Marie de Chàteaudun , de Tlùbault , abbé de Saint-Cheron , d'Eudes de Montigny , de Gervais et de Galatin, chevaliers du Temple.)
Les trois frères du Mesnil-Simon eurent les mains écorelw'-es par les infidèles , d'où ils prirent pour armes d'argent à six maim de gueules. (Souchet-Etiennc, p. 498.)
* Actum apud Carnotum, anno ab incarn. dni m c xl vi, régnante Ludovico filio Ludovici , eo anno quo ipse , cum multo comitatu baronum , crucem assumpsit , Yerosolyman Hures , ad domandum paganorum eorrtumaciam. (Arch. dép., Grand- Beuulieu.) Cet acte fut fait du consentement de la comtesse Mathildc et des princes Thibault et Etienne , en présence de Goslin d'Auneau , d'Adam Rreslard , de Pierre Doursault , do Geoffroy Cnaillou , bourgeois de Chartres , familiers du Comte , et de Clément, prévôt de la ville.
s Acte passé dans la tour de Chartres en 1147. ( Lejeune, Pièces manuscrites d# Pintard. ) La corporation des Taverniers était portée à la gourmandise, ad ingluviam.
L'évèque île Chartres, Geoffroy, mourut au commencement de l'année 1148. 11 s'était montré le digne successeur d'Yves par son amour pour le bien , l'énergie de son carac- 1ère et l'orthodoxie de sa foi. Légat du Saint-Siège , sous Innocent II , il soumit à l'autorité de ce pontife les provinces méridionales attachées au parti de l'anti-pape Anaclet, et détruisit la simonie partout où il la rencontra sur son passage. Comme la noblesse de sa race le rendait l'égal des princes , il sut faire profiter l'église et les gens des domaines ecclésiastiques, des libéralités de ses puissants amis. Aussi le nécrologe de Notre-Dame l'appelle-t-il : Notre père Geoff roy, de pieuse et douce mémoire *.
Pour renouer le fil interrompu d'une existence si digne de regrets, le Chapitre, de l'aveu de Suger, abbé de Saint-Denis et régent en France durant la croisade, ne crut pas pouvoir mieux faire que d'offrir le trône épiscopal à l'archidiacre Goslin de Lèves, neveu de Geoffroy. La régale, ouverte par la mort du dernier évèquc et continuée jusqu'à ce que son successeur ait prêté serment entre les mains du Roi , alors absent, donna naissance à des débats entre le régent et le comte Thibault, qui prétendait en avoir les émoluments. Louis-le-Jcune demandait sans cesse des secours en argent; l'abbé Suger parcourut les provinces pour en ramasser; il n'oublia pas Chartres, la régale et le zèle aumônieux de ses habitants. Mais les offrandes envoyées en Palestine ne purent tirer les chevaliers français de leurs fâcheuses aventures. Le Roi revint en 1149. Le comte Henri, fils aîné de Thibault, avait, du moins, rapporté de la croisade un grand renom
sur les prières de Thibault , elle consentit à donner chaque année aux lépreux , pour leur pitance de la Toussaint , une somme de trente sous et à supprimer son repas
1 Obit du 9 des kal. de février. Nêcrd. de N.-D., ? 39; Mss. de la Bibl. Geoffroy, malgré son amitié pour saint Bernard , dont il partageait la doctrine ascétique, soutint Abcilard dans le concile de Soissons de 1121 , où le livre de la Foi à h Trinité de ce docteur fut condamné.
de bravoure et de noblesse; son père l'en récompensa bientôt.
Le vieux comte de Chartres et de Champagne, ce prince anglo-normand de cœur, qui pendant cinquante ans avait pesé d'un si grand poids dans la balance des destinées de l'État, mourut à Lagny-sur-Marne, le 8 janvier 1151 , après avoir partagé ses vastes domaines entre ses trois fils aînés \ Henri reçut la Champagne; Thibault, Chartres et Blois; Étienne, le petit comté de Sancerre en Berry. Thibault et Étienne durent hommage-lige à Henri ; de sorte que Chartres et Blois, ces terres natales de la famille, ne furent plus que des fiefs de second ordre, relevant du comté de Champagne \
1 Thibault IV eut onze enfants de sa femme Mathiide , issue de race Tcutonc : 1° Henri, dit le Libéral; 2° Thibault V, dit le Bon; 3° Etienne; i° Guillaume aux Blanches-Mains, évêmic de Chartres, puis archevêque de Sens et de Reims; 5° Hugues, nui fut, dit-on, abbé de Citcaux; 6° Agnès, femme de Henaud de Mouçon; 7° Marie, femme d'Eudes, duc de Bourgogne ; 8° Elisabeth, femme de Roger de Sicile; 9° Marguerite, religieuse; 10° Mahaut, femme de Rotrou du Perche; 11° Alix ou Adèle, femme de Louis-le-Jcune.
* On lit dans le registre des fiefs de Champagne, f° 66 (1192-1205) : « Cornes » carnotensis et bleseusis tenct comitatum cum omnibus feodis appendentibus a » comité Campani.v , et est suus lumo ligius , et Chastcldun et la Fcrté de Vilenuel * cum feodis cisdem appendentibus et Blesium et Castrum Renardi et le Maantiz et » Marcliaisnay et Galardun qurc sunl de feodo Carnoti cum omnibus feodis appenden- » tibus. » (Mémoires de JoinvHle , éd. Du Gange, dissert. 3.)