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THIBAULT V A ISABELLE

Avoués du Chapitre, {ii.io.isie. )

Thibault V, nouveau seigneur de Chartres et de Blois, débuta dans le monde politique par une escapade d'écolier. Il voulait se marier; or, comme le Roi venait de répudier sa femme Aliénor, il pensa que les beaux domaines de cette Princesse arrondiraient assez bien sa petite seigneurie. Il se mit donc aux aguets sur le chemin d' Aliénor qui retournait en Aquitaine, et lui offrit de prime abord sa main ou la prison. La Princesse dissimula; mais, la nuit venue, elle trompa la vigilance do ce prétendant discourtois, et gagna à toutes brides les frontières du Poitou (avril 1132). L'issue de cette affaire irrita d'autant plus vivement le prince chartrain, qu'Aliénor épousa peu de temps après Henri Plautagenet , duc d'Anjou et de Normandie, ennemi naturel de la maison de Chartres-Champagne. Louis-le-Jeune, reconnaissant trop tard la faute qu'il avait commise en divorçant avec Aliénor, voulut ressaisir l'Aquitaine l'épée à la main. Il forma une ligue à laquelle prirent part , avec le mari déchu , les amants malheureux de la Reine, Thibault de Chartres en tète. Mais Henri Plautagenet sut si bien négocier, qu'il parvint à désarmer le Roi sans coup-férir et à s'asseoir au mois de septembre 1 loi sur le trône d'Angleterre.

Le comte Thibault reçut, en récompense de sa fidélité à la cause royale pendant ces débats, le titre et l'office de Grand-

Maître ou Sénéchal de France (1 1 54). 11 régla en cette qualité un différend survenu entre Renaud de Boutancourt et les moines de Saint-Père, pendant le pèlerinage du Roi à Saint-Jacques-de-Compostelle, en H 55 \

L'évêque Goslin mourut cette même année. Son court épiscopat avait été bien rempli. Tout en s'occupant activement de la réforme de l'abbaye de Saint-Cheron d'après le modèle laissé à Saint-Jean par l'évêque Yves*, il ne négligea pas le monastère de Josaphat, œuvre de sa famille. Il y reçut la sépulture à côté de ses oncles Geoffroy et Goslin. Le Chapitre choisit pour le remplacer le doyen Robert, dit le Breton, homme habile , qui eut d'abord à apaiser une petite contestation survenue entre les moines de Josaphat et les seigneurs de Lèves, au sujet de moulins qu'ils avaient bâtis dans leur cimetière (1150) \ Comme les deux derniers évêques reposaient sous les voûtes de l'église du couvent , une sorte de considération respectueuse portait le nouveau pontife à s'intéresser à ce lieu de repos , où son corps pouvait être enseveli un jour.

Thibault V, dont les domaines se bornaient au Blésois et au Chartrain, séjournait plus fréquemment à Chartres que ses prédécesseurs. 11 était fort aumônieux pour les pauvres gens, pour les lépreux surtout, ces preuves vivantes des souffrances de la croisade. Pendant un de ses voyages, en 1158, il approuva le don fait par Gauthier de Friaize aux Lazares de Beaulieu , de son droit d'escuage , scutum , dans la monnaie de Chartres ressortissant au fief de Philippe de Meslay et à la justice royale. Le Roi voulut que, sauf la justice, tout ce que son titre de suzerain lui donnait sur cet escuage appartînt à la maladrerie. Le Comte en agit de môme, en 1160, rela-

« Cart. Saint-Père, vol. 2, p. Ci7, 618 et 619.

* La réforme de Saint-Cheron fut approuvc-e par le pape Eugène III, en i 1 50. (Arch. dfy., Chapitre, inv., p. 250.) L'évoque Goslin ajouta de nouveaux bâtiments très-somptueux à la maison fyiscopale. (Nécrol. de N.-Dame. jour des kal. de février, llibl. de la ville.)

3 Arch. dép., Extrait des cart. rawje et blanc de Josaphat.

ti veinent à un autre escuage abandonné aux lépreux par Gauthier de Friaize, et qui dépendait du ûef d'Ursion de Freteval Il gratifia également Beaulieu des revenus du tonlieu qu'il possédait sur la foire des Infirmes ou de Saint- SimonSaint-Jude , autorisée par le comte Thibault III, en 1054 *. Ces libéralités s'exerçaient avec pompe, en présence des seigneurs et des bourgeois familiers du palais.

Mais la vie politique rappelait souvent le prince chartrain vers les affaires de France. En M 59 , nous le voyons, par un retour singulier au parti anglais, faire alliance avec Henri Plantagenet et attaquer le domaine de la couronne. Celte tentative fut vivement repoussée par les deux frères de Louisle-Jeune, Henri, évéque de Beauvais, et Robert, comte de Dreux. Le Vexin, le Gàtinais et les confins de la Normandie furent le théâtre de cette guerre, qui ne nous est pas bien connue. Le mariage du monarque français avec Alix de Champagne, sœur de Thibault, mit fin à la mésintelligence qui existait entre le Roi et son Sénéchal (1100).

La mort de l'évèque Robert-le-Breton , arrivée en septembre 1 164 % fournit au comte de Chartres l'occasion de se lier d'une manière plus étroite encore avec le pays chartrain. Il avait un jeune frère nommé Guillaume, destiné cà l'église depuis son enfance et déjà pourvu de plusieurs dignités canonicales dans les domaines de sa famille : il le fit nommer à l'évêché de Chartres. Jamais prélat de plus haut lignage n'a-

1 Acte de 1158; témoins: Guillaume, fils d'Ansold, Foulques deMarolles, Girard de Meslay, Foucher, fils de Philippe de Meslay, Gnslin d'Auneau, Ebrard du Puiset, le doyen Bernard , Clément, prévôt de la ville, Raoul de Plancy, maréchal du palais du Comte. — Acte de 1160; témoins: Guillaume Goct, Renaud d'Ouarvillc , Rallier de Vieuxvicq, Gauthier de Friaize, Girard de Meslay, et le prévôt Clément. (Beaulieu , Cart. noir du Grand-Séminaire , Bibl. de la ville.)

* Donation rappelée dans celle de même nature faite aux lépreux par Guillaumeaux-Blauches-Mams , frère de Thibault , élu évéque de Chartres vers 1105. (Arch. Hôtel-Dieu; Papiers de Beaulieu.)

* L'obit de Robert est inscrit dans les nécrologes de Notre-Dame au (J des kal. d'octobre. Il fonda les abbayes de Claire-Fontaine, de Saint-Rémy-des-I^ndes , et de Saint-Cyr de Bcrchères.

vait illustré l'épiscopat churtrain ; Guillaume surnommé aux Blauches-Mains , quatrième fils du grand Thibault , était le beau-frère du roi Louis-le-Jeuuc et le frère des comtes de Chartres, de Champagne et deSancerre. Comme son mérite personnel n'était pas au-dessous de sa naissance, il devint bientôt le conseiller des princes dont il était le parent \

Ce fut vers la même époque que notre Comte obtint , par le crédit de la Reine, sa sœur, la main d'Alix ou Adèle, fille du Roi et de sa première femme, Aliénor d'Aquitaine. A eu juger par les dépenses que Thibault fut obligé de faire pour assurer le pain aux gens de sa maison , la splendeur de la nouvelle cour de Chartres dut tourner au profit du commerce et de l'industrie. Les moulins du domaine étant insuffisants, le Comte déposséda les moines de Josaphat de leurs moulins du Désert, près Saint-Piat, en leur promettant un cens et quatre muids de froment à prendre dans ses greniers de Chartres (1164) \ 11 trouva aussi le moyen d'améliorer par des concessions à titre onéreux les produits de sa seigneurie. Certains bourgeois, poissonniers de leur état, affermaient, à raison de 25 livres et 1 8 deniers de cens annuel , des étaux situés près de la tour, à l'endroit nommé la Poissonnerie , et dans les rues de la poissonnerie d'eau douce et d'eau de mer; Thibault leur accorda , par une charte de 1164, le monopole exclusif de la vente du poisson dans la ville, moyennant une augmentation de 10 livres de cens annuel et à la charge de faire brûler à perpétuité une lampe dans la chapelle de Y Aumône de Notre-Dame \

1 L'élection de Guillaume souffrit quelque* dillicultés de la part du Chapitre ; en I lt>7 et 11G8, ce .prélat ne prenait encore que le litre d'èvéque élu de Chartres. (Voir Cfturles de l'Èirque et du roi Louis-le-Jeune , au sujet au bois de Saint-Arnoult. Extrait du Cari rouge de Josaphat, Arch. dép.)

* Acte passe sous l'abbé Gilbert. Extrait du Cari, rouge de lotaphat, p. 5î». Arch. dép.

3 Arch. de l'HAlel-Dieu. Acte vidimé par le châtelain de Chartres le lundi avant l'Ascension VMS. Témoins de la charte de tIGl : Gauthier de Friaizc, Foulques de Marelles, Guillaume de Chartres, Raoul de Gallardon , etc.

Les relations amicales que ces alliances de famille établirent entre le Comte et le Roi furent encore consolidées par la naissance de Philippe-Auguste, issu de la sœur des princes de Chartres-Champagne (1165). Aussi les troupes chartraines et champenoises suivirent-elles la bannière royale, en 1167, lorsque Louis-le-Jeune prit l'offensive contre le roi d'Angleterre \ Nonobstant leurs privilèges, les hommes de corps de l'église marchèrent à cette guerre avec les gendarmes du Comte-, mais le Roi donna au Chapitre , en 1168, une déclaration portant qu'il n'avait prétendu ni porter atteinte aux prérogatives du clergé, ni soustraire ses serfs à leur juridiction exceptionnelle

Les couvents et hôpitaux du pays chartrain profitèrent de l'entente cordiale des deux princes. Sans parler de la protection qu'il accorda à Saint-Père à l'exemple de ses prédécesseurs, Louîs-le-Jeuue octroya à Josaphat l'amortissement de la terre du Bouchot, près Éperuon , et celui du bois de Saint-Arnoult , près Courville (1168) \ Thibault, de son côté, continuant ses aumônes à ses chers lépreux , approuva les donations de terres àRouville et à ChUnard, que leur fit Gauthier deFriaize et Foulques de Marolles (1 168)*, donna à Josaphat la dîme de ses moulins de Fourmelly et de Subculet sur l'Eure (1 170)%

* Le roi Henri d'Angleterre incendia , dit-on , Itrezolles et Chalcauneuf , appartenant ù Hugues de Brezolles, fils de Gémis île Chuteauncuf, qui tenait le parti dn roi Louis-le-Jcune. (Lefèvre, Annuaire du département d'Eure-et-Loir. 18t3; Topog., chap. 1". — L'abbé Fret, Chroniques percheronnes, vol. 1er, p. i5.)

* Arcl». dép., Invent, du Chapitre, p. 280.

1 La terre du Bouchot avait M donnée aux religieux de Josaphat par la dame Isabelle de Dourdan , et le bois de Saint-Arnoult leur provenait de la libéralité de Milou de Lèves. (Extraits des Cart. blanc et ruwje de Josaphat.)

* Dans l'acte approbalif de la donation faite par Gauthier de Friaize , figurent comme témoin*; Guillaume de Vieux pont , seigneur du fief, Ebrard , vicomte du Puiset , Hugues de Gallardon , Joseclin d'Aunay, Haoul de Ver, Hugues , frère île Gauthier donateur, Renaud d'Ouarville, Créptn deHochefort, Philippe Chesnard , Kobcrt de Gallardon , Clément ? prévôt de la ville, et Godcfroy Chaillou , bourgeois La charte de Foulques de Marolles contient à peu près les mêmes souscriptions. 'Cartul. noir du Grand-Séminatre , Gratul-beaulieu , Itibl. de la ville. I

* Extrait des Cart. blanc et mine de Jmaphat, Arrh. dép

et constitua à Snint-Cheron une rente annuelle de dix livres à prendre sur son ban de Pâques et de la Pentecôte (H 70) \ L'évêque Guillaume, qui avait une grande part aux déterminations du Roi et de Thibault, dirigeait volontiers leurs regards vers son diocèse. Ce prélat venait d'être promu à la dignité d'archevêque de Sens (1 109), et, par une faveur toute particulière, il conservait les revenus et l'administration de Chartres et recevait le titre de légat du Saint-Siège. 11 eut bientôt l'occasion de justifier cette haute position.

Henri Plantagenet, roi d'Angleterre, espérant que Thomas Becket , son chancelier , favoriserait ses plans de réforme des tribunaux ecclésiastiques, l'avait fait nommer archevêque de Gantorbéry. Mais, trompé dans son attente, il poursuivit Thomas d'une haine si furieuse que ce dernier fut forcé de chercher en France un refuge contre les violences de son seigneur. Le roi Louis , le comte Thibault et l'archevêque Guillaume aux Blanches-Mains, l'accueillireut à bras ouverts et essayèrent de le réconcilier avec Henri. Ce but, manqué à l'entrevue de Montmirail, le jour de PÉpiphanic 1169, ayant été atteint en apparence à celle de la Ferté- Bernard, le 22 juillet 1170, Thomas se hasarda à retourner en Angleterre. Tout semblait apaisé, lorsque les princes de France apprirent que l'archevêque de Cantorbéry avait été assassiné, le 29 décembre 1170, dans son église métropolitaine , par quatre chevaliers de la cour du roi Henri *. Le sang du martyr avait jailli sur un prêtre nommé Jean de Salisbury, qui devint sept ans plus tard évêque de Chartres. A cette nouvelle un cri d'horreur retentit d'un bout k l'autre de la France. Le roi

' Acte fait à Chartres , en présence de Raoul de Plancy, maréchal du palais , de Clément, prévùt, de Garnicr, chambellan, d'Isnard, monnayeur, de Raoul, céléricr, d'Haimon, chapelain, et de Guillaume, aumônier. (Arch. dép., Cart. de Saint- Cheron , Copie collationnéc par le notaire Fraslon , le 6 septembre 1030.)

'* L'un de ces chevaliers se nommait Renaud Filz-Urse . c'est-à-dire fils d'Ours. Ne serait-ce pas un fils (Yi'rsion de Fréteval qui s'était déclaré pour le parti du roi Henri Planta^net 1 (Voir llùt. du Uunms, Bordas et Rossard, Mss. de la Bibl.)

Louis demanda vengeance au Pape ; le comte Thibault écrivit au pontife romain que les chiens de cour avaient versé le sang du juste; l'archevêque Guillaume jeta l'interdit sur toutes les possessions continentales du roi d'Angleterre.

Cependant les hostilités entre la France et l'Angleterre n'éclatèrent qu'en 1173, lorsque les trois fils d'Henri Plantagenet, Henri au Court-Mantel , Geoffroy , et Richard Cœur-de-Lion , s'unirent contre leur père avec le roi Louis et les princes champenois. Cette coalition de Français, de Chartrains, de Champenois et d'Angevins, quelque redoutable qu'elle fût, ne résista pas au choc des Brabançons à la solde du roi d'Angleterre. Louis-le-Jeune , battu près de Verneuil le 3 août 1173, lutta vainement une année encore et traita avec son ennemi en septembre 1174.

En 1 177, Guillaume aux Blanches-Mains, promu à l'archevêché de Reims, transmit Pévêché de Chartres à Jean de Salisbury. Ce clerc fidèle, qui s'intitulait évêque par la grâce de Dieu et les mérites du martyr saint Thomas , était digne par ses vertus et sa science de cette haute position ; son episcopat ne dura que trois ans (11 80) , mais il ne fut pas perdu pour la cause de l'humanité. Il arrivait souvent que les seigneurs séculiers revendiquaient , à titre de retour et comme choses de leurs domaines, les serfs affranchis par l'église. Jean de Salisbury fit cesser cette exorbitante prétention qui ne tendait à rien moins qu'à rendre illusoire tout affranchissement de serfs ecclésiastiques ; il obtint aussi que dorénavant aucun clerc traduit en justice ne pût être condamné à faire preuve par le duel, par le fer chaud ou par l'eau froide ou bouillante \

1 AVcro/. Xoirc-lhme , * 39, 8 dos ka!. de novemb.; Mss. do la Bibl. — Jean de Salisbury donna à son enlise des reliques des saints Crépin , Civpinirn el (înrtrwi . du sang de saint Thomas de Cantorbéry et le poignard dont il fut frappé. Ou lit dans le Poème des Miracles :

Et seint Tomas de Cantorbere De cui sanc ot illuer partie Et son coustel d'auceserie.

( Poème des Miracles, Garnier, éd. Chartres, mir. 20 , p. 173.) Jean fut inhumé* a

nu

Le roi Louis-le-Jeune, mort en 1 1 80, eut pour successeur sou fils 9 le prince Philippe, surnommé Auguste, neveu de Parchevèque Guillaume et des comtes de Chartres , de Champagne et deSancerre. Ce nouveau monarque, qui avait été sacré par son oncle le 4" octobre 1179, du vivant de son père, commença par épouser Isabelle de Hainaut contre Paveu de ses parents. Lié d'abord avec le comte Philippe de Flandre, oncle de sa femme , puis brouillé bientôt avec ce seigneur dont il ne voulut pas supporter la domination , il se vit , dès les premiers mois de son règne, obligé de recourir à Pamitié douteuse des princes anglais. Les possessions des maisons de Chartres- Champagne et de Flandre reçurent la visite des fameux mercenaires brabançons, et les oncles rebelles durent se soumettre à leur neveu et suzerain au commencement de 1 182 V Quelques années après , Philippe-Auguste eut encore un démêlé avec le comte de Flandre au sujet de la dot de la Reine ; mais il s'était raccommodé alors avec ses oncles de Champagne, qui réussirent à rapprocher les deux ennemis au moment où leurs gens allaient s'attaquer (1 1 85).

L'archevêque Guillaume , malgré les préoccupations de la politique, ne perdait pas de vue les intérêts de son ancien diocèse. Ses efforts tendaient surtout à faire rentrer entre les mains de l'Église les dîmes inféodées aux séculiers ; les pontifes chartrains , ses prédécesseurs , avaient travaillé d'après cette pensée, mais il pouvait mieux qu'eux , par sa haute posi-

Josaphat. Sa bibliothèque , fort précieuse pour l'époque, passa à l'église Notre-Dame , qui posséda longtemps le manuscrit de son Pulyeratu us. Cet ouvrage n'existait plus en 1527. (Arch. dép., Livre de Guill. Bouvart, Caialoyue des tvêques fait sous Louis Guillard. )

Cet Évéquc s'est fait un nom célèbre dans la philosophie par ses deux ouvrages intitulés Polycraticus et Metalof/icus. 11 s'y montre le partisan cl le continuateur d'Abcilard , rationaliste ou eonccptualistc , c'est-à-dire presque éclectique ; quarante ans plus tôt sa doctrine eût attiré les foudres de saint Bernard ; mais déjà l'école avait appliqué à la théologie , malgré les efforts des spiritualistes , la formule dialectique : bu (Imite naît l'examen , de l'examen la vérité.

1 En 1183, une bande de 7,000 Brabançons fut taillée en pièces, près de Chateaudun, par les Capuciès , paysms auvergnats formés en association religieuse cl militaire.

tion et son influence, conduire à bien cette entreprise difficile. Grâce à son intervention, Josaphat recueillit les dîmes d'une terre, sise à Mignièrcs, dans les domaines du seigneur d'Illiers (I i 70) 1 ; les lépreux de Beaulieu , avec l'approbation du comte Thibault et d'Ernaud de la Ferté , seigneur du fief, reçurent , de leur côté, une dîme à Bretigny (1 i 76) \ Le Comte, qui n'était jamais en reste lorsqu'il s'agissait des lépreux , leur donna, en il 83, le revenu d'un escuage sur le change de Chartres, et Philippe-Auguste les gratifia, en 1 1 85, d'une rente de deux muids de froment sur les moulins de Dourdan (1 1 85) \ Parmi les libéralités de cette époque , il faut encore citer la confirmation par Thibault , du droit de taille et de justice que les religieux-chanoines de Saint-Jean exerçaient sur le bourg Muret (U81)k; l'exemption du droit domanial de terreau, perçu annuellement sur les vignes de Saint-Chcron ( \ 1 83 ) 8 , et le désistement par le roi d'Angleterre de tous droits sur les terres et églises que l'abbaye de Saint-Père possédait en Normandie (i 1 83). En môme temps, le roi Philippe-Auguste renouvela aux moines de ce couvent les promesses de garantie faites par son père et son aïeul, pour réprimer l'audace des seigneurs du Puiset 6. Hàtons-nous de constater que les princes et les prélats chartrains ne bornèrent pas toujours leurs largesses aux établissements religieux et que la cité , longtemps négligée , fut enfin admise à participer aux faveurs de ses maîtres.

L'évèque Jean de Salisbury avait été remplacé, en il 80, par

« Cart. rouge et noir de Josaphat, Arch. dfy.

• Arch. du Grand-Bcaulicu , Hôtel-Dieu.

> Mss. de Pintard , coll. Lcjcune.

4 Arch. dép., Saint-Jean, invent. iiOG. Vidimus de l'oflicial , du mois dp décembre i 251 .

« Arch. dép., Sainl-Cheron . n° 2. Acte fait par le Comte et la Comité, du consentement de leurs enfants Thibault, Louis, Henri, Marguerite et Isabelle.

• Arch. de Saint-Père, Cart., vol. 2, p. f>f>0. Aulre renouvellement de ces promesses |*ar le roi Philippe 111, en décembre 1281. ( lb.. y. 711*. )

son ami, Pierre, abbé de Celles, puis dcSaint-Remy de Reims. Ce bon pasteur employa les deux années de son épiscopat à faire exécuter ou à provoquer des travaux d'utilité publique, à faire cesser des coutumes féodales vexatoires et à répandre de larges aumônes. D'accord avec le comte Thibault , il racheta moyennant 1 ,000 livres les hommes de corps de l'église de l'obligation d'entretenir les fossés qui formaient alors la seule clôture d'une partie de la ville, et il fit construire à ses frais des murailles d'enceinte de la porte des Épars à l'église de Sainte- Foy. Le Comte , en consacrant les 1 ,000 livres qu'il avait reçues à un pareil travail sur un autre point, se reconnut pour l'avenir chargé de l'entretien des fortifications, du consentement de sa femme Adèle et de ses fils et filles, Thibault, Louis, Marguerite et Isabelle (i 1 81 ) On se plaignait à juste titre de l'état de détérioration des rues ; l'Évôque entreprit leur pavage, et pour encourager cette œuvre , il donna 100 livres à l'édilité chartraine. Mais ce qui rendit surtout ce prélat populaire, ce fut la modification qu'il obtint du Comte dans l'exercice du droit de Banvin. Suivant l'usage, il était défendu de vendre du vin en détail pendant un laps de temps que l'on appelait le ban , pour laisser au seigneur la facilité de vider ses celliers sans concurrence ; Thibault consentit à abolir cette coutume, sous la réserve d'exiger pour tout droit trois sous par muid do vin vendu par les bourgeois tenant taverne pendant le ban. (1 1 81-1 1 82) \ Les abondantes charités de Pierre de Celles lui

1 Arcli. dén., Iment. du CMap., p. 2N0; Privil., F, n° 7. Pour construire les murs de la ville , les gens du Comle prenaient des pierres partout où ils en rencontraient. Il résulte d'un rôle de témoins, dressé vers I H)l{, que les sergents spigneuriaux enlevèrent , ad construendum muros chilalis , les pierres que le potier Herbert , avoué du Chapitre , avait rassemblées pour son usage particulier. L'Eglise prit fait et cause , et le Comte fut condamné à payer la valeur des matériaux enlevés. (Arch. dép., Chap., Caisse des avoués.)

* Les historiens locaux disent que la tourelle Courte-Pinte, voisine de l'église Sainte-Foy et de la porte Chatclet , qui fut construite vers cette époque à l'aide de l'impôt des trois sous par muid , prit son nom de la diminution obtenue par les taverniers sur la capacité ordinaire de la pinte ; comme ils ne vendirent pas le vin moins cher, il en résulta que l'impôt frappa en réalité les consommateurs. (Doven , vol. 1", p. 293. — Chcvard, vol. 2, p. 21.)

attirèrent à un si haut point l'amour de ses ouailles qu'à ses obsèques la foule se précipitait sur son cercueil et embrassait son cadavre 1 . 11 eut pour successeur Renaud de Mouron , de la maison de Bar, neveu par sa mère du comte Thibault.

On recevait depuis quelques années de tristes nouvelles de l'Orient. Les discordes des princes chrétiens avaient encourage les infidèles; une bataille terrible qu'ils gagnèrent près de Tibériade, le 2 juillet 1187, fut suivie de la prise de la ville sainte. Dans ce péril extrême , Guillaume de Tyr, prélat fugitif de la Palestine, vint prêcher la croisade en France. Un parlement eut lieu entre les rois de France et d'Angleterre sous l'orme/ de Gisors, le 21 janvier 1188, et la ligue chrétienne fut sur-le-champ proclamée \ Notre comte Thibault, ses frères de Champagne et de Sancerre , ses neveux Milon de Mouron, comte de Bar, et Renaud de Mouron, évêque de Chartres, prirent la croix. Rotrou, comte du Perche, Gislebert de Tardais, Renaud de Montmirail, seigneur d'Alluyes, Gauthier de Rambouillet, Gaufrid d'Érouville, Henri de Ludon, Renaud Crespin, Guy de Vaugrigncuse , Robert Gruel

1 Nécrol. Notre-Dame , 11 des kal. de mars ; Mss. de la Bibl. — Une excellente édition des oeuvres de Pierre de Celles a été donnée par les Bénédictins, en 1071 ; on estime son traité des Pains , dédié à Jean de Sahsbury , son livre sur la Conscience, le traité de la Discipline claustrale qu'il dédia à son m ni Ire et ami , Henrilc-Libéral , comte de Champagne , et un recueil de lettres dont un grand nombre sont adressées à Jean de Salisbury. Tous ces ouvrages paraissent antérieurs à son exaltation au siège de Chartres.

* Depuis la croisade de H i7 , des chevaliers chartrains s acheminaient chaque année vers la Terre-Sainte ; c'était la caravane obligée des jeunes gens de haute naissance. En il 52, Thibault de Houvillc, pour faire partir son (ils Henri, emprunta aux chanoines de Saint-Jean 35 livres chartraines , pour sept ans , moyennant une hypothèque sur la moitié d'un moulin à Gorget. (Air h. dép., cyrog. de 1152. Saint-Jean, inv. 720.) Selon l'usage, la somme ne fut pas remboursée et le gage resta aux préteurs. (Arch. dép., Titre de 1181. Saint-Jean, inv. 721.) Vers 1105, Yves d'Illiers , l'un des plus grands feudataires du comté de Chartres , prit aussi la route de Jérusalem. Avant son départ, il promit aux mêmes chanoines de ne plus les troubler dans la possession du tour de Saint-Maurice , que Girard Roël , son beaupère, leur avait donné en mourant. Ce four avait été construit par la vidamesse Hélisende, mère de Girard et aïeule de Legarde, femme d'Yves d'Illiors. (Arch. dép.. Titre de 1it»8. Saint-Jean, inv. 740.) Kudes d'Allonnes, qui se croisa en 11<9, gratifia les moines de Saint-Père de la redevance que Ifs hôtes de ses domaines auraient Ail lui paver pendant un espace de quinze années. (Cari. Saint -Père , Titre de 1179, vol. 2, p. (.55.)

TOMH I. 8

de la Frette, Guillaume île Prunelé. M. ilu Temple, Hugues de Mouliers, Gênais de Menou , Albéric d'AUonville , Jodoin de Beauvillicrs, Guy de Chartres et une foule d'autres imitèrent leur exemple \

Au moment où la Beauee s'exaltait dans la pensée de la guerre sainte, la reine Elisabeth vint en pèlerinage à Chartres et sentit pour la première fois tressaillir dans son sein l'enfant qui fut Louis VIII (1188)'.

Les années 1 1 88 et 11 89 se passèrent en préparatifs et en adieux. Thibault demanda des secours à ses vassaux; ceux de Chateaudun et du petit bourg de Saint-Martin-du-Péan, près Bonneval, se signalèrent de telle sorte que le Comte leur donna des chartes d'affranchissement (1 188-1180) 3. 11 songea ensuite à ses amis les lépreux , et leur donna une rente de

1 Avant de partir pour Jérusalem , Gislehert de Tardais lit du bien au chapitre tir Nutie-Bame et donna a Saint-Cheron quatre muid.s de terre à Amilly. sous condition de les reprendre à son retour. (Aivh. dép., Chapitre , Acte de 1190. — (h., Cart. Saint-Cheron.) — Renaud de Montmirail affranchit les hôtes de Saint-Cheron demeurant à la Gauilaine de certains droits vexaloires qu'il exerçait sur eux. ( II»., Cart. Saint-Cheron.) — Gauthier de Rambouillet donna, pour huit ans, aux lépreux de Beaulieu deux muids de froment qu'il percevait sur leur moulin de Gourde/. ( Cvand-Deaulieu , Catt. noir: Mss. ue la Hihl. Titre du jour des nones de mars I IS'J.) - Gaufrid d'Erouville lit donation à l'aumône Notre-Dame de vingt quartiers de terre, pour y placer vingt hospices. (Arch., Hôtel-Dieu. Acte de 1190, vidimé par l'oflkial en janvier 1207.) — Henri de Ludon , allié à la maison du Puiset, s était déjà disposé à passer en Orient en 1180. ( Arch. du Grand- Beau lieu , Hôtel- />/>»/. Acte de 1180. ) — Renaud Crépin. dont le nom figure dans plusieurs chartes des Comtes et qui devint, en i 1114 , maréchal du palais du comte Louis, donna aux lépreux de Beaulieu , à son départ pour la Terre-Sainte , du consentement de Gila . sa femme, un des étanx qu'il possédait dans la boucherie de Bourg, à Chartres. (Tilre rie 1189. Mss. Pintard, coll. Lejeunc.i- Guillaume de Prunelé, M. du Temple , Jodoin de Beauvillicrs , sont cités dans une obligation per fidem datée d'Acre au mois de septembre 1191. (Titre appartenant à la famille du Temple de Bougemont.) Les noms des autres croisés sont rapportés par Souchet , Pintard , Dovên . Chevaxl et l'abbé Fret.

J Guillaumc-le-Breton. — Saiule-Marlhe , Hisl. généal., vol. 1" , p. 500. — Lenain deTillemont, Vie de saint hmis , 18i(>. — Souchet -Etienne , vol. Ie' . p. 520; Mss. de la Bild.

3 V Histoire manuscrite du Danois (Abbé Bordas el Bossard de Mianville) fixe la date de la charte communale de Chàteaudun à l'année 1197, sous saint Louis. Celte vide fut d'abord gouvernée par douze notables, et, plus tard, par un Maire, treule notables et quatre échevins. Une charte insérée dans le manuscrit de la bibli<>tbèque Sainte-Geneviève, série 3, n°2<)7, fait connaître que cet affranchissement eut heu en féuier 11X9. moyennant 50 écus d'or.

100 sous à prendre sur lu recette du maître de la pelleterie ;H89), une redevance en vivres sur la cuisine des comtes de Chartres et une rente de 40 sous charlrains sur son ban de Pâques, à percevoir le jour de son anniversaire (H 90) *. Puis, il confia l'administration de ses domaines à sa femme, la comtesse Adèle, et s'achemina vers Paris, où l'attendait son royal neveu Philippe-Auguste.

Le roi de France , avant de partir , rédigea un testament politique au pied duquel le comte Thibault apposa son scel de sénéchal; le gouvernement du royaume fut remisa la reinemère, Adèle de Champagne, et à l'archevêque Guillaume aux Blanches-Mains. La maison de Chartres-Champagne était , comme on le voit, à l'apogée de sa prépondérance.

La croisade ne répondit pas aux vœux du monde chrétien ; les efforts des guerriers de l'Occident s'épuisèrent à la prise d'Acre (20 août 1191), que le roi Philippe-Auguste, miné par la fièvre et la dyssentrie, n'attendit même pas. L'évêquc Renaud de Mouron s'était garanti de l'épidémie en revenant en France dès 1190 *; mais le comte Thibault, qui avait voulu partager jusqu'au bout les souffrances de ses frères d'armes, ne revit plus le pays chartrain. On apprit sa mort en 1191 , peu de temps après le retour du Roi. La noble comtesse Adèle, en proie à la plus vive douleur, alla, avec ses enfants Louis , Thibault , Marguerite et Isatelle , cacher ses larmes dans les solitudes du Perche, auprès du saint homme Bernard, abbé de Thiron. Elle y passa dans la prière bien des jours lugubres, et ne voulut rentrer dans le monde qu'après avoir comblé la communauté de ses bienfaits. Elle ne put, néanmoins, déterminer les religieux à quitter leur

1 Arch. Hôtel-Dion , Titre de Beaulieu. — Mss. de Pintard , coll. Lejeune.

* An mois de juillet 1190, Renaud de Mouçon , étant a Chartres, donna au chapitre de Notre-Dame la chapelle Saint-Serge et Saint -Bacche , au cloître ; d'où il faut conclure qu'il était d*jà revenu de la croisade. ( Arch. dëp., Chapitre , Chnjyelles , J . 1 , caisse 6. )

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désert pour un autre endroit, plus agréable de ses domaines ' . Dans répanclienient de son chagrin , la Comtesse se souvint aussi des lépreux de Bcaulieu, les bien-aimés de son époux; elle leur donna un domaine à Berchèrcs et fit confirmer cette donation par le comte Louis, son fils (1 192). Ces malheureux reçurent encore T à la prière de l'archevêque Guillaume, une assignation annuelle de 40 sous de rente sur le ban de la Pentecôte (1 193) \ Enfin, pour ne rien oublier des souvenirs d'Orient , Adèle fit don aux religieux de Josaphat d'une métairie à Sours, à la charge de célébrer l'anniversaire de la mort de son époux (1192)

Le comte Thibault V fut, selon l'expression d'un légendaire , un prince illustre et magnifique , clarissimus et magnifions. Moins turbulent que son père, il pesa presque autant que lui, par son mérite personnel, ses charges et ses alliances, clans la balance des événements politiques. Il fut toujours l'ami des pauvres, et les grands travaux d'utilité publique entrepris sous son gouvernement témoignent de son désir d'améliorer la vie matérielle des peuples de ses domaines. Il mérita le nom de bon , que la postérité lui a conservé \

Le nouveau seigneur de Chartres, Louis, fils de Thibault, avait épousé Catherine , fille aînée et héritière de Raoul , comte de Clermont, en Bcauvoisis. Il paraît qu'il fit de Blois sa résidence favorite et que la comtesse Adèle, sa mère, retint l'administration du pays chartrain , à titre de douaire. Le commencement du veuvage de cette Princesse fut troublé par une discussion violente qu'elle eut avec le chapitre de Notre- Dame, au sujet de la liberté du cloître et des avoués ( 1 192- 93-94).

Par une coutume dont l'origine est inconnue , chaque eba-

1 Détails rappelés dans un»' charte de 1195. (Arch. dép., Cari, de Thiron. i ' Arch. de l'Hôtel-Dieu , Titres de Iieaulieu

* Extrait des Cart. rouge et blanc de Josaphat, Arch. dép.

* Mcrvl. Xotre-Danie, il des kal. de février; M», de la BUil.

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nome avait le droit d'admettre dans sa domesticité des gens de la l>ourgeoisie chartraine, à l'exception de ceux du service particulier du Comte, et ces lwurgeois jouissaient dès ce moment de la liberté du cloître, des privilèges ecclésiastiques et de l'exemption de toute taille et autre imposition seigneuriale. Ils n'étaient justiciables que du Chapitre , qui les défendait comme ses propres membres. On les appelait avoués, nom bizarrement choisi , puisque , partout ailleurs qu'à Chartres , il s'appliquait, dans le langage féodal, aux seigneurs laïcs protecteurs des établissements de main-morte. Les avoués du Chapitre, soustraits à la puissance du Comte, ne pouvaient se livrer à aucun commerce, mais ils avaient la faculté d'acheter ilu blé au mois d'août, du vin pendant les vendanges, et de vendre des étoffes tissées avec la laine de leurs brebis, sans l«iyer le droit de tonlieu. Les liens de parenté qui existaient l>resque toujours entre quelques chanoines et la riche bourgeoisie , faisaient que très-souvent les avoués étaient choisis parmi les Innirgeois puissants tombés dans la disgrâce du Comte, ou qui voulaient dérober leur fortune à la taille et aux exactions. Ainsi, du temps même du comte Thibault V, on avait vu Vincent, prévôt de la ville, entrer au service de l'évéque Guillaume aux Blanches-Mains, pour échapper sans doute à la rancune de son seigneur; un autre prévôt nommé Robert Tirel avait suivi son exemple , et il n'y avait pas longtemps que Gilou Colrouge , prévôt de la comtesse Adèle , était allé chercher dans la maison du chanoine-prévôt de Fontenay , un refuge contre la colère de sa châtelaine. Un privilège ainsi exploité venait frapper les comtes de Chartres dans ce qu'ils avaient de plus précieux : leur bourse et leur justice. Aussi les querelles étaient-elles très-fréquentes entre le Seigneur et le Chapitre; elles se traduisaient, du côté du Comte, par des attaques à main-armée dans l'intérieur du cloître, par des emprisonnements d'avoués et môme de clercs dans la grosse tour, par le pillage des meubles ap|uirtenant aux bourgeois

de la famille des chanoines; l'Église n'avait qu'une seule arme, mais une arme irrésistible : l'excommunication. Plusieurs fois le fier Thibault avait dû céder devant la simple menace du Chapitre ; un jour d'interdit sur la ville avait suffi pour faire sortir de la tour Raoul de Vallée , bourgeois passé au service du chambrier Gislebert; Foucher, taillable du Comte, devenu serviteur du chanoine Auger de la Poterne, avait recouvré sa liberté par un pareil moyen ; Me Hervé de Gallardon , autre chanoine , était parvenu à faire décharger des rôles de la capitation seigneuriale son avoué Hervé Breton , sur une sommation du sergent du Chapitre aux officiers du Comte. Malgré ces précédents, la comtesse Adèle ne craignit pas de s'engager dans une contestation de même nature au sujet de l'admission à Yavoueric canoniale de cinq bourgeois de Chartres soumis à son ban.

C'était quelque temps avant la croisade , et le pape Urbain 111 , saisi de l'affaire après maintes violences réciproques, avait nommé pour arbitres la Reine-mère et l'archevêque Guillaume. La sentence qui établissait une sorte de jouissance alternative, par les contestants, des bourgeois objet du litige, n'ayant satisfait personne, le pape Célestin III, sur l'appel du Chapitre, commit, pour juges définitifs, Michel, archevêque de Sens, etManassès, archidiacre de la même église. L'enquête eut lieu avec une grande solennité; on y vit comparaître, pour la Comtesse, la Reine-mère et l'archevêque Guillaume, les chevaliers Geoffroy Cointet, Geoffroy de Lèves, Pierre de Villebeton, Achard, Geoffroy Graons et Renaud Belin. Par une sentence de la veille des kalendes de mars 1 194, les arbitres déclarèrent le Chapitre maintenu dans ses anciens privilèges et déboutèrent la Comtesse de ses prétentions '. C'était le premier titre régulier que l'église Notre- Dame possédât au sujet des avoués; le Chapitre, jaloux de

1 Alt h. i!«'l> , Cli<H>ltir . Off.v.v (Us ornurs-

tout ce qui touchait aux immunités du cloître , obtint des papes de nombreuses confirmations de cette décision et sut l'opposer fréquemment aux tentatives laïques. Dans notre ville dépourvue d'une charte communale, il n'était pas indifférent pour les bourgeois d'avoir une porte entr'ouverte du côté de la liberté

Cette affaire n'était pas la seule qui réussît au gré des désirs du Chapitre. Une bulle de Clément III , datée du deuxième jour des ides de juin H 90 , avait défendu à toute communauté de s'établir ou de bâtir chapelle dans la ville et banlieue sans le consentement préalable des chanoines de Notre-Dame * ; une solution qui intéressait plus directement encore leurs intérêts particuliers, vint mettre fin, en 1193, à une vieille querelle qui déchirait la compagnie. Malgré la réforme de Pévcque Yves et les efforts de ses successeurs, les prévôts avaient repris l'administration des biens de l'église. Quoique pourvus île quatre prébendes importantes, connues sous les noms de Nogent, Fontenay, Amilly et Beaucc, ils troublaient sans cesse les chanoines dans la jouissance de leurs prôtrières, dont ils revendiquaient la direction et la justice. Pour arrêter définitivement ces chicanes , l'archevêque Guillaume aux Blanches-Mains proposa, en 1174, un accord qui fut adopté quinze ans après par l'évoque Renaud de Mouton et continué, en 1193, par le cardinal Melior, légat du pape Innocent III. \jes prévôts furent contraints d'abandonner les grandes prébendes qu'ils possédaient et d'accepter en échange quatre prètrières appelées Normandie, Mézangé. Anvers et Ingré \

1 Le pape Céleslin 111 confirma celte sentence le i des noues de juin 119G, cinquième année de son pontilîcat. (Arch. dép., Chap., A mut s. — Coll. Lejeuue. )

* Arch. dép., Chapitre, Paroisses et Communautés , R , n° 3, caisse y.

5 En 101 i, Richard, duc de Normandie, donna à réalise Notre-Dame des terres dans le comté d'Evreux , qui formèrent la prétrière de Normandie. (Chapitre. , Vrcivté de Normandie. , Yidimus de .... Coll. Lejeune.) Les hommes de Mézangé, en Vendornojs , devaient au titulaire de la prétriére une somme annuelle de 100 sous pour droit de »ite et de procure | M 91 ). ■ - En 1210, Mathieu , maire de ce lieu s* reconnut serf du Chapitre , comme ses prédécesseurs , m présence de Miles . comte

Connue on remit, en même temps, à chaque chanoine, la libre administration de ses biens et la |K»rcention de ses revenus, la charge des prévôts se réduisit à une dignité purement honorifique. Philippe-Auguste donna son approbation à cet arrangement forcé \

Au mois de juin 1194, pendant que le légat Melior était à Chartres, un épouvantable incendie consuma la ville, et l'église de Notre-Dame , à l'exception des deux clochers construits hors œuvre*. I^e Livre des miracles de la Vierge, traduit en vers français par M° Jehan Lemarchant, en 1262, nous a transmis le récit de ce funeste événement, de la douleur des clercs et des bourgeois, et de l'abandon que fit le Chapitre de trois ans de revenus pour la reconstruction du saint temple. D'abondantes aumônes , provoquées par les exhortations du légat, secondèrent le zèle du clergé, et la basilique que nous admirons aujourd'hui sortit des ruines de l'église de Fulbert s.

de Bar et vicomte de Chartres. (Coll. Lcjeunc.) — La prévôté d'Auvers, située eu Câlinais, fut louée, en 1108, à un certain Pierre, après le décès du chanoine Hervé, titulaire. (Coll. Lcjeunc.) — Par une charte de 9-16, Hugucs-le-Grand donna au Chapitre la terre d'ingré , en Orléanais , du consentement de Hugues-Capet , sou tils, et de Robert, son petit-fils. (Arch. dép., Chap., Vidimus de 1298, caisse 30, A , n° 1. ) En 1018 , le roi Henri l"* renonça , au profit du Chapitre, au droit de vicaric qu'il exerçait sur Ingré. (II)., Prévôté d'htyre , n° 2, caisse 18. )

1 Arch. dép., Chap., Prcwlës , inv., p. 38.

1 Personne ne songe plus aujourd'hui à contester l'incendie de 1191. Les travaux de MM. Chasles aîné, Rossant de Mianvillc et Bcnoist ont élucidé complètement la question. ( HechercJies sur l'époque à laquelle la cathédrale actuelle a été construite, suite du Poème des Miracles , p. 281; Gantier, éd., Chartres. — Annuaire* du département d Eure-et-Loir , années 18H et 18i5.) Je me bornerai à ajouter: 1° que la donation de 60 sous parisis de rente, par Manassès de Mauvoisin au Chapitre, pour la reconstruction de l'église (Nêcrol., j» 32 , 12 des kal. de novembre; Mss. de la Ribl.) , existe en original dans les archives du département, papiers du Chapitre, et qu'elle porte la date du 5 des nones d'octobre 1195; 2° que cette donation a été faite en présence de témoins, parmi lesquels figure, avec le doyen Gaufrid , son neveu , le chanoine Symon de Rérou , dont l'obit , inscrit au ISécrol., I 37, sons la date du 13 des kal. de mars, mentionne une donation de 50 livres ad opus ecclesiœ: 3° que l'extrait de l'arrêt rendu par Philippe-Auguste contre les séditieux de 1210, extrait écrit vers la fin du XVP siècle et qui se trouve aux archives du département (Chap., Procès, reg. n° 8, cote A), constate une donation de 200 livres parisis par ce Prince , ad opus edi/kationis ceth siœ.

3 A Chartres pnst en la cite

Un feu qui ne fu pas a geus C.u trop fn iîimih et doinageus :

L'évèque Henautl île Mouçon lit reconstruire les bâtiments épiseopaux qui avaient été consumés par le feu.

La ville ardi dou feu espnsc Dont arsc fu toute liglisc , Dont il fu merucilleus domage , Xi rcmest voste nautre estage Très et souliues confundi Lardeur du feu le pion fundi , Trebuchierent murs et mesieres , Brisèrent cloches et verrières ,

La châsse où était la sainte chemise fut sauvée par le dévouement de certains clercs, qui la déposèrent dans la crypte. Alors le légat, mettre Meilleur, fit un appel aux honnes aines pour la reconstruction du saint temple :

Quant li légat ot sarmonne Lors furent tuit abandonne Et li euesques et li chanoine Sans alonge querre naloigne De eidier i eflorcieement Et sotroierent bonement Que il mestroient volentiers Dusqua. iij. ans tretous entiers De leurs rentes bien grant parties Mes que retenissent leur vies.

b»s Iwurgeois s'exécutèrent aussi lorsqu'ils virent que la sainte châsse avait été miraculeusement préservée du feu :

Clers et boriois et rente et mueble Abandoncrent en aie Chascun selon sa menantie.

I.es nuirons se mirent à l'ouvrage; mais au bout de trois ans, le maître de l'œuvre n'avait plus d'argent à donner aux ouvriers. Alors la sainte Vierge pria son fils de taire des miracles dans le sanctuaire de Chartres , afin que tous les peuples , saisis d'admiration , tissent d'abondantes aumônes pour l'achèvement de l'édifice ; car la mère de Dieu

. . . voloit auoir merueillcuse Iglise et haute et longue et lee Si que sa per ne fu trouée

Les miracles eurent lieu et les dons arrivèrent :

Lors vindrent gens de totes pars Qui en charrestes et en chars , (Jrans dons a liglise aportoient.

Les uns apportaient du froment, de l'avoine, de l'orge; les autres. ...

Fer et plou estret de minières Et métal de toutes manières , Li autres vins blans et vermaus ,

des bijoux, de la vaisselle d'or et d'argent. On mettait le tout en vente , et les ouvrier?, bien payés, travaillaient avec ardeur. (Poème des Miracles de la Vierge , imprimé sous la direction de M. Duplessis , ancien recteur d'Académie, par Garnier, à Chartres , p. 17 et suiv.)

Au milieu de ces événements d'intérêt purement local , la guerre recommencée entre Philippe-Auguste et Richard Cœurde-Lion , vint choisir pour son terrain les environs de Chartres. Au mois de mai H 94, pendant que le monarque français assiégeait la petite ville de Verneuil, il apprit que la cité d'Évreux était tombée au pouvoir des ennemis par la trahison de Jean-sans-Terre ; il quitta brusquement son entreprise et courut sur Évreux. La ville fut incendiée; mais les reliques de saint Taurain, enlevées de la cathédrale par ordre du Roi, furent transportées à Chartres , qui , un mois après , devint aussi la proie des flammes. Richard prit promptement sa revanche. Un certain jour que Philippe-Auguste cheminait sur les terres du comté de Blois, près de Fréteval, manoir d'Ursion de Meslay, le roi d'Angleterre l'attaqua à l'improvistc, faillit le faire prisonnier et enleva les bagages où se trouvaient la couronne, le scel royal et le chartrier du domaine. Le comte Louis se tourna, en 1197, contre son souverain; mais on ne connaît pas bien les détails de ces démêlés, qui furent de peu de durée.

Au redoublement d'aumônes et de fondations qui caractérisa les dernières années du XH° siècle , on put reconnaître le sentiment d'exaltation religieuse, avant-coureur d'une croisade. Les chevaliers gémissaient des malheurs de Jérusalem, et les prêtres voyaient avec horreur l'hérésie vaudoise et albigeoise se propager dans le royaume. La guerre sainte, provoquée par le pape Innocent III, fut prêchée par Foulques, curé de Neuilly, au milieu d'un tournoi donné par le comte de Champagne ; presque toute la jeune noblesse française qui assistait à cette fête prit la croix (1199). Une autre réunion, tenue à Chartres, en l'honneur de Blanche, fille du roi de Navarre et épouse du comte de Champagne, fut encore l'occasion d'un appel auquel les seigneurs chartrains répondirent \

1 Mémoires de VMehurdoutn . <'d. de 1057, il" [i. — Gcnéalitffic de Joinville .'d. Du Caiip-, Um

Avec le comte Louis, on vit s'enrôler sous la sainte bannière les vidantes Robert et Guillaume , Renaud d'Ouarvillc et Renaud de Montmirail, vétérans des croisades, Jean et Garain de Friaizc, le fameux Simon de Montfort, Gauthier de Goudou ville, Guillaume de Coûtes, Anselme de Poissy, Aubert de Tachainville , Galeran d'Auneau, Renaud Chesnard ou Canard de Louville, Miles de Rar, vicomte de Chartres. Étienne du Perche, Gervais et Hervé de Chàteauneuf, Robert de Vieuxpont, seigneur de Courville, suivirent le comte Geoffroy du Perche \ Avant de partir, le comte Louis Gt une donation

1 Les trois frères Jean , Robert et Guillaume, prenaient en 1202 le titre de vidâmes de Chartres. Robert et Guillaume, qui se croisèrent , firent , en 11% et 1202 , des libéralités à Saint-Père et aux lépreux de Beaulieu sur leurs biens de Trénn et sur les cens qu'ils percevaient à Chartres et à la foire du Chûtelet. (Cart. Saint-Père , vol. 2, p. 66/. — Mss. de Pintard , coll. Lejeune. — Arch. du Grand-Beaulieu. )

— En 1106, Renaud d'Ouarville accorda aux chanoines de Saint-Jean la confirmation de la donation d'une terre à Osson ville , en présence de Michel , alors prévflt de de Chartres. (Arch. dép.T Saint-Jean, invent., cote 8.) — En 1202, Renaud de Montmirail donna satisfaction aux moines de Saint-Père , au sujet des violences qu'il exerçait sur leurs hommes du bourg de Saint-Romain de Brou f Cart Saint-Père , vol. 2, p. 670) ; il gratifia aussi le Chapitre d une rente de 50 sous chartrains à prendre sur ses cens d'Alluyes. Cette aumône fut confirmée en mai 1209 par Hervé , comte de Nevers , frère et héritier de Renaud. (Arch. dép., Chapitre , Papiers non classés. } — \j> Chapitre et Saint-Père reçurent de Jean de Kriaize , en mai 1202 , la démission du droit de voirie qu'il possédait sur leurs biens d'Amilly, de Fnnlenay, de Saint-Aubin et de Mittainvilliers. (Arch. dép., Chap., ib. — Cari. Saint-Père . vol. 2, p. 670.) L'hôtcl-Dicu eut du même seigneur, dix charretées, à trois chevaux , de bois mort , par chaque année. (Arch. de l'HAtel-Dieu. Titre de niai 1202.)

— Simon de Montfort confirma , eu février 11 08 , les lépreux de Beaulieu dans les donations , à eux faites par ses prédécesseurs Amaury et Simon de Montfort et Guy de Rochefort , de certaines redevances à prendre sur les domaines d'Épernon et de Rochefort, parmi lesquelles figurent un cerf et un sanglier gras. (Arch. de Beaulieu, Cart. noir: Mss. de la Bibl.) — Etienne du Perche lit donation au Chapitre, en 1102 , de 50 sous chartrains à prendre sur les revenus de Louvilliers , pour sou anniversaire et celui de son frère Geoffroy, comte du Perche. ( Arch. dép., Chap.. Papiers non classés. )

Mais la plus étrange donation que nous rappelle cette époque est celle dite des Cinq-Semaines. I>cs anciens seigneurs de Courville avaient accordé au prieur de, Saint-Nicolas, membre de l'abbaye de Saint-Jean-en-Vallée , le domaine utile de cette petite ville pendant la dernière semaine des mois de février , mai , aoiil et novembre ; le prieur rendait alors haute et basse-justice et |»erccvait à son profit les droits seigneuriaux. En 1 107, Robert de Vieuxpont ajouta à ces quatre semaines la dernière semaine de juillet , en compensation des vexations dont il se reconnaissait coupable envers l'abbaye. Le droit des Cinq-Semaines , confirmé la même année par la comtesse Adèle, et, en 1280, par Guillaume de Vieuxpont, fut échangé en 1330. par l'abbaye de Saint-Jean , avec le sire Robert de Vieuxpont , contre 12 setiers de terre. (Arch. dép., Saint-Jean, iuvent., 1541, 1556.) Mon ami, Félix Bourquclol , fait mention , dans sou excellente histoire de Provins , d'un droit à peu prés seui-

au chapelain de la tour et au chapitre de la Cathédrale 1 , il affranchit de toute taille les sujets de Pabbé de Saint-Père demeurant à Mainvilliers et à Champhol, et se porta garant, envers le couvent, d'un cens de quatre sous que Guillaume, fils de Raoul de Plancy , jadis maréchal du palais du comte Thibault V, s'était engagé à payer aux religieux (1202) puis il confia l'administration de ses domaines à sa mère Adèle et à sa femme Catherine et alla s'embarquer à Venise (8 octobre 1 202) sur des bâtiments préparés par les soins de ses fidèles chevaliers Jean de Friaize et Gauthier de Goudonville.

Il n'entre pas dans le cadre de cette histoire de raconter les merveilles de la croisade ; nous dirons seulement qu'après le sac de Constant inople (avril 1204), l'empereur Beaudouin donna le duché de Nicée ou Bithiuie au comte Louis de Chartres, et le duché de Philadelphie à Étienne du Perche, comme parts de butin. Notre Prince fit, en outre, la conquête d'un trésor bien autrement précieux : c'était la tète de sainte Anne, mère de la Vierge. Il s'empressa d'envoyer cette relique à Notre-Dame de Chartres, afin que le chef de la mère reposât dans la maison de la fille. La comtesse Catherine et tout le clergé reçurent ce présent avec de grandes démonstrations de joie, et il fut statué que le Chapitre prélèverait chaque année , sur les oblations faites a la chasse de sainte Anne , une somme de cent sous pour solenniser l'anniversaire du donateur \

Le comte Louis ne jouit pas longtemps de son nouveau duché; attaqué par les Bulgares devant Andrinople, en 1205 , il périt d'une mort héroïque. Jean de Friaize le voyant criblé

blable accordé, en 1153, par le comte Henri-le-LiWral , aux moines de Saint- Ayoul de Provins. (Hist. de Provins, vol. 1er, p. H7; 1839.)

' Mss. de Pintard , coll. Lejeuuc.

8 Cart. Saint-Père . vol. 2, p. 669 et 671.

5 iNVcro/. Notre-Dame. * 26, 17 des kal. de mai; Mss. de la Ihbl. — (icrvais tle CliAteaunciif rapporta de la croisade et donna à Notre-Dame de Chartres le chef de saint Mathieu , nirttre et êvangèïislc , qu'il avait conquit au sac de Constantinople. <A«itf.. J!37. àdes kal.de mars.)

de blessures, rengageait à se retirer: « Non, s'écria- 1- il, laissez-moi combattre et mourir; a Dieu ne plaise qu'il me soit jamais reproché d'avoir fui le combat 1 ! » Avec lui succombèrent Jean de Friaize, Étiennc du Perche, Renaud de Montmirail et autres seigneurs chartrains.

C'était pour la troisième fois qu'un comte de Chartres, descendant direct de Thibault-le-Tricheur, perdait la vie sur les champs de bataille d'Orient. Louis laissa de son mariage avec Catherine de Clermont, Thibault VI qui lui succéda, et une fille nommée Jeanne qui mourut jeune.

Pendant que le comte Louis succombait dans la croisade grecque, Simon de Montfort avait regagné sa patrie et s'était mis à la tète d'une autre croisade, en France, contre les hérétiques Vaudois et Albigeois (1206-1207). Secondé par les foudres de l'Église, il triompha du vicomte de Béziers et du comte de Toulouse, dans les seigneuries desquels il parvint à se maintenir. L'évèque de Chartres, Renaud de Mouçon, lui avait couduit un renfort de combattants pendant l'été de 1210. 11 paraît que le jeune comte Thibault s'était aussi dirigé vers ces parages fort fréquentés par ceux qui désiraient gagner facilement les bénéfices de la guerre sainte , car une présence de quarante jours au camp de Simon de Montfort valait les indulgences plénières. Mais notre Prince ne s'en tint pas à cette gloire éphémère; il passa, dit-on, en Espagne et se trouva le 16 juillet 1212 à la bataille de LasNavas de Tolosa, où une prodigieuse armée de Musulmans fut anéantie par les rois de Castille , d'Aragon et de Navarre.

Chartres était resté , probablement à titre de douaire , entre les mains de la comtesse Catherine , veuve de Louis. Cette Princesse «avait une cour de justice, un maréchal du palais et un prévôt de la ville, qui fonctionnaient en son nom et auxquels l'année 1210 fut néfaste.

» Mém de Vilkhardouin. liv 7. — Mirhaud, Hist des Croisades , vol 3. p. 311

Il y avait toujours jalousie (Mitre les gens de la Comtesse et les avoués du Chapitre. Or, un certain dimanche d'octobre, sous prétexte qu'un serviteur du doyen Guillaume s'était permis d'injurier un serf de la Comtesse, la populace se précipita dans le cloître et fit le siège de la maison du doyen. Le4 Chapitre s'empressa de requérir l'intervention du maréchal et du prévôt de la ville, mais ces officiers, au lieu de s'opposer au désordre, se mirent à exciter la foule de telle sorte que les portes de la maison furent bientôt ébranlées et les fenêtres brisées à coups de pierres. Dès le début, le doyen avait jugé prudent de se réfugier dans la cathédrale; ceux de ses serviteurs qui n'abandonnèrent pas la place, se barricadèrent de leur mieux et répondirent aux assaillants par une pluie de tuiles et de morceaux de bois. Bon nombre recurent des blessures mortelles. Le peuple, que cette résistance irritait de plus en plus, îilla tirer des remises du cloître un grand chariot, et, s'en servant comme d'un bélier, enfonça l'huis principal. En un clin-d'œil, comme il se pratique d'ordinaire, tous les meubles de la maison furent brisés et jetés par les fenêtres; la nuit étant arrivée, les émeutiers terminèrent leur œuvre à la lueur des torches. On peut juger de l'effet que produisit cet acte de violence sur un clergé qui n'était pas habitué à souffrir la moindre atteinte à ses privilèges. Le lendemain, l'interdit le plus rigoureux fut lancé sur les églises du comté ; on accorda seulement aux curés la permission de dire des messes basses, portes fermées, pour conserver les hosties nécessaires à l'administration du saint viatique, et de donner le baptême en dehors des édifices sacrés. L'autel de Notre-Dame fut dépouillé de ses richesses; on plaça lo saint tabernacle au pied de l'autel comme au jour de la Passion , les châsses sur le pavé devant le tabernacle , et le crucifix devant les châsses. Chaque jour, un prêtre lançait du haut du jubé cette horrible malédiction qui s'appelle la grande excommunication, Vanathême et la fulmination. A ce moment solennel, les cierges étaient

allumés et les cloches sonnaient en branle; à la dernière parole du prêtre, tout rentrait dans le silence et dans les ténèbres. La cloche du couvre-feu elle-même, ordinairement exemptée de l'interdit , dut se taire jusqu'à nouvel ordre.

Cette démonstration , ordinairement si efficace dans ce siècle, lut d'abord inutile; le peuple accueillait par des injures le prêtre fulminateur. Mais un incendie qui dévora les rues inférieures des rives de l'Eure et qui monta ensuite dans la haute ville, jeta la terreur dans les esprits révoltés; les récalcitrants crurent reconnaître le doigt de Dieu et furent disposés à se soumettre. Cependant, le doyen et le Chapitre s'étaient rendus, la semaine même du sacrilège, à la cour du roi Philippe, pour lui demander justice. Le monarque vint incontinent à Chartres, vit la désolation de Notre-Dame, regarda du haut des degrés du porche la maison saccagée, et, sans vouloir admettre les bourgeois en sa présence, commit trois de ses chevaliers pour faire l'enquête des deux côtés. La sentence fut prononcée à Paris, le jour de la Toussaint, par le Roi en jwrsonne; il condamna les officiers de la Comtesse à faire amende honorable entre les mains du doven, dans la cîithédrale, le prévôt stipulant pour les habitants, à rembourser le prix des objets détruits et à réparer la maison violée. I^es garants de l'exécution furent le comte de Boulogne et le Roi lui-même. Alors l'interdit fut levé à la grande joie du peuple.

Ceci se passait pendant l'absence de PÉvôquc. A son retour, le prélat trouva que Philippe-Auguste avait été trop indulgent ; sur ses instances, le Roi prescrivit aux sacrilèges de payer 3,000 livres parisis d'amende, dont 500 pour l'Évêquc, 1,500 pour le Chapitre et 1,000 pour le fisc, et de faire amende honorable , en pleine église , un jour de fête , nuds en chemise, portant des verges pour en être fustigés devant l'autel de la Vierge; ce qui fut littéralement exécuté. C'est ainsi , dit

le notaire apostolique du XVIe siècle, qui nous a consentie texte de ces sentences, qu'avec l'aide de Dieu et de la benoîte Vierge, l'église de Chartres se tira de cette tribulation

En 1215, il y eut une autre querelle entre le Chapitre et le Comte, au sujet de la mise à mort du serviteur d'un chanoine, par ordre du prévôt de Chartres. Cette fois les églises ne furent pas interdites ; les évèques de Paris , d'Orléaus et de Senlis, arbitres choisis par les parties, condamnèrent le Comte , dans la personne de Hugues Saugier, prévôt-châtelain de Chartres , à livrer un serf au Chapitre , en récompense de l'avoué pendu \

Ces conflits permanents entre deux autorités rivales étaient, sans doute , fâcheux , mais nous ne saurions trop répéter que la liberté du cloître et les privilèges de clergie favorisaient l'émancipation de quelques familles chartraines autrefois taillables du Comte. Les corporations ecclésiastiques donnaient alors un exemple que les comtes suivaient peu ; les mentions d'affranchissements remplissent les chartriers du XIIIe siècle, et, pour ne citer qu'un fait concluant, nous dirons qu'en 1 208 , l'abbaye de Saint-Père donna d'un seul coup la liberté à 70 serfs de ses domaines \ Ce fut probablement à raison de cet antagonisme, que les seigneurs de Chartres retardèrent de près d'un siècle encore l'octroi d'une charte communale.

Le roi Philippe- Auguste eut à lutter, en 1214, contre une coalition redoutable des grands vassaux du nord , partisans de Jean-sans-Terre. Dans le partage que les alliés s'étaient fait à l'avance des seigneuries du Roi, l'empereur Othon

1 Arch. dép., Chapitre . reg. n° 8 , cote A.

* Acte des trois évéques , daté de Melun au mois de juillet 1215. (Cari. eccl. Carnot., Bibl. nat., cart. 28 bis.) Tour que la réparation fût complète, on exigea que le serf donné au Chapitre fut porté par les gens du Comte , dans un lit , depuis lés fourches patibulaires jusqu'au porche de l'église Notre-Dame ; c'était le mort ressuscité. (Doyen , vol. 2 , p. 300. — Chevard , vol. 2 , p. 52. )

* Cart. Sainl-Vère, vol. 2, p. 073.

devait avoir Paris, l'Ile-de-France, l'Orléanais et la Beauce. Il n'en fut pas ainsi : la fameuse bataille de Bouvines, donnée le 27 août et dans laquelle les hommes d'armes du Drouais et du Perche eurent l'honneur de figurer, donna un nouvel éclat à la gloire du monarque français.

11 ne paraît pas que le comte Thibault VI prit part à cette guerre ; il avait rapporté la lèpre d'Espagne , et cette maladie exigeait la vie confinée des châteaux. Toutefois son repos fut profitable au commerce et à l'industrie de Chartres.

Depuis des temps reculés les laines beauceronnes avaient une grande réputation ; des artisans tisseurs ou texiers , peigneurs, cardeurs, feutriers ou arçonncurs, comme on disait alors , étaient venus pratiquer leur métier sur les bords de l'Eure et avaient donné naissance à un marché considérable de laiues brutes, lavées , filées et manufacturées. Pour retirer un profit du commerce des laines, les seigneurs de Chartres ne manquèrent pas de préposer au lieu du marché un peseur juré, à la prud'hommie duquel tout acheteur ou vendeur était obligé de se rapporter , et qui percevait un denier par chaque pesée de soixante livres. Au mois de juillet 1213, le Comte accorda aux bourgeois et aux marchands de la ville la faculté de peser eux-mêmes leurs aignelins sans l'entremise d'un tiers , et il porta à soixante-trois livres le poids de la pesée donnant ouverture au droit fiscal. Il voulut aussi que deux paires de balances fussent placées à demeure au milieu de la maison de la Pesée ou Perrée , sous la garde des marchands. En 1214, Thibault rendit deux autres ordonnances relatives à l'exercice du métier d'ammneur et de celui de vendeur de cendre pour le foulage des draps \

Ce Prince mourut au mois d'avril 121 8 , après avoir légué à l'église Notre-Dame une rente de 7 livres 10 sous, sur sa Perrée, et à l'aumône Sainte-Marie ou Hotel-Dieu . une

1 Mss. de Pintard , coll. Lpjpunp.

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