TOME I
eédure et qui lialotta pondant plusieurs années les justiciables entre les deux juridictions rivales. On connaît quatre bulles de Clément IV relatives à ce long procès, dans lequel toutes les forces vives de la chicane épuisèrent leurs ressources, et qui ne se termina qu'en 1271 \
Au milieu de ces débats, le comté de Chartres avait changé de possesseur. Le comte Jean Pavait donné en dot , au mois de février \ 263 , à sa fille Jeanne , fiancée à Pierre , troisième fils du Roi ; mais le mariage ne fut consommé que plusieurs années après *, et Jean conserva jusqu'à sa mort le gouvernement du pays chartrain. On peut même dire que ses ordonnances les plus intéressantes pour l'histoire de la ville datent d'une époque postérieure aux fiançailles de Jeanne \
En janvier 1205, il conclut avec l'abbaye de Saint-Père une convention au sujet des droits fiscaux et de justice à exercer sur les foires qui se tenaient sur le territoire de ce monas-
1 Voici un dus épisodes do ce procès : Vers 1205. les gens du Comte avaient enlevé des chevaux , des sommes d'argent el des meubles appartenant au chanoine Arnoul de Béville ou Berville et à ses serviteurs ; par compensation , les officiers du Chapitre s'étaient permis d'exiger de quelques hommes de corps du Comte le paiement à la caisse du Chapitre de cens et rentes dus au domaine. La contestation Tut portée devant la cour du sous-doven , qui, sans délégation apostolique, la renvoya à l'arbitrage des chanoines Jean de Milly et Guy de Torota. Ceux-ci ayant prononce en faveur du Comte, les perdants interjetèrent appel au Pape pour vice de forme; l'instruction dura trois ans , au bout desquels Clément IV cassa la première sentence cl nomma pour arbitres le prieur de Saint-Ursin et le doyen de Bourges. Les parties étaient , d'une part , le doyen , le Chapitre et le chanoine de Béville , et , de l'autre , le Comte, le bailli Isambert de Saint-Dié, et le châtelain Jean des Moulins. Il est probable que l'incident fut joint au fond et vidé par la sentence générale de 1271. (Arch. dép., Chapitre, Prnnlèges. Bulles de Clément IV, du 12 des kal. de décembre 1206, du 5 des kal. d'août 1207 cl du 5 des kal. de février 1208. )
» I,e mariage fut célébré à Saint-Germain-en-Laye , au mois d'août 1272. Le comte Jean et sa femme Adèle donnèrent à leur fille , par contrat de mariage , Chartres, ville et comté, et la seigneurie de Bonneval. I Mss. Pintard, coll. Lcjeune. — Histoire de Chàtillon , p. 08 des Preuves.)
3 Le comte Jean avait quelquefois des scrupules touchant l'exercice des droits de seigneurie à Chartres après les fiançailles de sa fille. L'abbaye de l'Eau ayant acheté d'Ludes le boucher ou du four Boél, bourgeois de Chartres, dix setiers de terre à Ermenonville , demanda au Comte l'amortissement de ce bien , en sa qualité de seigneur du fief. Celui-ci consentit , mais il ajouta dans la charte : Que sa tille étant accordée au fils du Hoi , si l'on venait plus tard à contester son amortissement comme fait depuis les fiançailles , il recommandait à ses héritiers de restaurer aux nonnains de l'Eau la value de cet amortissement. (Acte de janvier 1270. Arch. dép.. T,tres de lEau.)
1ère pendant les trois fêtes do Saint-Pierre (\ 8 janvier, 29 juin et 1er août). 11 reconnut que les religieux possédaient, exclusivement à tous autres, le tonlieu, le minage et les coutumes diverses sur les marchandises vendues ou mesurées dans l'espace compris de la porte du couvent, dite du Paradis, au pont Saint-Père, du pont Saint-Père au pont Saint-Hilaire , du pont Saint-Hilaire au pont Taillehart, de ce pont à la maison de Thibault du coin du mur, de cuneo mûri, vers la porte Cendreuse, et de cet endroit jusqu'à la porte du Paradis, en suivant le chemin escarpé de la colline de Tencul. La garde des foires et la basse-justice leur fut également accordée, ainsi que la liberté du transport ou rotage et le droit de justice dans l'étendue de leur prieuré de Saint-Lubin et du fief du pressoir de Jean de laFerté ou du maréchal, dépendant de la mairie de Mainvilliers \
Au mois de mars de la même année, Jean donna son approbation à un accord fait entre la comtesse Mahaud et le couvent de Saint-Jean, relativement à la justice. Il fut admis que les chanoines possédaient justice haute et basse dans tous les lieux de leur censive intra et extra-muros, c'est-à-dire dans les bourgs de Saint- Jean et Muret, dans quelques maisons du quartier des Prêcheurs et de la porte Saint-Jean-de-Vallée , aux Vaux-Roux, à Repentigny, la Rarre-des-Prés , la Croix- Jumelin, la Croix-Thibault et au four Saint-Maurice. En cas de condamnations à mort ou à mutilation par le juge du couvent, le coupable devait être remis au bras séculier pour l'exécution; c'était aussi au bailli et au prévôt de Chartres qu'il était donné de faire mettre le feu aux maisons des suppliciés, si la sentence du couvent avait prononcé cette aggravation de peine *.
Le métier de la rivière fut réglementé de nouveau par le comte Jean, au mois d'avril 1268. Les us, coutumes et fran-
1 Cart. Saint-Père. vol. 2, p. 706 et 707.
* Mss. Pintard , coll. Lrjeune. Vidimus d<» 1201. tir»? d'un ancien cartulairo.
chises du métier, tels que les avaient rappelés les ordonnances de Jean d'Oisy et d'Isabelle, furent placés sous la sauve-garde de douze jurés nommés chaque année et assermentés par-devant le châtelain. C'était le moyen de maintenir et d'augmenter la bonne renommée dont jouissaient dans le royaume les teinturiers, tcxiers, peigneurs, cardeurs et laveurs de Chartres \
Ces règlements prouvent que l'interdit ne portait pas un grand préjudice à l'administration et au commerce. Cependant les foudres de l'Église frappaient alors le comté de Chartres avec une extrême violence. Le roi Louis, qui venait de prendre de nouveau la croix avec son fds Pierre, futur comte de Chartres , et auquel s'étaient adjoints les chevaliers beaucerons Guillaume dePrunay, Guillaume de Minières, Hubert Chesnard , Simon de Menou et Guillaume de Sandarville (mai 1 207) *, ne voulut pas quitter la France sans essayer de réconcilier Jean de Chàtillon avec le Chapitre. Il demanda aux chanoines, par lettre du jeudi après Saint-Pierre-Saint-Paul 12(>9. de rétablir les orgues, le crucifix et l'usage des sacrements, pour le pèlerinage qu'il se disposait à faire à Notre- Dame avant son départ3. Le Chapitre s'exécuta probablement: néanmoins le Roi partit et mourut sans qu'un accord définitif eut pacifié les parties plaignantes.
Ce fut Philippe-le-Hardi qui parvint à faire accepter la mémorable composition du mardi après la Saint-Nicolas d'hiver 1271. Cet acte , que l'on peut appeler la charte des avoués , accorde au Chapitre le droit d'arower dix bourgeois de Chartres, qui deviendront ainsi justiciables de l'église, eux et leurs gens, et jouiront de l'exemption du tonlieu, du banage et
1 Mss. Pintard , coll. Lcjoune. Il y a do rc Primo dos ordonnances sur le syndicat du métier, sur les moulins a foulons", sur la cendre et les draps , sur la vonle de I;» puède. (Arch. nation., J, 171-22; inv.. t. 1, |>. 102, v.)
* Mémoires de Jainville , éd. de 1785, vol. 3, p. 312.
9 Mss. Pintard , coll. Lejeune. La lettre de saint Louis est datée de Limeurs; ce Prince vint effectivement à Chartres au mois de janvier 1200. Il y /•tait déjà venu «•» I2<i2. (Ordonn. des rois de Fronce, vol. 8, p. 311.)
autres coutumes, sauf à jurer devant le prévôt ou le châtelain de ne jamais frauder les droits du Comte en couvrant de leurs privilèges des personnes étrangères à leur famille. Il fut stipulé, de plus, que Yavoueric ne pourrait jamais atteindre les usuriers manifestes, clause qui se ressentait des poursuites exercées par ordre de saint Louis contre les banquiers Juifs, Lombards et Cahorsins, fléaux des villes de commerce. Comme cette transaction privait le Chapitre d'un grand nombre d'avoués, le Comte fut tenu de lui donner 160 livres chartraines, à titre de récompense \
En juin 1274, l'évèque Pierre de Mincy affranchit, moyennant 400 livres tournois une fois payées, ses hommes de corps de Fresnay, d'Ymonville-la-Grande et de Trancrainville \ 11 mourut quelques mois après cet acte de miséricorde (mars 1275) , regretté du clergé dont il avait parfaitement administré le temporel , et des laïcs envers lesquels il s'était montré aumônieux et juste s. L'église de Chartres fut veuve de Pontife pendant cinq ans ; on attribue cette longue vacance du siège épiscopal à la mésintelligence qui, en dépit des traités, se glissait toujours entre le Chapitre et le Comte. Cette fois il ne s'agissait plus des avoués, mais la querelle, pour être moins sérieuse, n'en fut pas moins vive. Des monitoires délivrés par le doyen Guillaume Durand 1 au curé de Saint-Aignan , le jeudi après Jubilale et le samedi après la Résurrection 1278, nous apprennent que Jean Burelier, prévôt de la ville, avait fait abattre un étal exploité par le boucher Jean-le-Roux à la
1 Mss. Pintard, coll. Lejeune. — Arch. dép., Chapitre, Privilèges.
s Ib., copie de M. Lejeune. 11 y a un vidimus de la même année, le jour de la Unie après la féte de saint Fabien êt saint Sébastien.
3 JNVVro/. de Noire-Dame, 2 des kal. d'avril. Il reconstruisit la maison épiscopale de llerelièrcs et lit bâtir à Ponlgouin une superbe grange flanquée de tourelles. 11 fut inhumé dans l'église des Jacobins , près de ses oncles Henri et Etienne de Grez.
k Ce doyen Guillaume Durand , surnommé le Suéculaltuir, à cause de son ouvrage intitulé Sjteculitm judiciiile , était fort habile en droit civil et canon. La bibliothèque de la ville possède plusieurs manuscrits de ses trois livres principaux : le S/teculum . le ItatiotHilc dirinorum officiomm el le Htpertorium jnris ririlis.
boucherie de Porte-Neuve, daus les dépendances du cloitre; que ce même prévôt avait jeté en prison un hôte de l'église nommé Étiënne-le-Tonnelier , levant et couchant sur la terre du doyen et du Chapitre au four de la porte des Épars ; que ni le prévôt ni son supérieur le châtelain Guillaume de Saint- Maximin ou Mêmin n'avaient voulu s'amender, et qu'il s'ensuivit un interdit sur le comté et une excommunication du prévôt, du châtelain et du Comte Il est probable que le procès finit faute de plaidants, car Guillaume de Saint-Mêmin fut remplacé en 1279 par Martin-le-Borgne , bailli d'Àlençon, et le comte Jean mourut la môme année. Malgré les longues disputes qu'il avait eues avec le clergé, ce Prince, qui ne vivait pas sur les lieux interdits, laissa au Chapitre une rente de 20 livres sur la prévôté de Chàteaudun , pour son anniversaire
Au moment où Jeanne et son mari Pierre de France entraient en possession du comté de Chartres, Simou de Perruché, archidiacre, était élu évèque (1279). Comme la régale , durant la vacance , avait été bonne pour les coffres de ' la couronne, le roi Philippe voulut laisser à l'aumône de Notre-Dame une preuve de sa munificence. Il lui donna au
• Comme le château était situé dans la paroisse Saint-Aignan , le curé de cette église avait la mission de sommer le Comte. Le monitoire que lui adressait a cet effet le doyen , rappelait les privilèges du Chapitre , les amendes imposées par le Roi aux violateurs de ses libertés, énumérait les griefs nouveaux et se terminait par cette phrase sacramentelle : » Quum ob rem, vobis mandumus quatiuus ad lumm illus- » iris viri comilis Carmtensis , sitam apud Carnutum , aecedentes , dictum o comiiem , dominant principalem et superiorem predtetis prejmito et Caslellano , » publiée moveatis , ut.... etc. «. Le curé, arme de cet instrument , sommait le Comte de redresser ses torts et de payer les amendes , sous peine d'excommunication. (Arch. dép., Chapitre, Paroisses, Saint- Aiqnan. ) Dans un mandement du Chapitre, en date du jour de la lune avant la Nativité 1271 , ordonnant au curé de Saint-Hilaire de se présenter chez Simon Floret , prévôt du Comte , pour exiger la restitution d'une housse . houciam , sorte de vêtement , que cet oflicier avait pris« par violence dans la maison d'Arnoul de Sainl-Benoist , sise au cloître , on fait connaître qu'il devra payer, pour amende, une somme de iOO livres d'or: « Quia nobis » per privilegium spéciale à superiore est indultum , (jiiod in tant uni débet nobis » et ecclesie Carnot. emendare qui immunitulem clauslri et ecclesie Camot. fran- » git. » (Arch. dép., Chapitre, Jurid. tempor., n° 3, cote F.)
* Nécrol. Notre-Dame, jour des nones de mai. Adèle ou Alix de Bretagne, veuve de Jean , passa en Paleslinc en 1287 et mourut l'année suivante.
loi
mois d'août 1279, au quartier de Ricochet, une maison et un verger qui avaient appartenu à Nicolas de Chavcrnay, proche parent des meurtriers du chantre de Lépine !. Le comte Pierre ne jouit pas longtemps du domaine de sa femme; nous ne connaissons de lui qu'un acte d'août 1282, par lequel il approuva un échange de terres à Sours , fait entre le chevalier Renaud Huré et l'abbaye de Saint-Jean 8 ; il partit pour l'Italie au commencement de l'année 1283 avec son frère Charles d'Anjou,' et périt quelques mois après en Calabre, égorgé dans sa tente par une troupe d'almogavares siciliens à la solde du roi d'Aragon *. Quelques maisons religieuses se ressentirent de la douleur de la comtesse Jeanne : par acte du dimanche après l'octave de la Chandeleur 1283, la communauté des Béguines, récemment fondée, reçut une redevance mensuelle de quatre sous quatre deniers tournois sur V argenterie de Chartres; au mois de mars de la même année, le couvent de Saint-Cheron obtint l'amortissement de certaines terres au bois Mi-Voie, lui provenant de Maurice des Moulins, écuver
Cependant l'interdit durait toujours ; une tentative de rapprochement, faite par le Roi en 1281 , ayant échoué, les habitants , nobles et bourgeois du pays chartraiu , se mirent sur le pied de ne plus payer au Chapitre les cens et rentes qu'ils lui devaient. Les chanoines furent forcés de recourir à l'autorité du pape Martin IV, qui les arma, en octobre 1284, d'une bulle prononçant l'excommunication des mauvais
' Arch. de l'IIÔtel-Dieu.
* Arch. dép., Titre* de Saint-Jean.
' Le testament du comte Pierre, daté du mois de juin 1282, est rempli de legs charitables. Du Cange, auquel M. d'Hérouval , auditeur des comptes, en avait communiqué une copie, l'a inséré dans ses appendices aux Mémoires de Joinville (éd. de 1785, vol. 2 , p. 306). Un des exécuteurs testamentaires de ce Prince fut son clerc, Guillaume de Chatellerault , prieur de Sainte-Radegondc de Poitiers , connu dans le pays chartrain par un arbitrage entre l'abbaye de l'Kau et Jean de Denisy , auquel il prit part, en 1279, avec le bailli Martin le "Borgne. (Arch. dép., Titre* de l'Eau.)
v Arch. dép., Papiers divers et Titres de Saint-Cheron.
ptiyeurs \ Un autre compromis élaboré, vers 1286, par le bourgeois Renaud Barbou et par l'archidiacre de Blois, avorta également devant de nouvelles violences des deux parties. C'est encore un monitoirc adressé au curé de Saint-Aignan (jeudi avant l'Invention de Saint-Étienne 1286), qui fait connaître cet incident de la guerre du Chapitre et des Comtes. Jean Colrouge, prévôt de Jeanne, et Renaud de Montdidier ou de Novion , bailli de Chartres , conduisaient aux fourches patibulaires un malfaiteur nommé Eudes le tonnelier, dolarius, qui se disait homme du Chapitre et réclamait à ce titre les privilèges ecclésiastiques. Quelqu'un ayant averti le doyen Guillaume Durand, celui-ci expédia vers le lieu de l'exécution son chapelain Robert de Saint-Maur, avec ordre de faire relâcher le condamné. Mais les gens de la Comtesse reçurent le messager à coups de pierre , et , comme il tournait bride pour regagner Chartres , le prévôt et le bailli le firent jeter à bas de son cheval et l'obligèrent a assister au pied du gibet à la pendaison du tonnelier \ Il n'en fallait pas tant pour rompre toute négociation.
Sur ces entrefaites , le comté de Chartres changea de maître. La comtesse Jeanne le vendit , en juillet 1286, au roi Philippe-le-Bel , moyennant une rente de 3,000 livres tournois et quittance de 5,000 livres qu'elle lui devait. L'auguste Comte parut, comme toujours, animé des meilleures intentions pour la paix: Pévèque Simon de Pcrruché, le légat Jean Chollet, cardinal du titre de Sainte-Cécile , d'une noble famille chartraine , le comte de Ponthieu et le bourgeois Renaud Barbou y travaillèrent en 1 288 ; mais il y eut encore des obstacles, et tout ce que le Roi obtint du Chapitre fut un secours de 100 livres tournois, pour les affaires de la couronne \
» Mss. Pinlanl, coll. b')»Mmo. — Arrh il.-p , Chapitre, Privilèges. ? Arrh. d»'p.t Chapitre, l'omisse*.
1 Arrh. di;p. , Chapifn', invent., p. 221. - Il y ont aussi nrlrni par Sainl-Pm du cinqiianlit'w Hr sps mvrmis. < Cart Saint-Pèrr , vol. 2, p. 721. )
Bien n'était encore terminé lorsque Philippe-le-Bel lit cadeau de Chartres à son frère Charles de Valois, comte d'Alençon et d'Anjou , par acte daté de l'abbaye de Sainte-Marie, près Pontoise (Maubuisson), le mardi dans la vigile de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste 1293.
Jeanne , ex-comtesse et dernière descendante , en ligne directe, de Thibault-le-Tricheur, était morte en 1291 , après avoir donné, par son testament daté du jour de Saint- Julien , des marques de sa générosité à l'Hotel-Dieu , à Josaphat, ii Saint-Père, à Saint-Jean, à Saint-Martin-au-Val , aux maladreries de Beaulieu et de la Banlieue , aux frères Cordeliers et Prêcheurs, aux Filles-Dieu, aux Béguines et aux Non nains de l'Eau.
Les couvents de Chartres , ceux-là même dont l'existence ne remontait pas à une époque très-reculée , avaient atteint l'apogée de leur prospérité. Les frères mineurs ou Cordeliers, enrichis par d'abondantes aumônes 1 , ne trouvant pas que leur maison du faubourg des Épars répondit à leur renom de sainteté et d'éloquence, car ils étaient devenus les rivaux des frères Prêcheurs , tentèrent de faire invasion dans la ville. Sous prétexte que les habitants ne pouvaient commodément fréquenter leur église en hiver à cause de Péloignement et des mauvais chemins *, ils obtinreut du pape Nicolas IV, en 1291 , une bulle qui les autorisait à acheter, dans l'intérieur des murs , quelques bâtiments appartenant à l'abbaye de Marmoutiers. Mais il paraît que le Chapitre refusa son consentement , car les religieux ne sortirent pas du faubourg et furent obligés de réserver pour d'autres usages les
1 11 faut citer parmi leurs premiers bienfaiteurs : Guillaume Chauvel , bourgeois dp Paris , Guillaume Charpentier, bourgeois de Chartres, le Chapitre et l'évoque Aibéric-lc-C<>niu , qui leur donnèrent , en 1 240 , des maisons voisines de leur couvent, un demi-arpent de vignes et des droits censuels. (Arcb. dép., Titres des Cordeliers.)
* Par unr bulle du 12 des knlendes de juillet 1270, le pape Clément IV avait autorisé 1rs Cordeliers à prrrher H à ronfrssrr. (Arcb. dép., Titres des Cordeliers. f
charités des bonnes âmes. Les monastères qui n'avaient pas à redouter les critiques du Chapitre savaient bien jouir de leurs richesses au grand jour. En 1 295 , alors que les édits somptuaires de Philippe-le-Bcl défendaient aux particuliers ayant moins de 6,000 livres tournois de rente, l'usage de la vaisselle de métal précieux , le couvent de Saint-Père donnait à Barthélémy , son abbé démissionnaire , la jouissance viagère de 24 écuelles , i 2 coupes , 1 2 drageoirs , 1 2 cuillers et d'un grand plat, d'argent
En compensation de ce luxe commandé jusqu'à un certain point par l'idée populaire qui ne comprenait pas la dignité sans le faste et la richesse, chaque maison religieuse, chaque paroisse , avaient , comme annexe , un hôpital destiné aux pauvres et aux infirmes. Pour compléter ces établissements de bienfaisance , le vieux Renaud Barbou , ce premier et illustre membre du tiers-état chartrain , que les titres appellent sire Renaud Barbou , familier du Roi et bourgeois de Cliartres, et dont le fils aîné parvint à la charge de bailli de Rouen , obtint de Philippe-le-Bel , au mois de janvier 1291 , des patentes pour la fondation d'un hospice destiné aux aveugles. Une maison , un verger et une pièce de terre , hors la porte Drouaise, dans la censive du Chapitre, achetés en 1293 du bourgeois Renaud Chambellan , composèrent la première dotation de cet hôpital , qui porta longtemps le nom d'Hôpital royal des six vingt aveugles de Saint-Julien et de Saint- Catien \
Alors qu'un simple bourgeois faisait de pareilles fondations, la bourgeoisie chartraine , depuis longtemps émancipée de
1 Cart. Saint-Père, vol. 2, p 7ii. Eu outre de cette argenterie , Barthélémy eut la jouissance annuelle des revenus des terres du monastère , sises à Saint-Germain-en-Gâtinc , à Clévilliers , à Abonville , d'une rente de 30 livres tournois , de redevances en foin et en vin , d'un clos près de Fontaine-Bouillante , de dix milliers de javelles et de cinquante monceaux de copeaux , de trois chevaux avec leurs harnais , de tous les meubles garnissant ses appartements.
* Areh. de l'Hôtel-Dieu, Titres des Aveugles.
fait, pouvait bien prétendre au droit de se gouverner ellemême. C'est ce que la force des choses fit comprendre à un prince, étranger, comme Tétait Charles de Valois, aux rancunes et aux répugnances de la race de Thibault-le-Tricheur.
Dans le pays chartrain , les principes féodaux développés par les croisades avaient promptement fécondé la terre seigneuriale ; par une suite naturelle de cette révolution , le vasselage devait se substituer au servage. Dès i i 24 , un couvent des environs de Chartres , Saint-Germain de Coulombs , avait affranchi les serfs de ses domaines ; nous avons vu que les autres maisons religieuses du comté suivirent fréquemment cet exemple. De cette multiplicité d'affranchissements à différents titres qui tirait de la glèbe des individus , puis des familles , et enfin des paroisses entières , et qui mobilisait , si Ton peut parler ainsi , des choses regardées jusqu'alors comme immeubles par destination, il résulta, dans l'état des personnes , une confusion favorable à la cause du peuple. La taille ou capitation, censum capitale, ne fut plus appliquée avec la môme certitude , et le temps aidant , on eut beaucoup de peine à suivre la trace sociale des gens de la campagne. En 1220 , les hommes d'Abonville , de Boisville et de Germignonville avaient si volontairement perdu le souvenir de leur ancienne sujétion à l'abbaye de Saint- Père, que les moines invoquèrent vainement l'autorité de Philippe-Auguste pour les mettre à la raison \ Après de longues contestations , ceux de Morville , de Chevannes et de Boisville se rachetèrent, en 1258, moyennant 100 livres tournois , de l'imputation que quelques uns leur adressaient faussement d'être les hommes de corps de Saint-Père \ Une composition du même genre , intervenue en 1 265 , rassura pour l'avenir les gens d'Abonville contre toutes recherches
1 Cart. Saint-Père, vol. 2, p. 683.
* lb., p. 701.
loG
attentatoires à leur liberté \ Si des paroisses parvenaient à jeter du doute sur leur état social , on conçoit combien les individus isolés, que les guerres ou le commerce dérobaient si souvent aux regards , pouvaient facilement dissimuler leur origine. Aussi les ehartriers de nos couvents sont-ils remplis de transactions faites avec des gens dont on suspectait Y ingénuité, sans pouvoir prouver la condition servile. Il devait entrer dans l'esprit des maîtres de se rattacher leurs serfs par les liens du vasselage, en leur constituant des fiefs. Dans les XIIe et XIIIe siècles, les mairies, les vigueries ou vicaries et les sergenteries couvrirent le sol chartrain ; les couvents et le Chapitre eurent une multitude d'officiers de justice et de service intérieur , qui , pourvus d'abord à litre viager, revendiquèrent bientôt leurs emplois comme un héritage , et finirent par en trafiquer comme d'une propriété V L'Évèque donna en fief jusqu'aux offices de closier, de charpentier et de portier de l'évèché \ En ajoutant à ces fieffés de bas étage , les avoués du clergé et leurs familles, on verra que les individus marchant vers la liberté à l'ombre des cloîtres, faisaient masse dans les rangs de la population chartraine.
Les comtes n'avaient jamais mis beaucoup d'empressement à émanciper leurs bourgeois de Chartres ; cependant la lutte Insistante qu'ils eurent à soutenir avec le Chapitre , fit sortir un assez grand nombre de familles de l'obscurité servile. Aux bourgeois avoués du Chapitre, le Comte opposait des conseillers bourgeois. Les familles de Saunières, Chcron, V illène , Colrouge , Barbon , Chaillou , Bruslard , lioursatilt , Labelle , le Feron , Haudry , dont plusieurs membres devinrent prévôts de la ville, franchirent de cette manière.
1 tlart. Saiut-Pèrt, p. 711.
* Le sacristain , les cuisiniers , le pelletier , le cellener du couvent de Saint-Père possédaient leurs oflic.es en fief. (Citrt. Saint -Père. '. vol. t", p. 277. 301 , 302: vol. 2, p. 'M'A).) Il en était de même dans les autres monastères.
* Voir les principaux titres concernant les fiels de lcvêche' , du Chapitre et de* cou vents, au n" (i des appendices, (in de ce volume.
aux XII' et XIII' siècles . les premiers degrés île la classe inférieure. A la même époque , r office supérieur de bailli , châtelain ou maréchal passa indifféremment de la noblesse à la roture; les noms de Hugues Saugier (1215), Gaufrid Rahier (1252), Guillaume Manier (1267), Jean Jiurelier (1208), Gaufrid Piehart (1272), Hervé Giroust (1292), appartiennent à des bourgeois légistes . encore serfs ou nouveaux affranchis. Ces parvenus avaient devant eux l'exemple de gens d'origine douteuse , que les croisades avaient fait chevaliers, milites : c'étaient les Héchard, les le Sehennc , les Maunourri , les Hure , les Clwlet , les Flaud , les Cointet , les Souriau , les Grenet , les Barat , souches de la noblesse intermédiaire.
Les arts avaient pris un développement prodigieux, résultat naturel de la liberté de penser et d'agir octroyée aux artisans; la Cathédrale et Saint-Père , construits à la tin du XIIe et dans le XIIIe siècles, en sont un magnifique témoignage. Le commerce et l'industrie n'étaient pas restés stationnâmes ; les métiers , constitués en communautés, devenaient si riches, au XIIIe siècle, qu'ils dotaient Notre-Dame de i7 verrières '; les plus importantes de ces corporations étaient celles des drapiers et pelletiers , des scrgiei s et texiers , des tanneurs et conoyeurs, se rattachant de près ou de loin au métier de la rivière , et celle des changeurs , négociants indispensables dans un temps où les valeurs monétaires variaient de ville à ville.
D'un autre coté , le goût des lettres et des sciences commençait à pénétrer chez les bourgeois. La création des universités , inaugurées si brillamment par les disputes des scolastiques , la restauration du droit romain, l'établissement des offices de tabellions et clercs-jurés attiraient les jeunes gens de la bourgeoisie sur les bancs de l'école ecclésiastique
1 Description de la Calhèdralr . par l'nhW Biiltam, p. IK8 H suivante
de Chartres , dont la réputation s'était maintenue depuis Fulbert. Us avaient sous les yeux les exemples de leurs parents, membres du Chapitre, auxquels la science du droit civil et du droit canon ouvrait les portes des plus hautes dignités. Parmi les littérateurs des XIIe et XIII* siècles appartenant à Chartres, il faut citer Arnaud, abbé de Bonneval, le panégyriste de Saint-Bernard ; Bernard de Chartres , le plus grand pédagogue de son temps , au dire de Jean de Salisbury 1 ; le doyen Etienne de Grcz , docteur en droit civil et canon ; Guillaume de Paris , chancelier de Notre-Dame , puis archidiacre de Pincerais, surnommé liouche-d' Or ; Constantin , chancelier de Notre-Dame , docteur en droit civil et canon, et médecin distingué; M* Jehan le Marchant, traducteur du Poëmc des Miracles de la Vierge; Me Pierre Lombard, chanoine et médecin du Roi * ; Me Pierre de Bordeaux, archidiacre de Vendôme, personnage érudit, vir litleratus; Me Nicolas Haudry, de la famille chartraine de ce nom, chantre de Notre-Dame de Paris, théologien, maître ès-arts, médecin de l'école de Montpellier, jurisconsulte de l'école de Bologne; le doyen Durand, dit le Spéculateur, docteur en droit civil et canon ; Mathieu , le vidame-poëte.
Telle était la société chartraine à la fin du XIII* siècle ; la bourgeoisie riche , puissante , alliée au Chapitre , pourvue des offices de confiance du Seigneur, payait la taille comme les serfs et n'avait pas encore le pouvoir officiel de connaître des affaires de la cité. Cependant l'homme le plus considérable de Chartres, celui que, depuis trente ans, les princes choisissaient pour conseil et pour familier , celui qui avait attaché
1 Jean de Salisbury, MeUdogicus , lib. 1", cap. 21.
1 Ce Pierre Lombard , clerc , puis chanoine sous-diacre , familier du chanoine Landulphe de Columpnia, en 1299, n*a rien de commun avec Pierre Lombard , le matin des sentences , qui fut évéque de Paris en 1159. La similitude de noms a probablement causé l'erreur dans laquelle sont tombés les historiens de Chartres à cet égard. (Voir ISècrol. de Notre-Dame , r% 'M, au 19 des kal. de février et les registres capitulaires, anno 1299.)
son nom comme arbitre aux transactions intervenues dans les querelles du Comte et du Chapitre , était le bourgeois Renaud Barbou.
Au mois de mars i 296 , Chartres reçut enfin sa pancarte d'affranchissement et de commune , moyennant finance Voici l'analyse de cet acte mémorable :
Charles, iils de roi de France , comte de Valois, d'Alençon, de Chartres et d'Anjou , fait connaître les griefs proposés contre lui par les bourgeois; ils soutenaient: 1° qu'ils ne devaient par an que 400 livres chartraines pour la taille; 2° qu'ils n'étaient pas tenus de sortir du comté pour cas d'host ou de chevauchée; 3° qu'ils ne devaient pas être mis en prison pour les cas où l'usage ne prononce qu'une amende de chàtel ; 4° que, pour le cas de crime, les gens du Comte ne pouvaient les empêcher de donner caution de leur corps après un emprisonnement de trois quinzaines ou trois quarantaines; o° que leurs chevaux ne pouvaient être mis en réquisition pour le service du Comte, attendu qu'ils lui payaient, pour tenir lieu de cette coutume, une rente appelée le message; 6" que le Comte devait leur garder la coutume du contrat de
1 Otlc année 1290 fui très-dure pour les taillablcs. Les seigneurs, pour subvenir aux dépenses probables de la campagne de Flandre , se procurèrent de l'argent par tous les moyens possibles. Voici ce qu'on lit dans les Chroniques de Saint-Magloire :
l/an mil deus cens et quatre vins
El seize avec , que tant fu vins ,
Fu tribulations au monde
Tant corne il dura à la roonde
De rois , de princes et de contes
Dont je ne sai dire les contes
Quen Poitou , quen Anjou , quel Maine
Kn (iasooignc et en Tourairie
En Normandie et en Chartrain
De ce suijc très tôt certain
Que en France que en Clianipaigno
Il n'y a nul qui ne se plaigne
Des coustumes qu'étaient levées
Seur blé , seur vin et seur denrées
Et mesinement seur tous mestiers
( Recueil de Barbazan , éd. Méon. vol. 2, p. 23t.)
la ville, qui exige que les contractants soient jugés exclusivement par la justice locale en cas de contestation; 7° enfin , qu'on ne pouvait les empêcher, comme il était arrivé plusieurs fois , de s'assembler et de nommer des gouverneurs ou procureurs pour traiter des affaires de la cité.
Sur ces griefs, le Comte, après avoir pris le conseil de bonnes gens , déclare : i° qu'il décharge les bourgeois de Chartres , non-seulement des 400 livres dont ils se reconnaissent annuellement débiteurs , mais encore de toute redevance sous forme ou nom de taille ' ; 2° qu'il les exempte de tout host ou chevauchée , à moins de nécessité manifeste et seulement dans les limites du comté , sauf le cas d'arrière-ban du Roi ; 3° qu'ils ne seront plus mis en prison pour les cas punissables d'une simple amende de chàtel , pourvu qu'ils donnent caution pour le paiement de cette amende ; 4° (pie , dans les cas de prévention de crime sans intervention de partie civile , la prison préventive ne pourra durer que trois quinzaines ou trois quarantaines , après lequel temps la caution corps pour corps et biens pour biens sera admise pendant un an et un jour, et que, passé ce délai, si personne ne se présente pour accuser les prévenus , eux et leurs cautions seront quittes et libres de par la justice , à moins cependant qu'il ne s'agisse d'un flagrant délit ; 5° que leur réclamation au sujet de la réquisition des chevaux est fondée, la rente dite le message rapportant bien au Comte 30 livres par an ; 6° que l'us et la coutume du contrat de la ville seront exécutés comme ils le désirent . ainsi que les autres bonnes coutumes approuvées par l'usage; 7° enfin , qu'il veut et entend que les bourgeois de Chartres puissent s'assembler et élire des procureurs pour les causes, besognes, gouvernement ou nécessités de la ville et des citoyens, en la forme et manière que les citoyens , bourgeois et manans d'Orléans le font et ont usé et accoutumé de faire.
1 Chartes a joui de IWmplion do la taille jusqu'à la révolution dp 17W.
Pour prix de cette transaction , le Comte reconnaît que les citoyens , bourgeois et manans de la ville et banlieue lui ont donné la somme de 42,000 livres tournois, movennant quoi il engage lui , ses hoirs et tous ses biens , à la garantie des franchises chartraines, soumettant a tout jamais les comtes de Chartres à la juridiction des rois de France , pour le maintien des conventions arrêtées. La comtesse Marguerite, sa femme , donne son plein et entier assentiment aux promesses de son époux et tous deux apposent leur scel sur les lettres datées de Paris l'an de l'incarnation Notre-Seigneur Jésus-Christ mil deus cens quatre vinz et seize dou mois de mars \
Cette charte révèle l'existence de conventions tacites , d'usages et de coutumes sans texte écrit, garantissant à la bourgeoisie une sorte de liberté pratique. Il est évident , comme nous l'avons répété plusieurs fois , que le fait précéda le droit ; il y eut régularisation et non octroi , contrat synallagmatique et non unilatéral. Chartres, enclavé dans le domaine royal, voyait depuis un siècle les villes d'Orléans, Mantes, Étampes s'administrant elles-mêmes; à ses portes, des paroisses restreintes étaient pourvues de chartes d'affranchissement ; dans son voisinage , Bonneval , Chàteaudun et plusieurs autres villes jouissaient des privilèges communaux ; les idées d'émancipation avaient germé à Chartres comme ailleurs, et la commune était faite depuis cent ans lorsqu'elle fut autorisée. Une ordonnance de Philippe -Auguste, de i 1 83 , permettait aux gens d'Orléans de nommer dix députés pour traiter des affaires de la cité * ; selon les termes de la transaction de 1296, Chartres eut aussi ses dix représentants.
1 Une copie entière et textuelle de la charte d'affranchissement a été insérée dans la Pancarte, cartulaire de la ville établi en 1697 par les soins de M. Nicole, présilieutenant-général du bailliage et maire perpétuel.
» Registre des ordonnances du parlement de Paris, f° 87.