‹ Histoire de ChartresChapitre 18 sur 79 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Chapitre n'avait pas eu seulement à lutter contre l'Évèque et le Comte; maintes fuis les seigneurs du Chartrain s'associèrent indirectement aux querelles de leurs suzerains en attaquant l'illustre compagnie, soit à main-armée, soit par les exploits des sergents. Dès l'année 1299, une discussion fut engagée par le vidame à l'occasion de certaines menues coutumes qu'il prétendait lui revenir, le jour de la foire de l'Annonciation tenue au cloître , sur les marchandises étalées devant la porte de son hotcl. D'après le Chapitre, au doyen seul appartenait la recette des coutumes dues par les étalagistes aux jours de foire du cloître \ Le vidame fut condamné par ses adversaires, mais ses hostilités postérieures firent voir qu'il n'acceptait pas le jugement. En i 300, les délits contre les domaines et contre les personnes relevant de Notre-Dame étaient devenus si fréquents, qu'un homme de corps du Chapitre demanda et obtint la permission de faire placer une cloche dans une maison qu'il venait de bâtir au lieu des Ormes, près Amilly, afin d'appeler ses voisins au secours en cas d'agression Un procès long et brutal surgit, en 1301 , entre les chanoines et les chevaliers Mathieu de Marly et Jean de Kochefort, au sujet de certains droits de justice à Gallardon s. ta même année, le Chapitre eut à s'occuper de l'affaire de Guillaume et d'Étienne de Tessonville, fils d'Archambault de Tessonville, écuyer, détenus dans les prisons de Loêns sous prévention de meurtre sur les personnes du chanoine Pierre de Rocheforl et du recteur de

1 lifff. capit. Séance du mardi après Isti sunt dits Le procès fut soutenu

devant le Chapitre par Pierre , procureur du doyen , à la requête de son maître , et par Robert Lupin, au nom du vidame. Le Chapitre, avant de se prononcer, ordonna que les deux deniers perçus par l'homme du vidame seraient déposés entre les mains du sous-chantre , et qu'on aviserait , après informations , à ramener les parties à un accord amiahle. La itarde du cloître appartenait au doyen depuis l'aurore jusqu'au rouvre-feu, et c'était à raison de cette c.harpe qu'il prétendait aux menues coutumes. tlb. Séance du jeudi après la Saint-Denis 1317.) Voir, pour les m -mes coutumes perçues au cloître par le doyen el par le Chapitre, le n« 7 des Appendices, lin do ce volume.

* Ib Séance du dimanche après V Ascension 1300. Mss. «le la Rihl. 3 Ib. Séance du jour de la lune après Jubilait 1301. Ib.

l'église de Sainte-Marie de Conie en Dunois En 1307, le sire- de Gazeran , de la maison de Saint-Prest , possesseur de vastes domaines près de Sours, encourut la disgrâce du Chapitre pour avoir fait appréhender au corps un homme que les chanoines disaient ôtre de leur famille Mais , de tous les seigneurs chartrains, le plus hostile au clergé fut le sire Jean de Vieuxpont, seigneur de Courville, qui, de méfaits en méfaits commis sur les terres de l'église de Chartres depuis Tannée 1313 , finit par tomber, en 1323 , sous le coup de l'excommumunication du Chapitre \

Les seigneurs chargés de devoirs féodaux envers Notre- Dame profitaient de ces désordres j our se dispenser des actes d'hommage auxquels ils étaient tenus à raison de leurs fiefs. En 1308, le vidame Hugues de Meslay encourut une amende pour avoir omis de présenter à la grand'messe du jour de l'Assomption un épervier volant et bien réclamé dû aux chanoines prébendiers de Maintenon et de Bouglainval. Pareille omission fut constatée, en 1314, à la charge du chevalier Blondeau, seigneur de Maintenon \

Le premier acte du Chapitre , mis par le décès de Robert de Joigny en possession temporaire de la puissance épiscopale, fut de confier Pofficialité de la cour de Chartres au chanoine Nicolas de Braye. Pendant plusieurs années le Chapitre fit tomber son ressentiment sur les partisans de l'évèque défunt. En 1331 , un certain Robert de Jessia, parent de l'ancien chanoine, fut chassé de la domesticité du chanoine Pierre

1 Ces personnages , après une longue prison préventive , furent mis en liberté sous caution de 1,000 livres et sur la parole d'Àrcliainbault de Tessonvillc , écuyer, leur frère , de Guillaume , dit Courteheuse , écuyer , et de plusieurs autres seigneurs du Dunois. ( Heg. capit. Séance du vendredi avant Saintc-Marie-Madeleinc 1301. >

* II. Séance du mercredi après Saint-Picrre-aux-Liens 1307. Ib.

s En 1313, Jean de Vieuxpont s'était oublié jusqu'à frapper en plein chapitre l*ierre Boyleau , urètre , et à injurier le chanoine Renaud de Bussy en présence de ses confrères et du chevalier G. d'Illiers. (1b. Amendes, 1313 , cl séance du mercredi après Noël 1323. II).

* Ib Amendas, 1308, et séancr du vendredi après l'Assomption 1314. Ib

Albin et privé des privilèges de clergie, parce que , du temps . de Robert de Joigny , il avait été l'ennemi notoire de l'église, c'est-à-dire des prétentions du Chapitre.

On conçoit quelle perturbation cette longue période de débats scandaleux avait jeté dans la discipline du clergé , et , par contre-coup, dans l'esprit public. Le Chapitre continuait à présenter un étrange rapprochement des conditions sociales; à côté des chanoines Barbou, Axresnard , Colrouge, Thierry, simples bourgeois d'origine , on voyait siéger Pierre de Rochefort , vicomte de Chartres , seigneur du Puisct et archidiacre de Laugrcs ; Conrad , vicomte d'Évreux ; Jean de Meslay ; Jean, vicomte de Mons; Nicolas, vicomte des vicomtes de Plaisance; Renaud, vicomte de Bussy, et une foule de seigneurs italiens pourvus de canonicats par le crédit du comte Charles. Ces dignitaires , destinés aux honneurs de l'église , avaient un domestique considérable , des richesses en argenterie et en meubles précieux , des équipages de chasse 1 ; les mœurs de quelques uns d'entre eux n'étaient pas à l'abri de tout reproche \ Si leur importance de famille rehaussait l'éclat de la cour de Notre-Dame , elle venait en même temps ajouter un peu d'orgueil à l'esprit de corps déjà si prononcé

1 Après lu mort du doyen Thibault d'Aunay (1317), on constata que son écnyer Etienne de Penil avait soustrait et porté chez le chevalier Guillaume de Contés. 19 henaps d'argent , 5 pots d'argent , i dragicr d'argent , 4 pieds d'argent , 25 couverts d'argent , 4 plats d'argent, 29 écuelles d'argent, 5 petites écuelles d'argent , 1 calice d'argent , 1 henap à pied , d'argent , une placière à mettre en une chape, 2 couvertairs de menu vtr. une panne de menu ver, de l'argent et des meubles. (Ileg. capit. Séance du jour de la lune après la Nativité 1317. Mss. Bibl.)

Ixîs chanoines riches avaient des pages , des écuyers , des piqueurs , des chevaux , des chiens et des faucons. En 1312, on trouva dans la succession du chanoine Jean de Brosse , un cheval de chasse et deux faucons. Le Chapitre était jaloux de sa chasse et frappait d'amendes ceux qui se permettaient de chasser sur ses domaines. Les maires et les ecclésiastiques n'étaient pas plus épargnés que les autres; en 1303, Je chanoine Jean de Meslay intenta un procès a Gérard , maire de Saint-Aubin , qu'il accusait de chasser, avec des filets , dans les bois du Chapitre; en 1308, on condamna , pour faits de chasse , Etienne, recteur de l'église de Berchères-la-Mairigot. Les séances capitulaires du XIV" siècle se passaient «juelquelois à régler les chasses de la compagnie; ainsi, il fui décidé, le vendredi après le synode 1318, que les chanoines de Chartres pourraient aller chasser, pendant quinze jours, dans les bois de la prévolé, d'ingré, sans perdre leurs distributions. ( lieg. capit. Mss. de la Bibl.)

? Knj capit. Séance du samedi après l'Assomption 1325. M^s de la Bibl.

du Chapitre. Les serviteurs des chanoines , les chapelains , clercs, marguilliers, gardiens de nuit, le bas-chœur, enchérissaient, comme il est d'usage, sur les doctrines de leurs maîtres. De là ces rixes continuelles avec les gens de l'Évêque et du Comte , qui , pendant le procès , se multiplièrent de telle sorte que de 1317 à 1327 il ne se passa, pour ainsi dire, pas une année sans qu'une effusion de sang, dans l'intérieur de la cathédrale, ne vint nécessiter la purification et la réconciliation de l'église \

Revenu au calme de la vie religieuse , le Chapitre comprit qu'il fallait couper le mal dans sa racine. Une ordonnance du jeudi, lendemain de Saint-Jean 1327, rappela les chanoines à la stricte exécution de la constitution clémentine ; on y passa en revue les détails les plus minutieux de la vie cléricale , sans même oublier le luxe de la toilette \ Le chefcier reçut l'ordre exprès de faire chasser de la nef de l'église , devenue une espèce de tripot, les crieurs de vin 8, les marchands de liqueur pimentée, les vendeurs de cierges, les ribauds et les enfants jouant au palet \ On chargea le chanoine Thierry de hâter la construction d'une bonue clôture au cloître , devant l'hôtel de l'Aumône, sur l'emplacement d'une vieille maison qui avait sortie dans la ville; enfin on prescrivit aux prébendiers de donner tous leurs soins à la mise en culture des terres stériles de leurs prélxMides.

' Il fut décidé, dans la séance capitulaire du jeudi après la Purification 1327, que ceux qui répandraient le sang dans l'église seraient punis en raison de la qualité des persounes et de la gravité du délit, sans que l'amende pût être au-dessous de 5 livres, et que les coupables reconnus insolvables iraient passer un mois au moins dans la prison de Loéns. (lleg. cupit. Mss. de la Dibl.)

1 Ordinatum quod canoitici honesle se gérant, piuut alias exstitit ordinatum, et quod déférant caligas honeitas prout in conslitutione clément ina continetur ; item quod non déférant capillos crespinatos fueientes rigotum.... ( Ib.)

3 Les crieurs de vin , proclamai are* vini , se réfugiaient chez Us chanoines pour échapper au droit de banvin du Comte. L'usage de crier le vin dans l'église élait si invéléré, que le Chapitre dut autoriser les crieurs à continuer leur commerce dans une salle de la orvplc, sous la Tour, titra, cap. Séances du jour de la lune après l'Invention de Saint-Etienne V.m et du jeudi, lendemain de Saint-Jean 1327 Mss. Bihl )

• Ib Séance du mercredi après la Purification 1327. 11».

11 faut dire , à lu décharge du Chapitre , que les troubles ne l'empêchèrent pas d'affranchir , par la tonsure , à prix d'argent ou gratuitement , ceux de ses hommes de corps dont il avait à se louer, et, en particulier, les enfants des maires de ses domaines l. Parmi les affranchis , de 1300 à 1330, on trouve des membres de quelques familles qui eurent par la suite une certaine notoriété dans le pays chartrain \ Môme au plus fort de leur procès , le besoin d'argent ne rendit pas les chanoines plus exigeants à l'égard des gens de leurs domaines. En 1306, 1308, 1313, 1321 et 1323, ils ne levèrent que moitié de la taille ordinaire, et, en 1324, année de grêle, ils firent remise de la taille entière à ceux qui avaient souffert du fléau \ La direction des écoles supérieures qui , d'après les privilèges de l'église , appartenait de droit au chanoine chancelier, continua à être tenue d'une main ferme par ce dignitaire. Chaque paroisse avait une école primaire ressortissant à l'école supérieure du Chapitre. Les maîtres de ces classes inférieures ne pouvaient apprendre à leurs élèves que les principes renfermés dans la grammaire de Donat * , les études littéraires et philosophiques étant exclusivement du ressort de l'école canoniale. Cette dernière école avait pour directeur M" Thibault , curé d'Ymeray ; M6 Reger gouvernait l'école de Saint-Jean-en-Vallée, Me Luc celle de Sainte-Foy ,

1 Les affranchissements se multiplièrent tellement que le Chapitre , inquiet pour ses revenus, fit faire, en 1321 , un rôle de ses hommes de corps, par chaque prébende, et décida que dorénavant on n'affranchirait plus personne sans un décret rendu en séance capitulaire générale. (Ib. Séance du jour de la lune après la Purification 1321. Ib.)

* Familles Sénéchaux , Leroux , Brulart , Grcnet , Robert , Chevard , Hoyau , Gauchard , Pajot , Fournier , Binard , Godard , Hue , Baudoin , Vallet , Denis , Bélier . Porcher, Roussigncau, Hazon, Gautruche, Levesque.au. De 1330 à 1350, on trouve des affranchissements dans les fomillcs Villain , Lambert , Quatresols , Pichc , Bouvart et Cochin. (Iieg. cap., passim. D>.)

1 La taille était fixée alors à douze deniers par feux ; la demi-taille produisit , en 1323, environ 300 livres.

* lk(j. rapil. Séance du mercredi après Saint-Vincent 1321. Mss. de la Bibl. — Le livre de Donat fut commenté aux IX", X" et XI" siècles, par Smaragde, abbé de Saint-Mihicl , Luitbert, abbé d'Hirsange, et Hémi d'Auxcrre. Au Xlllr siècle, Hugue* Fiiidit publia mm grammaire inlitulêe : Ihnatu* provinrialis.

et M* Guidomart colle de Saint-Michel (1319-1326) '. En 1310, des travaux importants furent entrepris à la cathédrale, d'après les devis de Nicolas de Chaumes, maître de l'œuvre du Roi de France, de Pierre de Chelles, maître de l'œuvre de Notre-Dame de Paris , et de Jacques de Longjumeau , maître charpentier juré de Paris \ La chapelle Saint-Piat, ce horsd'œuvre de Notre-Dame, qui rachète par de belles dispositions intérieures la lourdeur de ses tours et de ses contreforts, fut commencée en 1324; on y consacra l'argent des successions d'intestats, échues au Chapitre dans les archidiaconés de Dreux , de Vendôme , de Pinserais et de Blois , et chaque chanoine ajouta à ce fonds une contribution en argent \

Les événements politiques avaient marché avec rapidité pendant les lenteurs du procès ecclésiastique de Chartres. Le comte de Valois était toujours l'homme important du royaume, et il pesait si habilement sur l'esprit des rois, ses neveux , que ses plus détestables actions lui tournaient à profit. Philippe-le-Long , ému des plaintes continuelles provoquées par l'altération des monnaies chartraines, ne trouva pas d'autre moyen , pour y mettre un terme, que d'acheter de son • oncle le droit de monnayage dans les comtés de Chartres et d'Anjou , moyennant la somme énorme de 50,000 livres tournois. Cette convention fut réglée par des lettres du Roi datées de Maubuisson le lundi avant l'Ascension, quatorze jours en may, l'an de grâce 1319, et ratifiées le lendemain par le Comte. Par ce même acte , Charles de Valois reçut du Roi , une autre somme do 30,000 livres tournois , « esquels nous

1 Le Chapitre ne perdit j;imais l'occasion d'encourager les éludes. En 1 31 i , il fit une aumône aux pauvres écoliers de Saint-Honoré de Paris et leur octroya des lettres de quête pour toute l'étendue des domaines de l'église. (Heg. capit. Séance du mercredi après la Saint-André 1314. Ib.)

* Ces experts reçurent , pour leur procès-verlwl de visite , (50 livres parisis , et chacun de leurs valets, 10 sous. ( Ib. Séance du jeudi après la Nativité 1310. Ib.)

3 Cet argent fut destiné : ad opus fabricœ cap&œ btati Piati martiris . cujus corpus requiem! in erclesiâ rarnolensi , ur etiam ad opus caneUœ dirli Snncti de nmo cnnslruendi inceplrr. i !b. Séance du mercredi apr«*s la Nativité 1321. Ib.)

» (le Roi) li sommes tenus par fin île compte fait entre nos » gens et les siens diligemment sur plusieurs mises et dépens » qu'il a fait du tems passé du sien propre au service de » nostre chier père et nostre chier frère Louys, jadis, que » Dieu absoille. . . . » *. Charles-le-Bel , monté sur le trône en 1 322 , après la mort de son frère Philippe-le-Long, subit également l'influence de son oncle de Valois. En 1323 et 1324, ce grand Prince fit pour son royal neveu la conquête de la Guyenne. Ce fut son dernier exploit. Saisi d'une violente maladie pendant laquelle l'image funèbre d'Enguerrand de Marigny fut souvent présente à sa pensée , notre Comte expira le 16 décembre 1325. Chartres échut à Philippe de Valois, son fils, qui ne tarda pas à parvenir à une plus haute fortune.

Il paraît résulter d'un acte capitulaire du vendredi après la Saint-Nicolas d'été 1325, que le roi Charles-le-Bel vint à Chartres cette année \ Ce fut peut-être alors qu'il offrit à Notre-Dame l'armure dont il était couvert à la bataille de Mons-en-Puelle , étant comte de la Marche et à peine âgé de dix ans. Ce monarque mourut le 31 janvier 1327, et son cousin-germain Philippe de Valois, reconnu d'abord en qualité de régent pendant la grossesse de la Reine , fut , après l'accouchement de cette Princesse d'une fille , proclamé Roi de France et sacré à Reims le 29 mai 1328.

Le domaine de Chartres fut réuni à la couronne pour deux cents ans.

1 Je reviendrai sur cet acte de vente dans l'article spécial sur la monnaie chariraine. M. Cartier a calculé que les 50,000 livres tournois données à Charles de Valois pour ses monnaies, représentent aujourd'hui 805,783 fr. 80 c. (Recherches sur les monnaies au type chartrain , 1846 , p. 40.)

* Pavé à Robert Fonrnigaut , 10 livres, pro uno dolio vini pretentalo domino liegi. flieg. cap. Mss. de la Bibl.)

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