ÉTABLISSEMENTS RELIGIEUX EXISTANT AU XIV* SIÈCLE ». § |«. NOTRE-DAME
« La cathédrale de Chartres est un des plus prodigieux » chefs-d'œuvre de l'architecture catholique » \ Cette exclamation , échappée à l'enthousiasme d'un archéologue distingué, doit servir d'épigraphe à ce chapitre.
Quoique la basilique de Notre-Dame n'ait pas été construite d'un seul jet , il règne dans son ensemble un caractère presque homogène. De la façade royale , bâtie dans le style hybride dit de transition , l'œil passe sans secousses au beau style ogival primaire du grand vaisseau ; il y a parenté évidente entre ces deux parties principales du bâtiment, et l'on voit que les lois architecturales qui ont présidé à leur édification procédaient directement les unes des autres.
La Notre-Dame de Fulbert, consacrée en 1037 par son successeur Théoderic , n'avait ni tours ni clochers; le mouve-
1 Pour compléter l'histoire de Chartres dans les temps anciens, il m'a paru conycnahle de donner , à la suite du tableau de la ville au XIV' siècle , les monographie* des établissements religieux et civils déjà florissants à cette époque, ainsi que des articles spéciaux sur le monnayage détruit en 1319, et sur le commerce chartrain, qui n'a jamais été si important qu'au Moyen-Age.
* Bourrassé , Cathédrales de France , p. 5i9. Notre-Dame domine toute la vallée et projette son ombre sur la plus grande partie de la ville.... Comme dit le poète des Miracles de la Vierge ,
A Chartres est sa mestre iglise , Qui si noblement est assise Que la dame tient souz sa main . Et tout Chartres ci tout Chartrcin
(Mir. i», p. il et 12 .)
ment religieux île i 1 45 travailla à la tloter de ce bel ornement. Le massif des tours , jeté hors-œuvre , put échapper à l'incendie de 1 194 qui dévora le reste de l'église , et comme la construction de ce massif, ainsi que celle de la façade et du Clocher- Vieux, était alors toute récente, le saint temple du XIIP siècle vint s'y relier par un raccord insensible. L'avant-corps de 1 145 fut mieux approprié à l'église de 1 200 qu'il n'avait dû l'être à l'église de 1020.
La Cathédrale actuelle fut dédiée en 1 260 , mais la statuaire extérieure des façades et portiques ne se compléta que vers le commencement du XIV siècle. On reporte à la fin du XIII" siècle l'édification de la sacristie; la chapelle Saint-Piat fut commencée en 1 324, et la flèche ouvragée, appelée le Clocher- Neuf, date des premières années du XVI' siècle \
Plusieurs incendies éclatèrent dans le monument sans faire à son architecture de notables dégâts. Celui de 1836, le plus terrible de tous, dévora la vieille charpente des combles, qui fut remplacée en 1841 par une charpente en fer d'un travail curieux \
« I^a cathédrale de Chartres a la forme d'une croix latine; » son abside est tournée vers l'est-nord , point de l'horizon où » le soleil se lève le 24 juin, fête de saint Jean-Baptiste. Sur » la longueur, la Cathédrale offre une nef centrale et des bas- » côtés à droite et à gauche ; autour du chœur et du sanctuaire, » les bas-côtés sont doubles. Sur la longueur, elle a un porche
1 On voyait , avant la Révolution , deux petits clochers sur le faîte du grand comble. Le premier, nommé la Grue, du nom de l'instrument en usage pour monter les matériaux, s'élevait au centre du chœur; le second, qui renfermait les six commandes, clochettes d'avertissement pour les sonneurs, se trouvait au-dessus du transsept. Ce dernier clocher , ou campanule , d'une construction élégante , avait été commencé en 1905, par M* Renaud , charpentier de Sens, et terminé, en 1310, par M* Simon, charpentier de Notre-Dame. (Ikg. rapit., Cliap. général de la Purification 1305. — Séance du jour de la lune après Saint-Mathieu 1310. Mss. de la Ribl.)
» Les historiens de Notre-Dame parlent avec admiration de cette charpente en bois que l'on nommait la Forêt. C'était, en effet, une œuvre Irés-remarquablc et d'une parfaite conservation. (Voir Sablon, Hist. de 1 Eglise de Chartres, 1697, p. Gi; et l'intéressant ouvrage de M Lejeiine, intitulé: Les Sinistres de la Cathédrale, in-12, Chartres. «îamier i
» ii trois baies s'ouvrant à l'ouest, une nef centrale de sept » travées , un vaste transsept , un chœur de quatre travées et » un sanctuaire en rond-point. Au chevet , on compte sept » chapelles ; c'est le nombre mystique par excellence du Moyen- » Age. Deux clochers élancés flanquent la façade occidentale. » Aux deux extrémités du transsept il y a un porche en saillie » et à trois baies; chaque porche est flanqué de deux tours » carrées. Deux autres tours semblables sont élevées de chaque » côté de la Cathédrale, à la courbure de l'abside. Une crypte » immense s'étend dans toute la longueur des bas-côtés et » sous les chapelles absidales » 1 .
Les pierres employées sortent des carrières de Berchèresl'Évôque ; elles ont la dureté du fer et forment des blocs assez rugueux, d'une énorme dimension. La hardiesse et la puissance des soubassements, dont une partie est apparente au niveau de la crypte , excitent au plus haut degré l'admiration des architectes \ Le même génie se révèle dans les constructions supérieures : murs, contreforts, tours, voûtes; c'est l'énergie et la force unies à l'élégance et à la majesté. Trente contreforts à ressauts contournent l'édifice et vont renforcer
« Description de la Cathédrale de Chartres , par l'abbé Bultcau, p. 24.
Voici , d'après le môme ouvrage , les dimensions principales de l'édifice :
Longueur hors œuvre , y compris la chapelle Saint-Piat . 154 mèt. 60 c.
Longueur dans œuvre 130 86
Longueur de la nef, jusqu'à la grille du chœur .... 73 47
Longueur du transsept, d'un trumeau à l'autre .... 63 30
Longueur de la crypte 110 08
Largeur moyenne de la crypte 5 50
Largeur de la façade royale , hors œuvre 47 90
Largeur de la nef principale , de centre à centre . . 16 40
Hauteur de la voûte de la nef centrale 37 25
Diamètre des trois grandes roses H 56
Hauteur du clocher neuf 115 17
Hauteur du clocher vieux 106 50
La superficie totale de l'église, dans œuvre, est d'environ 5,200 mètres carrés; les verrières qui consistent en 1 1 5 grandes lancettes , 3 grandes roses , 23 roses moyennes et 6 petites roses, renferment 3,889 figures peintes; les sculptures représentent 4,272 figures humaines ou animales , et un nombre prodigieux d'ornements tirés des ■trois règnes.
* Viollet-Lcdur , Annaks archtototjiqucs , t. 2. p. 340.
lus voûtes. Ceux des flancs sont décorés d'une niche ù pignon sur leur face extérieure ; chacun d'eux sert d'appui à trois arcsboutants. Le vide de l'arc intermédiaire est rempli par une série d'arcades dont les colonnes couvergent vers un centre commun comme les rayons d'une roue , disposition heureuse qui donne de l'originalité à cette lourde pièce empruntée au style roman \ Chaque contrefort du tour du chœur est composé de deux arcs-boutants qui frappent le mur au-dessus et audessous d'arcades ogivales surmontées d'une rose. Des galeries extérieures d'une coupe gracieuse permettent de faire le tour de l'édifice à la hauteur de la corniche des bas-côtés et du mur gouttereau de la grande nef.
D'après le plan de l'architecte de 1 200, six tours surmontées de clochers , distribuées aux deux bouts du transsept et à la courbure de l'abside , devaient accompagner les tours et clochers de la façade royale. Les massifs de ces tours, percés de baies ogivales a colonnettes , arrivent à la hauteur de la corniche de la grande nef, mais les clochers n'ont pas été construits. On peut s'en consoler en portant les yeux sur les deux clochers qui font la gloire de Notre-Dame de Chartres.
Le clocher Vieux, placé au sud de la façade royale, est remarquable par sa simplicité sévère et par la légèreté de ses proportions. « Ce clocher dont la base est pleine , massive et » sans ornements, se transforme à mesure qu'il s'élance en » une flèche aiguë à huit pans, percée de lucarnes, sans qu'il » soit possible de dire où cesse la construction massive et où » commence la construction légère \ » La tour carrée, qui sert de support à la flèche , est divisée , sur ses deux faces apparentes , en trois étages maintenus de la uaissance au sommet par des bandes à ressauts insensibles , et percés de baies ogivales et de lucarnes. 11 existe sur la face méridionale de la base
1 Batissier, Histoire de, fart monumental, p. 513 » Yinlk't-Udur . Ann. archeul . t. 2, y 343.
deux ouvertures à plein cintre qui donnaient autrefois entrée dans !a crypte, et trois statues mutilées bien connues des chartrains : l'Ange au cadran solaire, l'Ane qui vielle, la Truie qui file. La flèche, épaulée, sur les faces, par quatre frontons aigus à grandes lucarnes , et , sur les angles , par des contreforts en forme de fronton , est faite de pierres tendres taillées en écailles imbriquées. Du dernier étage construit en poterie , on ne peut contempler sans un sentiment d'effroi l'intérieur évidé de cette immense pyramide octogone dont les minces parois se maintiennent depuis sept cents ans par une simple loi d'équilibre.
Le massif qui porte le clocher septentrional appelé clocher Neuf, a été construit en môme temps que le clocher Vieux. Il était surmonté au XIII* siècle d'une flèche en bois recouverte de plomb qui fut incendiée par la foudre en 1506 l. La flèche actuelle est une des plus étonnantes créations de l'art du XXV siècle. Son style, ogival tertiaire (gothique flamboyant), tranche un peu trop peut-être avec la sévérité majestueuse du reste du monument ; mais lorsque l'on admire l'élégance des proportions, la délicatesse des arrêtes, la souplesse des arcatures et des baies ogivales; lorsque l'œil découvre les richesses d'une ornementation qui se plaît à revêtir toutes les formes de la fantaisie, on pardonne facilement l'anachronisme commis par l'ouvrier en faveur des merveilles sorties de son ciseau.
La base et les deux premiers étages sont percés d'ouvertures ogivales du même caractère que celles du clocher Vieux , mais do proportions différentes. Trois contreforts à ressauts, un peu massifs, dressés au centre et sur les angles, vont se terminer à la naissance du troisième étage auquel commencent les constructions du XV? siècle; de larges baies ogivales, d'un
1 Le service du guet de jour et de nuit se faisait autrefois dans la tour de Plomb; il y fut établi par ordre donné en chapitre général de la Saint-Jean 1359.
assez beau caractère, éclairent la salle qu'il renferme l. Chaque face du quatrième étage, qui contient deux cloches*, est pourvue d'une arcade ogivale à baies trilobées, avec meneaux flamboyants; des arcades pleines, à colonnettes sveltes et serrées, accompagnent l'arcade principale. L'étage supérieur, où se trouvent quatre cloches , est percé de huit grandes baies ogivales surmontées de frontons très-aigus; une galerie carrée, d'un dessin délicat, le borde et se rattache au corps aminci du clocher par des contreforts avec arcs-boutants dissimulés sous la forme de clochetons à trois niches. L'artiste semble avoir épuisé toutes les ressources de son imagination à décorer cette partie de son œuvre; les fleurons, les guirlandes, les festons trilobés , les figures fantastiques serpentent le long des meneaux , pendent des voussures des arcades et couronnent les douze statues colossales des apôtres, réparties dans les niches des clochetons. Une richesse peut-être encore plus grande se fait remarquer dans l'étage octogone dit la Chambre des Guetteurs; on y admire une magnifique balustrade pourvue de huit frontons aigus et de huit clochetons à crochets internes fouillés avec une incroyable perfection*. Enûn, après avoir
1 Une inscription commémorative de l'incendie de 1506 est placée dans la chambre du troisième étage , appelée Chambre des Sonneurs.
- La sonnerie de Notre-Dame de Chartres était très-célèbre. Yves fait connaître dans sa lettre 142», que la reine d'Angleterre, Mathildc, donna des cloches à son église. Le gros bourdon de la première sonnerie, nommé Marie, et pesant 27,000 livres, provenait de la générosité de l'archidiacre de VcndAme, Pierre de Bordeaux, qui vivait au XIIIe siècle. Cette sonnerie, qui formait une octave parfaite, périt dans l'incendie de 1506, à l'exception du bourdon. En 1510, la reine Anne de Bretagne donna une cloche appelée Anne, de son nom; quatre autres cloches nommées Gabrielie, Elisabeth, Jean-Baptiste et Catherine, complétèrent, avec le bourdon Marie, la nouvelle sonnerie oui fut refondue en 1723. Toutes les cloches, moins une petite nommée Piat, furent brisées en 1792. De 1816 à l'incendie de 1836, il n'y eut que trois cloches : Piat , Marie-Thérèse et Louise-Charlotte. Les cloches oui composent la sonnerie actuelle ont été fondues en 1840 et 1815; elles portent les noms de Marie, Joseph, Anne, Elisabeth, Fulbert et Piat. Marie, bourdon, pèse 6,000 kilogrammes et donne le sol. (Voir l'intéressante Notice historique concernant la sonnerie ancienne et moderne de l'église cathédrale de Chartres, par M** Pie; Chartres, Gamier, 1841.)
* On Ht dans la chambre des guetteurs une inscription relative à un commencement d'incendie qui eut lieu le 15 novembre 1674.