TOME I. i
prit croyant des pèlerins d'un autre âge. Le palais épiscopal avec ses jardins en terrasses attire son attention ; il remarque les énormes murailles du couvent de la Providence , la croupe grossière de l'église Saint-Aignan , les bâtiments irréguliers du Collège; puis, inclinant sa vue sur le penchant delà colline, il suit quelques vestiges des anciennes fortifications, et va se reposer sur l'abside délicate de Saint-Pierre. Pour compléter le tableau , la porte Guillaume , avec ses deux tours à créneaux et sa tète de pont , lui rappelle un passé belliqueux que la ville moderne, heureuse et calme, a depuis longtemps abjuré.
Ce paysage encadré dans une ceinture de belles promenades plaît à l'observateur ; suivons-le dans l'intérieur de la cité.
Chartres se divise en ville haute et ville basse. La partie basse , séjour de la classe pauvre , est arrosée par un bras de l'Eure, que deux rues étroites et bizarrement tronçonnées côtoient dans toute sa longueur \ On visite, en les suivant, la caserne de cavalerie, jadis l'abbaye de Saint-Père, l'église Saint-Pierre, les ponts, les tanneries et les moulins, l'ancienne église Saint-André, remarquable par son portail à plein cintre, et la chapelle de Notre-Dame-de-la-Brèche. Les trois rues principales qui montent de la ville basse au quartier supérieur, en partant des portes Morard, Guillaume et Drouaise', ne manquent pas de fenêtres ogivales et Renaissance , de pignons et de portiques sculptés, d'étages en encorbellement; un petit monument de l'art gothique se fait remarquer entre tous: c'est l'escalier delà Reine Berthc, reste précieux d'un hôtel autrefois adossé aux murs extérieurs du château des Comtes.
1 Sur la rive droite , la suite de rues parallèles au cours de l'Eure porte les noms de rue du Frou, Coupe- Barbe , de la Foulerie, de la Tannerie et du Massacre; les rues qui longent la rive gauche , en s'emmanchant les unes dans les autres , s'appellent: de l'Ane- Rez. des Béguines, Planche -aux- Carpes , aux Juifs, delà Conoierie, Saint-André, de la Bréclie.
1 1° De la porte Morard, rues Porte-Morard , du Pont-Saint-Hilaire,, Saint- Pierre; 2° de la porte Guillaume, mes Porte-Guillaume, du Bourg, des Ecuyers, 3° de la porte Drouaise , rue du Muret.
De nombreuses ruelles à degrés , appelées tertres eu langue charlraine, sillonnent les intervalles de ces rues et rendent plus promptes, sinon moins pénibles, les communications des habitants entre la ville basse et la ville haute.
La ville haute, quartier du luxe, ne se distingue cependant ni par la régularité ni par l'élégance des constructions. La crête de la colline est longée par une suite de rues rattachées capricieusement les unes aux autres; elles se dirigent de la porte Saint-Michel à la porte Saint-Jean 1 , desservant dans leur parcours l'ancien couvent desCordeliors, maintenant le Collège, l'Hôtel-de-Villo, bel édifice du XVIIe siècle, l'église Saint-Aignan , la place Billard établie sur le lieu même où s'élevait le donjon des Comtes, la Poissonnerie, ancienne cour des miracles de Chartres , la basilique do Notre-Dame , le cloître et PHôtel-Dieu. Les archéologues s'arrêtent avec intérêt devant les maisons sculptées de la Poissonnerie et de la rue des Changes et devant les ogives sévères de quelques fenêtres du cloître. A cette entrée de la ville haute , qui a conservé de l'enceinte du IXe siècle le nom de Porte-Cendreuse, prend naissance une rue commerçante qui traverse la place Marceau , rejoint par un prolongement la place des Halles et sort de la cité par la porte des Épars \ Après avoir gravi la colline assez près des anciennes fortifications , la rue qui part de la porte Drouaise se dirige en droite ligne vers la porte Sainte-Foy*. De ce côté se trouvent le Palais-de-Justicc , le couvent de Saint-Jacques, les Prisons, le Séminaire, la Bibliothèque, l'Évêché, les caveaux de Loëns, la Préfecture et la salle de Spectacle. Il faut remarquer en passant les murailles des maisons de la rue du Cheval-Blanc qui avoisinent Y Étroit-
1 Celle artère principale prend successivement les noms de rue Saint-Michel , du Chien-Vert, des Grenets, des Changes, de Beaumis.
* Rues Porte-Cendreuse, de la Pie. de la Monnaie. Marceau, de la Tonnellerie , du Bois-Merrain.
5 Hues du MarcJté-à-la-Filasse , du Cheval-Blanc , Collin-d ' tlarleville .
Degré et la porte écussonnée «le l'hôtel Champrond. Les rues Saintc-Mème et du Grand-Cerf, qui forment angle droit avec les portes Chàtelet et des Épars , méritent aussi une mention particulière; elles sont d'une largeur suffisante pour la libre circulation des voitures, chose rare à Chartres ! et la seconde s'enorgueillit de la façade Renaissance dont un médecin de goût, soucieux, comme il le dit lui-même, de la splendeur de la cité, crut devoir orner son manoir1. Outre ces vaisseaux principaux, on voit courir d'un quartier à l'autre une multitude de petites rues affectant presque toujours une forme courbe, élargie à son centre et terminée à chaque bout par un goulet auquel il ne manque que les chaînes de fer du XVe siècle *. Les sorties de la ville, qu'on appelle Portes, quoiqu'une seule, la porte Guillaume, soit encore debout, donnent sur des places extérieures d'où rayonnent dans toutes les directions des faubourgs longs et spacieux. L'embarcadère du chemin de fer embellit les abords de la place du Marché -aux- Chevaux , et la vaste place des Barricades vient de recevoir pour couronnement la statue de l'illustre Marceau.
Tel est l'ensemble de Chartres , type bientôt unique de la ville du moyen-âge. L'artiste étudie ses monuments avec admiration, et, tout en respectant la maison de ses ancêtres, l'habitant sait concentrer à son foyer le confortable des plus somptueuses demeures.
Les côteaux voisins sont garnis de vignobles dont le jus, aujourd'hui dédaigné, plaisait singulièrement aux palais peu
* Voici l'inscription placée au-dessus de la porte de ceUe jolie maison :
SIC CONSTRUX1T CLAUDIUS Hw'
i.vrnoz , decori unnis ac
POSTEFUTATl CONSULENS.
Le nom abrégé cl latinisé du médecin en question , me parait devoir être traduit par celui iïHuveus . Huvi . qui appartenait à une famille de la bourgeoisie ebartrainc aux XV*. XVI" et XVU« siècles.
1 Rues de la Clouterie, des Vieux-Uaiiporteurs . de l'Epervicr, du Vicux-Mardièau-DU, de Omîmes, du Puils-de-l'Ours, des Bouchers, etc.
délicats de nos pères 1 ; aux vignes succède cette campagne de Beauee, grenier d'abondance de Paris , qui produit le froment le plus pur de toute la France.
I^s richesses minéralogiques et géologiques de Chartres peuvent offrir aux savants de nombreux sujets d'étude. La ville est assise sur un fond solide de craie marneuse exploitée dans le faubourg des Filles-Dieu pour l'amendement des terres. Au-dessous de cette couche que tranche l'Eure se trouvent sur J'une et l'autre berge des dépôts contemporains de l'argile plastique, des sables ferrugineux, des liions de limonite *, des argiles plus ou moins colorées, quelques cavités ocreuses, des grès durs appelés Ladères , et principalement de nombreux débris de silex dont sont formés les murgers entassés sur les l)ords de la vallée. A droite de la rivière et à peu de distance, commence le grand banc de calcaire supérieur qui alimente les exploitations de Berchères-l'Évèque. A gauche , le calcaire lacustre disparaît et fait place à des dépôts argilo-sableux qui se prolongent jusqu'il la Seine. L'âge géologique de ces divers dépôts est indiqué par les débris organiques qu'ils renferment. Dans la craie , des mollusques marins attestent la présence d'une mer au fond de laquelle se déposait la matière crayeuse. Les fossiles sont plus rares dans les sables et les argiles , mais les caractères essentiels de ces couches leur assignent nettement , par analogie comparée , le commencement de l'époque tertiaire. Dans les calcaires supérieurs, des coquilles encore vivantes dans nos rivières gardent le signe de dépôts plus récents formés au sein d'un lac d'eau douce, là où s'étend le
1 Ijr vin de la ville était offert par les échevins à tous les grands personnages qui traversaient Chartres. Au mois de septembre 1500, M. le Légat, descendu au logis des Trois-Rois avec plusieurs seigneurs , trouva le vin si In m qu'il en fit emporlcr deux flacons pour la dinéc suivante. (l\cg. des Echevins , Délib. du 2i septembre 1506. ) Soucbet écrivait, vers H» 10, que « la Beauee fournil grands cb>s de vigne* » donnant de très-bon vin. » [Ilist. de Sonchct , ch. 3, p. 11, mss. Bihl.)
* Au nnis de mars 1:208, Maurice d'Kscuillcmont et Hodierne, sa femme, donnèrent, cuire autres choses, à I église de Saint-Chcron , la dinic en mine de fer, in mina ftrri, qu'ils iiossédaicnt dans la paroisse d'Oinvillc, du fief de Hugues d'Oiuviile. (Arrli. dép. Sahit-Cherou, K. 3.»
grand plateau de la Beauce. Enfin , sont venues les époques alluviales, diluviennes et modernes, dont la première a laissé quelques galets dans la vallée et la seconde a déterminé l'humus des plaines.
La cité dont nous écrivons l'histoire est riche encore en poétiques traditions, car elle a reçu du temps et de la Religion cette pieuse consécration qui spiritualise la matière. En revoyant après de longues souffrances la vieille ville des Carnutes et la basilique de Marie, les croisés Chartrains s'écrièrent : Jérusalem , Jérusalem ! puis ils s'agenouillèrent au calvaire de Saint-Lubin et fondèrent dans la vallée le monastère de Josaphat