I". — FORTIFICATIONS
Comme nous l'avons dit au chapitre IV de cette histoire il résulte des écrits du moine Paul, de Saint-Père, que les habitants, chassés de la basse ville lors du sac de 858, se réfugièrent sur la colline et bâtirent du côté de Porient une grande muraille qui dominait toute la vallée, depuis Saint- Michel jusqu'au Muret. La poterne Foucher-Nivelon , les portes Cendreuse , Evière et Neuve furent percées dans cette muraille \ Mais peu à peu les Chartrains redescendirent vers leurs anciennes demeures, et les travaux de clôture, exécutés
1 Voir suprà, p. 02 et suivantes.
* Voir suprà. p. 232, note 2 , et 255. A part la terrasse de Saint-Aignan et les murs de soutènement de quelques maisons de la me Saint-Eman , qui subsistent encore aujourd'hui et auxquels des conjectures plus ou moins concluantes donnent une haute antiquité , on ne retrouve plus aucune trace de la clôture orientale de Chartres au IXe siècle.
La poterne Kouchcr-Nivclon prit son nom de Foucher, fils de Nivelon de Freteval , qui vivait dans la dernière moitié du XIe siècle. Elle était située vers le point du tertre Saint-François qui correspond à l'abside de Saint-Aignan.
On voit au pied de l'ancienne chapelle Saint-Vincent des assises énormes qui dépendaient de la porte Cendreuse. Les historiens disent que cette porte était ainsi appelée parce qu'elle s'ouvrait en face de la croix aux Ecuvcrs (croix de Bcaulieu), au pied de laquelle on donnait les cendres le premier jour du Carême. On commença ta démolition de la porte Cendreuse en 1501; elle n'existait plus en 1566. (Heg. des Echevins; Délibérations des 19 avril 1501 et 10 septembre 1566.)
La porte Evière , Aquaria . donna son nom à la rue Evière , aujourd'hui rue au Lait , a l'une des portes du cloître et au tertre appelé longtemps Evier et maintenant Saint-Eman. Les habitants de la haute ville prenaient par la porte Evière pour se rendre à la fontaine Saint-André. Sa démolition remonte à une époque très-reculée.
On n'a aucun renseignement sur la porte Neuve , théâtre de la valeur des soldats de Gancelme. (Voir suprà, p. 36.) Elle donna son nom à la porte du cloître ouvrant sur Beauvoir, et jusqu'au XV* siècle, la rue dite aujourd'hui du Cheval-Blanc s'appela rue Vorle-Neui*.
dans les Xe, XI* et XIP siècles, rattachèrent à la nouvelle enceinte les bourgs Muret , Saint- André et le Bourg proprement dit. 11 est question dans les titres antérieurs au XIIe siècle, des portes Drouaise, Imbout, de la poterne Tireveau et de la porte Morard. Suivant quelques écrivains locaux, un mur partant de la porte Morard allait regagner la porte Cendreuse, en longeant, à gauche, les bâtiments et la garenne de Saint-Père, restés au dehors; ce ne fut , en effet, que vers la 6n du X11P siècle que le célèbre couvent des Bénédictins entra dans la cité \
Du côté de l'occident, les vaincus de 858 construisirent une muraille qui contournait Péglise de la Vierge, enveloppait un terrain peu étendu et se dirigeait vers Saint-Michel. Les noms des portes pratiquées dans cette fortification font connaître sa direction d'une manière assez précise : les titres antérieurs au XIIe siècle parlent de la porte Saint-Jean-de- Vallée, qui était située probablement près de l'entrée actuelle de la rue des Lices, de la porte Percheronne, dont le nom est resté à l'une des rues du cloître, et de la porte qui est devers Saint-Michel. Dans les X°, XP et XIP siècles, les faubourgs de Beauvoir, Châtelet et Saint-Michel prirent de l'importance et finirent par être incorporés dans la ville au moyen d'un fossé. Lorsque le comte Thibault V et Pévèque Pierre de Celles entreprirent, en 1181, les fortifications de la haute ville, ce fossé formait encore la seule défense de Chartres du coté de la plaine; les travaux du Comte et de l'Evèque complétèrent la jonction des faubourgs à la cité mère.
Les fossés de la haute ville furent , sinon creusés , du moins restaurés , lors de la construction des murailles ; mais les fortifications de la basse ville, depuis la Courtille jusqu'à la porte Imbout, ne reçurent cette annexe indispensable que vers le
1 Cartui. de Soinl-Père , Prolégomènes, n» 2-ii.
milieu du XIV* siècle. Jusqu'à cette époque on regarda comme un fossé suffisant le bras de rivière qui prend naissance audessus de la Courtille et va rejoindre le fossé actuel près de l'endroit nommé le Vieux-Trou. Jusqu'à la Révolution, ce bras de rivière fut connu sous le nom des Vieux-Fossés, et la pêche en fut affermée au profit de la ville en même temps que celle des Fossés-Neufs \
1 Après ia clôture de l'abbaye de Saint-Père par l'abbé Landry, vers 1060, les religieux , comme je l'ai déjà dit , firent creuser un fossé partant de la Courtille et longeant la muraille méridionale du couvent jusqu'à un conduit voûté qui introduisait l'eau de la rivière dans leurs jardins. Lorsque l'on voulut comprendre le monastère et le bourg de Saint-Père dans l'enceinte de Chartres (fin du XIIe siècle), la muraille de l'abbé Landrv, flanquée de tourelles , fut rattachée à la porte Saint-Michel et continua la ligne d*es fortifications de la cité du côté du midi. Pour compléter la défense , on donna plus de largeur au fossé dans lequel coulait la prise d'eau et qui portait le nom do fossé de Barbou (Bas-Bourg). 11 parait que la ville et le couvent eurent oromptement des querelles de voisinage; on connaît un mandemeut adressé en 1280 par Philippe-le-Bel au bailli de Gisors, juge des cas royaux du comté de Chartres, qui ordonne le maintien des religieux dans leurs droits anciens, à la condition qu'ils ne feront aucune innovation qui puisse nuire à la solidité des fortifications de Chartres , ita lamen quod non permutas quod ipsi abbas et conventus aliquam novitatem faciant , per quam fortalicium viU(e Carnotensis deteriorari contingat. Les droits du couvent, méconnus par la ville, consistaient principalement dans ses prétentions à la propriété et à la pèche du Barbou. Lors du creusement des fossés neufs, de la Courtille à la porte Imbout, de 1351 à 1360, de nouveaux démêlés s'élevèrent entre la ville et les religieux; en 1368, ces derniers, se disant propriétaires du fossé de Barbou , et , d'ailleurs , possesseurs , à raison de leurs moutins, de l'eau de la rivière depuis les herses de Launay (la Courtille) jusqu'au pont Saint-Hilaire , prétendirent que les fossés neufs « qui naguères ont été faits pour la » fortification d'icellc ville » leur étaient nuisibles , parce que , d'une part , ils prenaient leur eau , et que, de l'autre, les poissons nourris dans le Barbou s'échappaient
[>ar ces nouveaux fossés. Us obtinrent d'abord des lettres-royaux qui confirmèrent eurs prétentions à la propriété du Barbou; mais, sur l'appel des habitants, le bailli royal de Chartres les débouta par sentence du 30 octobre 1392.
Louis XI , dans le but d'indemniser les Chartrains de leurs dépenses pour les fortifications, concéda à la ville, par lettres-patentes du 14 décembre 1467, moyennant quarante sous de rente , le droit domanial de pèche des fossés et l'émondagc des arbres plantés sur les rives. (Lettres registrées en la chambre des comptes et au bailliage de Chartres, les 24 octobre et 13 novembre 1472, signifiées au receveur du Domaine en 1668 et représentées de nouveau à la chambre des Comptes le 12 septembre 1739.) En vertu de cette concession, la ville afferma sans contestation la pèche des fossés anciens et neufs, jusqu'au milieu du siècle dernier. Mais, au mois de juin 1 741 , Dom Benoist Gouiet , prieur de Saint-Père , reprenant le litige soulevé par ses auteurs, obtint de M. BÔuvart, alors maire, et de M. Lcgrand, intendant du duc d'Orléans , une reconnaissance des droits du couvent à la pèche et à l'usage du fossé du Barbou , à partir de la première tour après le cavalier Saint- Michel jusqu'aux herses de la Courtille. Sous la mairie de M. des Ligneries, vers 1 768 , la ville s'opposa de nouveau aux tentatives des religieux , un procès s'en suivit et les parties étaient encore en instance lorsque la Révolution éclata. Le fossé de Barbou , dont il ne reste plus trace, a été desséché et comblé lors des travaux
Autant qu'on peut en juger par les rares vestiges encore subsistants et par les plans plus ou moins fidèles conservés à la Bibliothèque et dans quelques cabinets, les fortifications de Chartres, dans leur état le plus complet, participaient du système défensif usité sous saint Louis. Une enceinte de murailles avec chemin de ronde à l'intérieur et larges fossés à l'extérieur, des tours, cylindriques pour la plupart, disposées le long des courtines et fortifiant les angles, neuf portes ou poternes épaulées par des contreforts ou flanquées de grosses tours, telles sont les dispositions principales qui rappellent l'art du XIIIe siècle. Dans le siècle suivant, qui vit naître les armes à feu , la porte Guillaume reçut sa tète de pont ou bastille, et les portes des Epars, Saintr-Michel et Drouaise, furent munies de ravelins et de basses-cours. Nous n'avons des XV* et XVIe siècles, que des restes d'échauguettes ou guérites disposées en encorbellement , mais on doit aux premières années du XVIIe siècle les travaux avancés de la citadelle, près la porte Saint-Michel, dont il reste encore une haute muraille à redans, c'est-à-dire à angles de vive arête, saillants et rentrants comme ceux d'un bastion.
Examinons de plus près l'enceinte fortiflée de Chartres.
exécutés , il y a quinze ans environ , pour l'agrandissement de la caserne de cavalerie.
Après l'ouverture des fossés de la Courlille à la porte Imbout, les anciens fossés, formés par la réunion des petits bras de l'Eure appelés le Couasnon et le Petit-Buot , qui arrosent les faubourgs de la Grappe , Guillaume et des Filles-Dieu , furent accensés par la ville aux propriétaires riverains , pour y établir des usines , sauf réserve de la pêcherie. On construisit le moulin Allabrc en 1138, par suite d'une aliénation de cette nature; d'autres actes de 1519 et 1581 concédèrent des places sur ces vieux fossés aux sieurs Corbeil , Rabâche et Chabin , parcheminiers. Les vieilles délibérations des Echcvins et les comptes les plus anciens des receveurs des deniers des communes et patrimoniaux accusent des recettes faites au profit de la ville pour concessions de places, pêche, émondage des arbres dans les vieux fossés. (Reg. des Kchevins; délibérations de 1438, 1506, 1520, 1594, etc. — Comptes de 1481 , 1558, 1566, 1584, etc.) Une sentence du bailliage, du 7 mars 1473, fait connattre que Us vieils fossés , estant hors les portes Moral et Guillaume , et passant par le moulin d'Aloyau, ont été visités, sur l'ordre de la ville, par les nommés Lemaire et Poitrimol. (Arch. de la Mairie; Extraits des pièces de la procédure faite depuis 1750 jusqu'à la Révolution , dans l'instance pendante entre la ville et Saint-Père.)
Cette tradition constante et ce nom de vieux fossés donné depuis des siècles à la fausse rivière , corrobore l'opinion de ceux qui pensent qu'avant les invasions normandes la ville s'étendait jusqu'à ce bras de l'Eure.
li porte occidentale, appelée des Epars, Sparrarum, de Expairis 1 , était un édifice assez considérable , flanqué de deux éperons, avec basse-cour et ravelin. Les ouvrages avancés commençaient vers le point central de la place actuelle des Barricades, où venaient aboutir les fossés Saint-Michel et Sainte-Foy. Le siège de 1591 prouva la bonne assiette de cette porte , qui ne fut détruite que dans les premières années de ce siècle \ De la porte des Epars à celle du Châtelet, la courtine était protégée par la tourelle Courte -Pin te , dont nous avons déjà parlé s; Phuissier Duparc nous apprend que, de son temps (1568), elle avait trente-six pieds de hauteur, six d'épaisseur en haut et douze en bas. A la fin du XVI* siècle , on construisit dans la partie du mur faisant
1 Spara ou sparra, en italien sparango, d'où sparapettn. en français barre, parapet; Civitas solis sparis circumsepta.... Porta sparrarum. porte des Epars on des Parapets. (Glossaire de du Canee, v° spara et sparra.) En 1210, Gohicr et Simon, fils du chevalier Roscelin de Beauvoir, possédaient un cens sur des maisons situées dans le quartier des Epars ou des Parapets, apud Sparras. (Arch. départ.; Titres de Saint-Père.)
Les abords extérieurs de la porte des Epars ne furent nivelés que fort tard. A gauche, en sortant de la ville, se trouvait l'église Saint-Saturnin, à droile, un grand bâtiment dit le Tripot de Babylvnc, dont il est fait mention dans un tilrc du Chapitre de 1250 environ, et qui subsistait encore en 1515. (Titres de i Hôtel-Dieu. j En face de la porte , à l'entrée du chemin du couvent des Fréres-Mineurs ( Grand- Faubourg), il y avait un monticule que l'on abattit en 1555, pour y asseoir le pavé de la ville. (lîeg. des Echevins; Délibération du l i janvier 1555. Le marché aux pourceaux (place du marché aux vaches, aujourd'hui marché aux chevaux), situé h droite, en sortant de la porte, était encore inégal au milieu du XVIe siècle; on y voyait un moulin à vent , construit en 1553 par le sieur Lapoustoirc, procureur au bailliage. Ce terrain ne fut applani qu'en 1731. (Arch. de la Mairie; Délibérations des Echevins et comptes municipaux.)
1 La basse-cour de la porte des Epars fut démolie en 1779. (Notice manuscrite de M. Hérisson, sur les murs et chemins de ronde, 1851; Arch. de la Mairie.)
* Voir supra, p. 112, note 2. Cette tour fut concédée, à cens et rente, en 1 717, à M. d'Avignon, receveur des tailles, propriétaire d'une maison située au carrefour Sainte-Foy . (Beg des Echevins; Séance du 29 décembre 1717.) La contrescarpe des fossés Sainte-Fov , entre les portes des Epars et Châtelet , vis-à-vis la tourelle Courte-Pinte, était âéjà occupée, en 1437 , par les buttes des Archers du Vidame. En 1686 et 1687, la ville fit niveler cette butte élevée et lui donna le nom de Cours Philippe, en l'honneur de S. A. R. Monsieur, prince apanagiste; les travaux de terrassement furent exécutés à l'entreprise , par le sieur La Chaume , sergent de la compagnie de Beaumont, au régiment de Languedoc. En 1690, cette promenade reçut trois rangées d'ormes , fournis par Tronson, jardinier à Saint-Maurice. (Reg. des Echevins, passim.) Le cours Philippe, appelé de nos jours butte des Barricades ou de la Foire, a été mis au niveau du sol du marché aux chevaux, en 1846.
face au portail de Sainte-Foy , un cavalier bastionné que l'on nomma le fort d Hercule *.
Nous avons peu de choses à dire de la porte Chàtelet % démolie depuis vingt ans environ. Elle subit plusieurs transformations dont la principale, qui lui donna plus de hauteur et de largeur, eut lieu en 1520*. Plusieurs tourelles défendaient la muraille jusqu'à la porte Saint-Jean; la plus forte, placée en sentinelle avancée, de manière à battre le faubourg Saint-Jean et le bourg Chàtelet ou Mahé, portait le nom de tourelle de l'Eperon ou du Fer-à-Cheval \ Ce petit fortin, dans lequel on établit un moulin à poudre au XVIIe siècle \ disparut avec les autres fortifications de ce côté de la ville, lors de rétablissement de la rampe qui conduit de la porte Chàtelet à la porte Saint-Jean (1837). En 1523, la courtine voisine de la tourelle du Fer-à-Cheval ayant eu besoin d'être reprise à neuf, quelques membres de l'échevinage profitèrent de l'occasion pour faire sceller leurs blasons dans la maçonnerie, en pendant de celui de S. M.; les gens du Roi s'en offensèrent et ils firent ordonner l'enlèvement des pierres armoriées, comme irrévérencieuses pour l'écusson royal \ Dans la suite, les représentants du Prince devinrent moins rigides sur le point d'honneur, car, en 1702, les armes de la ville et celles de M. Nicole, maire perpétuel, furent acco-
1 Heg. des Echevins; Délibération du 25 février 1597.
* Porta Castelleti ou de Castellelo. Ce nom fut peut-être donné à la porte en souvenir du premier palais des évoques , situé , dit-on , dans le faubourg Mahé . aujourd'hui le Vidame et la Couronne. Le vieux cintre de cette porte, qui menaçait rume, fut démoli en 1732. (Reg. des Echevins; Délibération du 15 août 1732.) Il y avait au XVIe siècle , sur le rebord des fossés de la porte , un moulin à vent connu sous le nom de moulin Lohu; il fut détruit en 1562 par ordre de M. d'Eguilly, gouverneur. (Arch. de la Mairie; Comptes municipaux.)
* Heg. des Echevins; Délibération du mois de septembre 1520.
* Ib.; Délibérations de 1510, 1523, 1524 et 1583.
■ Ordre à Bourgeois , poudrier à canon , d'enlever sous huitaine son moulin à poudre de la tourelle de 1 Eperon , attendu que ce moulin incommode les ecclésiastiques et gens d'étude de la rue de Beau vais. (Heg des Echevins; Délibération du 8 août 1662.)
* Ib ; Délibération de 1524.