CHAPITRE XIII
Si l'on no peut attribuer avec certitude aucune monnaie gauloise à la cité des Carnutes , les travaux des numismates modernes prouvent, du moins, qu'elle était en possession d'un atelier monétaire dès les premières années de la conquête romaine. On a restitué à Tasget, roi des Carnutes et allié de César (57 avant J.-C.), une pièce curieuse, en bronze coulé, ayant pour légende, d'un côté, le nom TASGnrios, autour d'un Pégase, et, de l'autre, le mot EAKEZOOïlX autour d'une tête d'Apollon derrière laquelle on distingue une feuille de lierre \
L'époque mérovingienne figure dans la collection chartraine par un trien barbare portant, au droit, la légende Carnotas C, autour d'une tête informe, et, au revers, le nom du monétaire Budomvndo, autour d'une croix ancrée'. On
1 N° 1 de la planche de monnaies. — Cette attribution , proposée par M. de la Saussayc, en 1837, dans la Revue de Numismatique, a été généralement adoptée par les savants.
On trouve en Sologne et dans le camp d'Amboise , anciennes terres des Carnutes , beaucoup de pièces gauloises muettes , représentant , d'un côté , un Pégase , et , de l'autre, une tète de loup béante. En comparant ces pièces avec celle de Tasget frappée évidemment sous l'influence romaine , M. de la Saussaye émet l'opinion que la même pensée a pu motiver la substitution de la léle d'Apollon à celle du loup gaulois; en effet, >vxti veut dire Lumière et Xûxo; Loup, « d'où les noms de Lycios,
• Lyccgène, Lyccgénète, donnés à Apollon. » Le celtique Bien ou Blaiz, signifie Loup; ce mot se rapproche singulièrement du nom Belsia ou Blesia , Beauce....
• La Beauce , comme la Lycie , aurait donc été la terre do la lumière et des loups ; » comme la Lycie , la Beauce aurait honoré d'un culte particulier le dieu Soleil ou » le dieu Loup, l'Apollon Lycegénète , et aurait mis son effigie sur la monnaie
• locale. » Celle étymologie du nom Belsia , Beauce , est trop heureuse pour que nous ne l'acceptions pas.
* No S de la planche de monnaies.
connaît aussi une pièce en argent , dont l'exécution se rapproche de celle des monnaies de Pépin-le-Bref ; elle présente , au droit , une colombe tenant une fiole dans son bec , avec la légende Carnotas, et, au revers, un monogramme central composé des lettres had, surmonté d'une petite croix ornée de bandelettes, et accompagné, à droite et à gauche, d'une croisette et de trois points et, au bas, d'un cercle perlé. Cette pièce se place , comme transition , entre les monnaies chartraines des deux premières races \
Les monuments de l'époque carlovingienne sont plus nombreux : il faut citer d'abord un denier d'argent sur lequel on voit, au droit, un personnage nimbé, tenant de chaque main une longue croix byzantine et touchant des pieds une croisette; les lettres c. a. r. n. occupent les espaces laissés libres par le dessin ; au revers, les lettres R x F remplissent toute la surface du champ, comme dans les deniers ordinairement attribués à Pépin-le-Bref (752-768) *. Quelques deniers chartrains de Charlemagne (768-814) contiennent, au droit, le nom Car lus, en deux lignes, et, au revers, le nom Carnotiw , autour d'un gros huit8; d'autres ont, au revers, le nom Carnotas ou Carnoa «a , autour d'une croisette simple ou ornée d'un cercle de perles *. Les pièces chartraines de Charles-le-Chauve (840-877) ont, au droit, le monogramme carlovingien entouré de la légende Gratia Di rex, et, au revers, une croisette centrale, circonscrite dans un cercle perlé autour duquel on lit les mots Carnotis civitas *. Un
1 N° 3 de la planche de monnaies. Cette pièce a été éditée pour la première fois par M. Cartier dans son savant ouvrage intitulé: Monnaies au type chartrain, 4846; p. 221 et pl. XV.
» 4 id.
> N- 5 id.
* N« 6 id.
* N° 7 id. L'édit de Pistes, promulgué par Charics-le-Chauve en 854, défendait de battre monnaie ailleurs que dans dix cités, dont Chartres ne faisait pas partie; il paraît évident, par les pièces connues de cette époque, que cet é<lit ne fut pas
exécuté.
denier d'Eudes (887-897) porte, au droit, dans un cercle perlé , le nom odo figuré par un d entre deux croisettes évidées , accompagné , en haut et en bas , de deux autres croisettes pleines, et, dans les espaces libres du champ, de quatre I en croix transversale; la légende GratiaDirex contourne le champ; au revers, cette pièce renferme une croisette dans un cercle perlé, avec la légende Carnotis civitas \ Sur un denier que Ton peut attribuer à Charles-le-Simple (897-923) , se trouve , d'un côté , le dessin du Temple chrétien , avec la légende Carnotis civitas, et, de l'autre, une croix cantonnée de quatre boules avec la légende Carlus rbx es; ces deux dernières lettres sont peut-être l'abréviation du mot episcopus et désigneraient une monnaie épiscopale \ Enfin , on possède une obole chartraine sur laquelle on reconnaît, d'un côté, la croisette avec la légende Cartis civitas, et, de l'autre, le monogramme de Raoul (923-936) entouré de la légende remarquable Tetbaldus. cm. i. ; c'est la première monnaie chartraine qui nous donue le nom d'un comte \
Le type des monnaies baronales chartraines de la période capétienne est devenu, par la bizarrerie de son dessin, le sujet des controverses de la numismatique moderne. Les anciens auteurs ont cru y voir des caractères arabes, hébraïques, syriaques ou phéniciens, des plans de ville, des instruments de torture , un gibet avec sa corde , des pieux , des pyramides, etc. k; on le rencontre sur les monnaies du Perche, de
1 No 8 de la planche de monnaies.
* N° 9 id. — Voir, au sujet de celte pièce et des pièces épiscopales au type du Temple, les Dernières observations de M. Cartier, p. 7, et Y Essai sur les monnaies du Maine, par M. Hucber, p. 30 et suiv.
9 N° 10 id. Cette pièce curieuse, trouvée lors des travaux de nivellement de la butte des Barricades, il y a quelques années, fait partie de la collection de M. Des Haulles.
* Thevet, Cosmographie universelle, t. II, p. 583. — Dernier, Histoire de Blois , in-l° , p. 317* — Tobicsen-Duby , Traité des monnaies des prélats et barons de France, t. Il, p. 20 et 101, pl. 71, 73, 78, 88 et 106. — Pintard, hist. manusc., cl mémoire inséré dans un recueil de l'abbé Drillon, mss. de la Dibliol. commun. - Chevard, Hist. de CMrtres, t. II, p. 169 à 19t.
Chatcaudun, île Mon toi re, dcBlois, de Vendôme, deRomomntin, de Saint-Aignau, de Selles-sur-Chcr, près Vierzon, de Brosse, prèsMontmorillon, et d'Huriel, près Montluçon; ainsi, il a pénétré bien au-delà des limites du comté de Chartres, dans le Berry, dans le Poitou et jusqu'au fond du Bourbonnais.
Les savants sont d'accord sur ce point que l'invention des signes caractéristiques du monnayage chartrain de cette époque appartient plutôt à PEvêque qu'au Comte. En effet , presque toutes les monnaies baronales au type chartrain sortent de lieux situés dans l'ancien diocèse de Chartres ou de pays limitrophes; et quoique ce vaste territoire, gouverné, au spirituel , par un seul évêque , fût fractionné , au temporel , en un grand nombre de seigneuries , on n'y fît usage que d'un seul type baronal. Les comtes de Chartres et deBlois, qui furent aussi comtes de Champagne et de Brie , frappèrent , en cette dernière qualité, à Reims, Troyes et Provins, une monnaie différente, quant au type, de celle de Chartres et Blois; « les » princes de la maison de Chfttillon eurent des monnaies » comme comtes de Saint-Pol, et cependant lorsque cette fa- >» mille acquit par ses alliances le comté de Blois, le type » chartrain y fut continué. Les comtes l'auront adopté par » une sorte de soumission à l'autorité épiscopale , par respect » pour Pévèque de Chartres, ou par nécessité, étant inté- » ressés à continuer un type déjà usité dans le pays lorsqu'ils » s'arrogèrent le droit de frapper monnaie \ » Si, à ces observations presque décisives , on ajoute les preuves résultant de la convention de 1312 et des autres titres authentiques dont nous parlerons bientôt , on ne conservera pas de doute sur l'origine épiscopale du type baronal chartrain.
Mais quelle fut la pensée première de ce type et que doit-on voir dans les signes dont il se compose? c'est sur cette question complexe que la critique ne peut s'entendre.
' Cartier, ouvrage rite", p. 13.
En rapprochant du type chartrain adopte à Blois, une monnaie ou médaille gauloise , dont l'origine chartraine n'est pas démontrée, et le trien mérovingien du monétaire Blidomund , Lelewel trouva quelques points de ressemblance entre la tête à diadème profilée sur ces pièces et le dessin de notre type, tourné d'une certaine façon. Il en conclut que lesévèques de Chartres adoptèrent, pour leur monnaie, la tète gauloise ou mérovingienne, en lui attribuant la représentation d'un prélat , d'un saint, ou d'une sainte , peut-être de Notre- Dame de Chartres; avec le temps, ce dessin, déjà trèsgrossier, aurait dégénéré sous le coin des comtes *.
A ce système , ingénieux sans doute , on a opposé un système non moins ingénieux et qui nous paraît plus concluant.
Il est admis en numismatique que plus le titre et le poids des monnaies baronalcs sont élevés, plus les pièces sont anciennes. Or, les deniers chartrains les plus lourds et les plus purs, c'està-dire les plus anciens, ne présentent aucun signe qui ressemble de près ou de loin à une tète humaine. La figure principale et invariable de ces deniers est une espèce d'équerre, dressée comme une potence, de laquelle pend un objet quelconque avant la forme d'un demi-cercle allongé; ce demi-cercle est accompagné lui-même d'un autre cercle allongé, à bordure dentelée. Les figures accessoires sont desbesants, des croisettes, des fleurs de lis, etc., qui déterminent le haut et le bas de la pièce.
MM. Cartier, s'inspirant de notre histoire locale, pensent que cette potence et ces cercles allongés représentent la fameuse bannière que l'évèque Gancelme composa avec la tunique et le voile à bordure orientale de la Sainte-Vierge et qu'il arbora sur la porte Neuve, lors du siège de 9 H ; en effet
1 Lelewel, Numismatique du Moyen-Age, première partie, p. 1(18 el pl. III, 33. — M., Eludes numismatique* , type gaulois, p. iil et pl. Il , 8. — .MM. Duehalais et Fillon, dont on connaît l'érudition numismatique, pensent aussi que le type chartrain doit son origine a une tête; ils le font venir d'une tête de saint Martin ou d'une effigie de Louis-lc-Déhonnairc , empreintes sur des deniers de Tours , puis sur des monnaies de Cliinon.