‹ Histoire de ChartresChapitre 6 sur 79 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

abandonnèrent leur abbaye en emportant à Blois le corps de saint Lomer 1 ; en 877, ce fut l'abbaye de Bonneval qui devint la proie de ces farouches conquérants \ La mort de Charlesle-Chauve (6 octobre 877) ne fit qu'accroître la puissance des Nordmans. En 882, Charles-le-Gros leur payait un tribut; en 885 , au mois de novembre , ils débarquaient sous les murs de Paris. Là devait un instant s'arrêter leur audace, car Hugues l'abbé, Goslin, évêque, et Eudes, comte de Paris, défendaient la capitale. Le siège traînant en longueur, plusieurs bandes d'assaillants se détachèrent et s'en furent piller le pays chartrain. Le peuple de Chartres ne souffrit pas cette insulte; conduit par Godefroy et Odon, fidèles du comte Eudes, il tomba sur les ennemis et les mit en pleine déroute (886) \ Cette prouesse, jointe aux brillants faits d'armes des défenseurs de Paris, semblait relever les affaires des Francs; mais la pusillanimité de Charles-le-Gros ouvrit bientôt aux Nordmans le passage de la Seine et les autorisa à porter leurs ravages jusque dans le fond de la Bourgogne (887).

Quelques mois après (1 2 janvier 888) , le roi Charles ensevelissait sa lâcheté dans la tombe , et le comte Eudes montait sur le trône aux acclamations de la France du Nord. Le règne de ce prince fut une lutte énergique, mais impuissante, contre

' Ex translatione sancti Launomari Blesas , D. Bouquet , vol. 7 , p. 365. En 921 , le roi Raoul donna à ces religieux l'église de Saint-Lubin de Blois , à la prière du romte Thibault-le-Tricheur. (Cart. sancti Launom. Gollia christ . in instruments, I». i!2 , D. Bouquet, t. 9, p. 566.)

» Brève citron. Boncvall. (Voir Hist. du Dunois, nar l'abbé Bordas, et Historique du Dunois , par M. Rossard de Mianvillc , p. 150 , Mss. de la Bibl.)

' Legistis predas , etiam cognosce trophea. Restitit oppida quœque capi suprema voluntas ; Carnoteno innumeros cotiftictus applicuerunt Altofili : verum lùjuere cadavera mille Hic quingenta simul, rubeo pojmlante duello; Uua diet islum voluit sic luâere ludum. His ducibus Gaudefredo nec non et Odone lielligeri pueront , Vddonis consulis ambo .

(Abbonis monach. de belii* Paris., D. Bouquet , vol. 8 , p. 15. )

les Nordmans désormais incorporés au sol français *. Leurs incursions devinrent si fréquentes et si barbares, que les monastères et les villages des côtes n'eurent plus le temps d'être rebâtis, et que les religieux, enlevant à la hâte les saintes reliques, demandèrent un refuge aux villes de l'intérieur. Le 1 2 des kalendes de décembre 895 , arrivèrent à la porte de Chartres les corps des saints confesseurs Wandregisile et Ansbert, portés par des moines fugitifs du couvent de Fontenelles, en Neustrie. Accueillis par l'évêque Aimeryet par l'abbé de Saint-Cheron , ils furent placés dans l'église de ce monastère, où ils restèrent trois mois. Puis, la crainte des payens forçant les moines à entrer dans la cité, les chasses furent déposées dans la chapelle que Gislebert , successeur de Frotbold , avait fait bâtir dans l'enclos de sa maison épiscopale *.

Lorsque la mort d'Eudes, arrivée en 897, rendit le sceptre à Cbarles-le-Simple , les Nordmans regardaient la Neustrie comme leur domaine. Ce fut de cette province qu'ils s'élancèrent pour la dernière fois sur la terre française, et notre pays devint le théâtre de leur fureur expirante. Au commencement du mois d'août 9 H , Roi ou Rollon, chef nordman , vint mettre le siège devant Chartres, qu'il espérait prendre facilement à l'aide de machines de guerre. Mais lesChartrains, glorieux de leur succès passé, se tenaient sur la défensive. Ils étaient dirigés par leur évêque Gancelme 5, saint pontife qui , tout en plaçant sa confiance en Dieu, n'avait pas négligé les secours humains. Avertis par ses messages, les ducs de Bourgogne et de France et le comte de Poitiers accouru-

1 Eudes se transportait souvent sur les lieux menacés. 11 data de Chartres , le 3 des kalendes de janvier 889 , un diplôme contenant donation et confirmation de biens aux moines de Saint-Hilaire de Poitiers. (D. Bouquet , vol. 9, p. 451. )

* Ex miraculis sancti Wandregisili abb. Fmiandl.. D. Bouquet, vol. 9, p. 108. L'abbaye de Fontenelles prit plus tard le nom de Saint-Vandrille { Wandregisile).

» Cet évéoue est appelé indifféremment par les chroniqueurs Gancelme , Gantelme, Waltelrae , Gausselin , Gousscaume.

rent avec leurs soldats , surprirent les Nordmans , presque maîtres de la ville, et leur livrèrent bataille. On combattait de part et d'autre avec un grand acharnement, lorsqu'une sortie opportune des habitants vint fixer la victoire. Gancelme expose sur la Porte-Neuve la tunique de la Vierge , relique vénérée de Chartres ', et lance ses hommes d'armes contre l'ennemi , qui ne peut soutenir cette attaque imprévue. On en fit un si grand carnage , dit le moine Paul , que les monceaux de cadavres arrêtèrent le cours de la rivière. Les Nordmans qui échappèrent au glaive gagnèrent, à l'entrée de la nuit, la montagne de Lèves, où ils firent à la hâte des retranchements avec des peaux d'animaux. Les Chartrains ne les avaient pas perdus de vue ; ils cernaient la montagne pour les faire prisonniers à l'aube du jour. Dans ce péril extrême, lespayens s'avisèrent d'un stratagème qui leur réussit. Trois de leurs guerriers se glissèrent entre les rangs chartrains et allèrent sonner de la trompette dans la plaine; à ce bruit, les assiégeants croyant que des troupes fraîches arrivaient au secours des Nordmans, dégarnirent le tour de la montagne pour se grouper en une seule masse. C'était précisément ce qu'attendaient les compagnons de Roi; profitant des issues restées libres, ils fuirent en silence, abandonnant leurs armes et laissant aux chrétiens des retranchements sans défenseurs. Honteux et maltraités , jamais depuis, ajoute le chroniqueur, on ne les revit dans le pays chartrain *. On ne devait plus, en

• Cette précieuse relique que Charles-le-Chauve donna , dil-on , à Notre-Dame de Chartres vers 876 , sauvée du vandalisme de 1703 , a été enchâssée pour la dernière fuis le 1er a»ftt 18i9. Le procès-verbal de lu commission instituée à cet effet par R|tfr Clauscl de Montais fait connaître que la tunique se compose de deux morceaux de soie blanche écrue , dont l'un est long de 2 mètres 12 centimètres sur 40 centimètres de largeur , et l'autre long de 25 centimètres sur 2i de largeur. Elle est placée sous un voile d'une étoffe plus claire terminée à ses extrémités par des ornements byzantins. ( Lïeseription de fa Cnthédmie, par l'abbé Bulleau , 1 vol. in-8°, 1850, p. 103.) Pendant plusieurs siècles et iusqua la révolution de 1789, il fut d'usage d'offrir aux grands personnages qui visitaient la ville des images bénies , en tissus plus ou moins précieux , de la sainte chemise de Notre-Dame.

* Toutes les chroniques font mention du siège de Chartres. ( Voir spécialement : Citron. Hugon. Floriac, D. Bouquet, vol. 8, p. 322 — Cbron. brne sanctiMar-

effet, les revoir en ennemis, car, à la fin de la môme année, le mariage de Rollon avec Gisèle , fille de Charles-le-Simplc , et la cession de laNeustrie, mirent un terme aux déprédations des Nordmans et en firent des Français.

La religion chrétienne avait fait depuis Clovis d'immenses progrès dans notre pays. Outre la cathédrale et le monastère de Saint-Père, ces refuges des lettres romaines contre l'ignorance des Francs, des églises s'étaient élevées promptement dans les murs et dans la campagne. Les moutiers de Saint-Chcron et de Saint-Martin-au-Val existaient ; la montagne de Lèves avait une ahbaye de nonnes et la piété des fidèles dressait dans les vignes les autels de Saint-Lubin et de Saint-Lomer Les invasions des pirates du Nord étouffèrent pour un siècle ce germe de civilisation \ Nous avons raconté les violences de l'évêque Hélie et celles des Nordmans : il nous reste à parler des essais de restauration entrepris par quelques évèques, lorsque des jours meilleurs arrivèrent.

Hélie (846) avait enrichi ses fidèles aux dépens de Saint- Père ; ses premiers successeurs ne réparèrent pas ses torts. Le monastère resta desservi par de pauvres moines effrayés , et, en achevant l'œuvre de destruction du prélat (857), les Nordmans ne firent de mal qu'aux murailles, l'esprit civili-

tini Tunm.. ib., vol. 8, p. 316. — Chron. Virdun.. ib., vol. 8, p. 287. — Hist. Dudonis et Wlmi gemêt., ib., vol. 8, p. 25(i. — Robert Wacc, lioman de Hou , vol. 1", p. 79, éd. Pluquet, 1827. — Cart. SainlPèrt, lib. Agan., vol. 1", p. IP> et 17. — Poème des Miracles de la Vierge, Gantier, éd., Chartres, inir. 28, p. 170.) Le premier médaillon de la clôture absidale du ohtcur de Noire-Dame , à partir de la porte latérale du midi , représente l'évêque Ganrelme montrant aux assiégeants la sainte chemise du haut de la Porte-Neuve. (Description de la Cathédrale, par l'abbé Bulteau , p. 155.)

1 L'église de saint Lubin , qui devint un petit monastère , était située au lieu appelé les Vieux-Capucins , près du quartier du Clos-Notre-Dame. L'église paroissiale de Luisant a pour patron saint Lomcr. On est fondé à croire que , dés cette époque , le culte de saint Barthélémy , de saint Aignan , de saint Ililaire , de saint Eman , et de saint André , était en honneur à Chartres.

1 Ragenfroy , dans une charte concernant Saint-Père , |>arlc en ces termes des ravages des Nordmans : Tune omnia hujus episcopii destructa sunt igne . monasleria

fundo tenus dirutœ. (Cart. Saint-Père. vol. 1er,

sateur ayant suivi les religieux au couvent de Saint-Germaind'Auxerre. Vers 860, l'évêque Gislebert tourna ses regards vers Saint-Père; il rebâtit l'église sur un plan modeste; il lui donna dans le bourg même un inanse, et dans d'autres lieux des terres, pour subvenir au service du trésor et du luminaire, des anniversaires, du dortoir, de l'infirmerie, de l'hôpital, du cellier et du jardin. Les signatures de l'archevêque de Sens, des évêques de Meaux , de Paris, de Troyes, d'Auxerre, d'Orléans, et de Loup, abbé de Ferrièrcs, corroborèrent l'acte de cette fondation \ Ce n'était encore là qu'une faible restitution : tout le domaine extérieur avait été distribué en bénéfice à des hommes d'armes, et les moines, pour subvenir à leurs besoins, avaient vendu jusqu'à l'enclos du couvent. En 889 encore, un chanoine de Notre-Dame , nommé Frotging, tenait de Winemar, moine de Saint-Père , un terrain situé en regard de la ville, dans l'enceinte de l'abbaye *. La nouvelle attaque desNordmans, en 911, compléta la ruine de Saint- Père, qui ne sortit de sa désolation que sous Pépiscopatd'Agauon, vers 930. Ce prélat, noble, riche et vertueux, fit édifier un vaste monastère et une grande basilique, et y institua des clercs-chanoines auxquels il rendit un clos de vignes pris autrefois par les évêques, et des champs situés près de la ville, suffisants pour leur entretien *.

Après sa mort (949), Ragenfroy, son successeur, fut l'héritier de ses bonnes dispositions pour le couvent; il trouva, d'ailleurs, un puissant auxiliaire dans l'abbé Alveus, ami et conseil d'Aganon. Ces deux personnages se partagèrent la réformation matérielle et spirituelle du monastère. Tandis que Ragenfroy construisait des bâtiments spacieux, Alveus allait s'enfermer dans le couvent de Fleury-sur-Loire pour y

1 Cart. Saint- Père, Agan., vol. 1", p. li et 45.

* L'évoque Aimery accorda charte de celle possession au chanoine Frotging la deuxième année du règne d'Eudes. (Catt. Saint-Père, Agan., ib.)

' Cart. Saint-Père, Agan., p. 51.

étudier la règle de Saint-Benoît, et, ad bout de trois ans de discipline, il en ramenait douze moines pour régénérer la communauté de Chartres (954). Ces religieux, à la tête desquels se trouvait Vulphald , abbé de Fleury , furent accueillis à grande joie par le peuple chartrain et par le prélat, qui leur rendit les églises et les métairies enlevées à l'ancien domaine; il leur donna , en outre , douze prébendes dans Péglise cathédrale, pour remplacer les biens tenus en bénéfice par les héritiers des créatures d'Hélie. Les moines, tranquilles pendant la vie de Ragcnfroy, se livrèrent à la pratique de la piété et instruisirent les ignorants dans les saintes écritures. Ragenfroy fut inhumé dans Péglise du couvent , devant l'autel et près de l'évêque Gancelme , le vaillant défenseur de la cité \

On ne peut douter que la sollicitude des Pontifes ne se soit étendue également sur les autres établissements ruinés par les guerres. Saint-Cheron , entre autres, dut probablement le rétablissement de sa prospérité à son abbé Graulf, ami de Ragenfroy, qui souscrivait en 949 et en 954 aux chartes de ce prélat en faveur de Saint-Père \

Cette restauratiou des grands centres religieux de notre cité ne fut pas inféconde. Accomplie au moment où la force brutale s'emparait de Chartres à titre héréditaire, elle eut pour mission de lui opposer les droits de l'humanité. Par la douceur du servage monacal, elle conduisit insensiblement au vasselage et à l'affranchissement ; par la multiplicité des concessions à titre de bénéfices, de fiefs, d'hospices, elle fit faire d'immenses progrès à l'agriculture ; par les écoles ecclésiastiques, elle sauva les sciences et les lettres; parles solennités et les pèlerinages, elle créa le commerce et l'industrie; elle sut réaliser, en un mot, les prodiges civilisateurs qui,

1 Cartul. Saint-Père, vol. 1er, p. 10, il , 15 et suivantes ; vol. 2, p. 351. Une table de marbre placée sur l'un des piliers de la porte de gauche du chœur de Saint-Pierre rappelle les sépultures de Gancelme et de Ragcnfroy.

» Cart. Saint-Père , Agan., vol. 1» , p. 33 et 3i.

dans toutes les époques, ont signalé les efforts de cette puissance , suprême lorsqu'elle procède de Dieu, que Ton appelle : association.

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