DE THIBAULT-LE-TRICHEUR A ËTIENNE-HENRI
Ecole de Fulbert.
Thiebauld fu nez de France, un des plus haus Baronz; Mult avcit par la terre chastels forz è mezonz ; Ascz sout de paroles è de séducionz.
Thiebaut li quenz de Chartres fu fel è engignous ; Mult out chastels è viles, è mult fu averous; Chevalier fu mult prous è mult chevalerous Mez mult part fu cruel è mult fu envious.
Thiebaut fu plein d'engin è plain fu de fainlié; A home ne à famé ne porta amistié , De franc ne de chaitif n'out merchi ne pislié Ne ne dota à fere mal ovre ne pechié. 1
Comment le quenz Thibault , ce chevalier fel et engignous , parvint-il à posséder le comté de Chartres? On l'ignore. Héros diabolique, Thibault-le-Tricheur ne devait pas sortir de l'obscurité qui enveloppe le berceau des créations fantastiques. Dans la Touraine, dans le Blésois, la légende des chaumières roule encore sur Thibault, le vieux chasseur, qui passe chaque nuit la Loire , de Montfrau à Bury , avec ses piqueurs et sa meute. Thibault-le-Tricheur est le Robert-le-Diable du pays chartrain.
Nous admettons avec Souchet que Thibault, issu de la race des comtes ou vicomtes de Tours, reçut le comté de Chartres
» Robert Wace, Roman de Hou, éd. Pluquet, 1827, vol. 1", p. G4, 225 et 22G.
en récompense de son dévouement à la fortune du duc Hugues de France \ La vie turbulente de ce prince lui attira maintes mésaventures dont Chartres subit le contre-coup. Geôlier de Louis-d'Outremer, au château de Laon, en 946 % on le voit disputer le château de Goucy à l'archevêque de Reims, en 949 s, partager et envenimer de tout son pouvoir la querelle du roi Lother et de Richard, duc de Normandie, et, après une rude guerre dans laquelle il s'empara d'Evreux par ruse et s'avança jusque sous les murs de Rouen , se faire battre de telle sorte, en 962, que, selon Pexpression d'un chroniqueur, on n'entendit plus un chien aboyer dans toute l'étendue de son comté. 11 y eut un siège, une prise et un incendie total de Chartres par les Normands unis aux payens Danois, pendant que Thibault ravageait les terres de son ennemi ; à son retour, il trouva son fils mort et sa ville détruite, ce qui faillit le rendre fou. Ces revers l'obligèrent à faire la paix avec le duc de Normandie, moyennant l'abandon d'Évreux *. Ce fut probable-
1 Voir le Résumé des opinions des historiens sur Thibault-le-Tricheur. fin de <c volume , n° 2 des appendices.
• Ex libello Hugon. Floriac. monach., D. Bouquet, vol. 8, p. 321. — Exhist. regum Franc, ib., vol. 9. — Ex chr. liichardi pictav. monach. Ùlunias., ib., vol. 9. — Exchron. Frodoardi, ib., vol. 8.
3 Ex chron. Frodoardi, D. Bouquet, vol. 8
* Nullo cane ptr comitatum Vieobaldi latrante. (Ex hist. Will. gemelic, ib., vol. 8.) L'histoire des guerres de Thibault-le-Tricheur et de Richard de Normandie est très-diversement et très-confusément racontée par les chroniqueurs. Guillaume de Jumièges , copiste de Dudon , d'une véracité très-suspecte , fait de Thibault-le-Tricheur un véritable traître de mélodrame. Sa version a été suivie par Robert Wacc dont voici quelques passages relatifs au siège de Chartres : les Normands et les Danois
ne leissent en Chartrain et en Duneh bordel , ne me ion en estant ki seit fors dou chastél ; ne leissent boef ne vaque, genice ne torel, coc y capon ne geline , ne via chien ne chael.
à celjor meisme arstrent Chartres sa cité; tai duil en ont Thiebaut por poi ne fu desvet.
ses mexons trova arses , è ses viles ardant , è un suen fils trova mort en bierre geisant .
(Roman de Rou , vol. 1er , p. 247 et suivantes.)
Vulphald , ancien abbé de Flcury et successeur d'Ardouin à l'évêché de Chartres , travailla de tout son pouvoir à la reconciliation des deux princes.
ment alors que Thibault construisit la tour et le château sur un emplacement appartenant à l'abbaye de Saint-Père, hors des murs de la ville, entre la porte Évière et la porte Cendreuse. Les moines avaient occupé ce terrain avant la ruine de leur couvent; il venait de leur être rendu par l'évèque Ragenfroy (954) en vertu d'une charte approuvée par le Comte lui-même , lorsque ce dernier le leur enleva, ainsi que le cens et les usages coutumiers qu'ils percevaient dans la vallée \
Thibault aimait assez à s'enrichir aux dépens des gens d'église. Après la mort de Ragenfroy (955), Ardouin, frère de ce prélat, sut obtenir le siège épiscopal en livrant au Comte l'abbaye de Saint-Martin-au-Yal, l'un des domaines de l'évôché \ Ces marchés simoniaques, appendices scandaleux des dimes inféodées , commençaient à s'introduire en France. Pour soutenir l'éclat naissant de leur dignité, il fallait beaucoup d'argent aux seigneurs ; à Thibault surtout, qui épuisait ses trésors en guerres perpétuelles et dont les immenses domaines étaient, pour ainsi dire, improductifs 3. Sa femme, Leudgarde, fille d'Herbert de Vermandois et veuve de Guillaume-Longue-Épée , duc de Normandie, lui avait apporté en dot la plus grande partie de la Champagne. Outre ses biens héréditaires de la Touraine et du Blésois , Thibault possédait les comtés de Chartres , de Provins , de Troyes et de Beauvais. Il dut s'entourer promptement de cette multitude d'officiers et de fidèles qui formèrent l'armée féodale. Dès 939 on trouve
1 Thibault donna , il est vrai , on récompense , aux religieux un muid do vin de cens sur le champ du Forgeron* ( fabri ). Mais le moine Paul nous apprend que cette redevance , négligemment perçue , fut très-mal payée. ( Cart. Saint-Père . vol. 1", p. 23 et 5i. )
* Ardouin est fort maltraité par le moiue Paul , qui lui reproche son orgueil , son faste et sa rapacité. 11 enleva aux religieux de Saint-Père six prébendes que son frère Ragenfroy leur avait données. (Cart. Saint-Père , vol. lfr , p. 12 , 13 et 5i. ) 3 Tfitibaut a chent viles , vert plus de dous chens , il il n'a mie art ne semé chent arpens.
(Robert Wace, Iloman de Hou , vol. 1" , p. 25 i. )
à Chartres un vicomte appelé Gauzfrid *. Les autres dignitaires du comté nous sont inconnus. De leur côté, les évoques avaient des vidâmes, laïcs chargés de défendre leur temporel; ces fonctions étaient occupées alors par un chevalier nommé Giroard \
Thibault-le-Tricheur mourut vers 977 , laissant pour successeur Eudes, son Bis aîné. Ses autres enfants, Hugues, archevêque de Bourges, et Emma , femme de Guillaume-Tèted'Etoupe , comte de Poitiers , n'appartiennent pas à l'histoire du pays chartrain.
La comtesse Leudgarde témoigna de la douleur que lui causait la mort de son seigneur le très-noble et très-glorieux comte Thibault , en donnant à l'abbaye de Saint-Père l'église et les terres de Jusiers, Fontenay et Limay, dans le Pagus vexinois (978) \ Elle prolongea sa vie jusque vers 985 et fut inhumée chez les moines de Saint-Père qu'elle tenait en grande estime \
Selon la coutume royale , Eudes avait pris le titre de Comte du vivant de son père, mais, moins lancé que lui dans les grandes affaires politiques ou plutôt moins nécessaire au duc
1 La souscription du vicomte Gauzfrid se trouve au bas d'une charte de Hugues-le- Grand au prolit de Saint-Julien de Tours. (D. Bouquet, vol. 9, p. 723. — Mabillon, Annal, benedict.. vol. 3, p. 709.)
» Giroard souscrivit â la charte d'Aganon en faveur de Saint-Père, vers 930. (Cari. Saint-Père, vol. 1er, p. 21.)
5 . . . tam pro mets criminibus veniam impetrandis , guam pro nobilissimi se-
nioris met atqtte gloriosi cotnilis Tedbaldi (Cari. Samt-Père , vol. t*r, p. Gi
et 65. ) Cette donation fut signée par le comte Eudes , Hugues , archevêque de Bourges , Emma , comtesse de Poitiers , Eudes , évoque de Chartres , Landry , Hilcaud , Sugger , Rotrou , Ardouin , Hubert , Fouchcr , Erembcrt , Hugues d'ÂHuycs , Gilduin , Avesgaud et Isaac , chevaliers du comte de Chartres. A la suite de la charte de leur mère , Eudes et Hugues réglèrent le cérémonial des anniversaires mis à la charge des moines donataires. (Ib., 5 février 978.)
4 Leudgarde figure comme partie consentante dans une charte du chevalier Robert au profit de Saint-Père , où il est question de l'abbé Gisbert qui remplaça Widbert en 98v-985 (Cari. Sainl-Père, vol. 1er, p. 77 et suivantes); elle n'était donc pas morte le l i novembre 981 , comme le disent Doyen et Chevard. Ces historiens racontent , d'après Souchct , que celte princesse fut longtemps connue dans le peuple sous le nom de la dame ae Rigeard; aujourd'hui ce souvenir est entièrement efface".
de France Hugues-Capet , il vécut davantage dans son palais de Chartres \ Il eut cependant guerre avec Richard II, duc de Normandie , au sujet de Dreux , dot de sa première femme Mahaut, sœur de Richard *, qu'il ne voulait pas restituer et qui finit par lui rester. Le vieux levain du Tricheur fermentait encore chez son fils.
Outre l'abbaye de Saint-Martin-au-Val , Eudes possédait, au midi de la ville, un petit couvent bâti dans les vignes en Phonneur de saint Lubin. Les domaines de ce monastère et ceux de Saint-Martin attenant ensemble formaient ce que l'on désignait plus particulièrement sous le nom de territoire du Comte. Des parcelles de ces biens donnés en bénéfice aux officiers de sa maison lui garantissaient leur dévouement , tout en récompensant leurs services à la guerre et au conseil \
Les hommes-lige du comte Eudes formaient une sorte de corporation judiciaire à laquelle le suzerain recourait en
1 II y reçut en 979 le comte de Bretagne , Conan , dont le nom se trouve au bas d une donation faite par deux matrones à l'abbaye de Saint-Père. (Cart. Saint-Père, vol. 1«\ p. 6G. )
* Voir , sur Mahaut , Robert Wace , Roman de Hou , vol. 1" , p. 278 et 333.
' Les chevaliers Rotrou et Ardouin reçurent en bénéfice des terres à Thivars , de la possesion de Saint-Martin , et les donnèrent à cens a Saint-Père. (Cart. Saint-Père, vol. !««• , p. 37 et 90. ) En 981 , un certain Foucher était abbé de Saint-Lubin par la grâce du comte Eudes. Il avait concède à cens six arpents de vignes au prêtre Sigismond, riche et aumonieux personnage. Or, dit le moine Paul , un jour que le puissant comte Eudes allait prendre son repas , ses échansons s' apercevant qu'il manquait de vin , se dirigèrent , pour en acheter , vers les caves de Sigismond dont la réputation était grande. Comme ils ne trouvèrent personne à la maison , ils forcèrent les portes , remplirent les outres et se mirent en devoir de les emporter au palais. Cependant l'homme de Dieu , à son retour de l'église , rencontra près de chez lui le chef des échansons qui , tenant une outre à la main , lui demanda par moquerie si son vin était d'aussi bonne qualité qu'on voulait bien le dire. * Frère , répondit le saint » avec douceur, tu es maître en pareille matière; tu peux en faire l'expérience toi- » même. » Et comme cet homme demandait une coupe , « C'est inutile , ajouta Sigis- » mond , ce vin ne saurait être meilleur dans un autre vase nue dans celui qui le » contient. » A peine le malheureux échanson eut-il approche l'outre de ses lèvres qu'il tomba par terre , perclus de tousses membres; des hommes d'armes le portèrent au palais au milieu du peuple effrayé. Lorsque le comte Eudes apprit ce qui s'était passé , il fit venir Sigismond , lui rendit son vin et ordonna qu'on arrachât les yeux de ceux qui avaient aiusi violé son domicile. Mais Sigismond ne quitta pas le Comte avant d'avoir conjuré sa colère ; bien plus , il lui fit accepter son vin et ohtint par ses prières la guérison du chef des échansons. (Cart. Saint-Père, vol. 1er, p. 07 et suivantes. ) Cette légende nous donne un exemple , remarquable à cette époque , de la barbarie vaincue par la religion.
matière de propriété féodale. Dans ce parlement siégeaient Rotrou du Perche , Foucher , abbé de Saint-Lubin , les chevaliers Ardouin , Teduin, Aucher, Ebrard, Gauslin, Robert, Lambert , le chambellan Sugger , le prévôt Haudry et le viguier Etienne (ante 986). Lorsqu'un homme du comte voulait accenser à un tiers une portion de son bénéfice , il allait demander au seigneur son assentiment , et celui-ci prononçait après avoir pris l'avis de ses fidèles ; puis on dressait un acte corroboré par les signatures des assistants clercs et laïcs Eudes , alors évêque de Chartres , agissait de même pour les terres de sa suzeraineté. Ses principaux conseillers étaient le doyen Sugger , le sous-doyen Salico , l'archidiacre Lambert , les prévôts Rodolphe, Atton, Widon , et Alcar , et le chevalier Gauzbert.
Les donations aux couvents se multipliant dans la deuxième moitié du Xe siècle par la crainte de la fin du monde, les chartes émanées du Comte et souscrites par ses fidèles devinrent de plus en plus communes8. L'importance des signataires répondait à l'importance de la libéralité ; c'était une garantie que réclamaient souvent les donataires eux-mêmes, pour assurer, autant que possible, la durée de concessions faites sous l'empire de la peur 8. Avec les biens matériels, les moines de
1 Quorum petitionem rationabilem considérons , cum constnsu ipsius Arduini et aliorum fidelium , tam clericorum quant laicorum , assensum dedi. ( Consentement donné par le comte Eudes à une charte du chevalier Ardouin au profit de Saint-Père. Cari. Saint-Père, vol. 1er, p. 74.)
* Mundi terminum omniumqut quœ ipsius compagine eontinentur evanescentem imminere transitum , continuatio multiplicium atteslatur sigtiorum. (Début d'une charte du chevalier Robert au profit de Saint-Père. Cart. Saint-Père, vol. 1",
p. il.)
» I^e chevalier Robert , fidèle du comte Eudes , possédait dans le pagus manceau le petit monastère d'Evron. 11 voulut le faire reformer par les moines de Saint-Père. L'ahhé Gisbcrt y consentit , mais à la condition d'avoir à tout jamais la nomination exclusive de l'abbé , garantie par l'approbation royale , l'intervention des Pontifes , le décret des seigneurs ecclésiastiques et laïcs et la connaissance donnée à tout le peuple. La charte (985) fut souscrite par le duc de France Hugues, le comte Eudes, Hugues , archevêque de Bourges , Leudgarde , mère du Comte , Berthe, son épouse , le vicomte Gauzfrid , Hugues d'Alluyes et les autres fidèles de la Cour. ( Cart. Saint- Père, vol. 1*r, p. 79.) L'authenticité de la charte était encore assurée par une
Chartres gagnèrent au mouvement religieux de cette époque l'émancipation sociale qui assura leur indépendance au sein même de la féodalité. En 985 , Tan trente-unième de son règne , le roi Lothcr , à la supplication de l'évéque Eudes , de son amé entre tous le comte Eudes, de sa nièce la comtesse Berthe, de son fidèle le glorieux duc Hugues, affranchit le couvent de Saint-Père de toute sujétion à la justice séculière , à raison des biens qu'il possédait en bénéfice, voulant que dans aucun temps nul seigneur, laïc ou ecclésiastique, pontife , duc , comte ou viguier , ne pût instrumenter ni publier ban ou décrit dans l'enceinte du cloître \
Le comte Eudes mourut vers 995. Il avait épousé en secondes noces Berthe , fille de Conrad Ier, roi d'Arles , nièce du roi Lother ; il en eut Thierry mort jeune , Thibault II qui lui succéda au comté de Chartres, et Eudes II qui reçut eu partage Blois , Tours et Chàteaudun V La comtesse Berthe se remaria peu après avec le roi Robert, qui fut ensuite obligé de la répudier pour cause de parenté.
A en juger par le fait le plus considérable du gouvernement de Thibault II , la politique de ce prince ressembla beaucoup à celle de son aïeul le Tricheur , car non content du droit de nomination qu'il exerçait dans les petits moutiers de Saint- Martin-au-Val et de Saint-Lubin-des-Vignes , il voulut empiéter encore sur les privilèges des religieux de Saint-Père.
( 1001 ) Une nuit que Gisbert , abbé du couvent , était à l'a-
désignalion minutieuse du lieu ou des circonstances de sa rédaction. On trouve les formules suivantes : Fait à Chartres publiquement, en présence du seigneur Eudes, èvéqne . du très-généreux Patrice Eudes , et de leurs fidèles de tous rangs ; fait solennellement à Chartres dans la citadelle ; fait à Chartres publiquement , entre la tour et la porte Cendreuse, dans la chambre de la comtesse. ( Cart. Saint-Père, vol. 1*', p. 86 , 90 et 210.)
1 Cet édit revêtu du sceau royal fut donné au palais de Comnityme , reconnu par Amoul , notaire substituant le "chancelier Adalbcron , et corroboré par les signes d'Eudes et des fidèles. (Cart. Saint-Père , vol. 1er, p. 81 et suivantes.)
■ Quelques historiens prétendent que le comte Eudes 1er avait épousé en premières noees une dame de la maison de Sancerre. (Voir Doyen et Cftemrd , d'après Souchel .) Otte alliance ne parait pas prouvée.
gonie , un moine du nom de Magenard , plus courtisan que prêtre, comme dit le moine Paul, s'en fut secrètement à Blois solliciter du Comte la survivance du mourant. Elle lui fut octroyée, et deux jours après, Thibault enjoignit aux religieux de reconnaître Magenard pour leur abbé. Cette innovation révolta la communauté, qui répondit aux messagers du Prince que l'ambitieux capable de solliciter la dignité d'un autre du vivant môme de celui-ci et sans avoir été élu par ses frères, ne pouvait légitimement porter la crosse de Saint-Père. Cette réponse, transmise au comte Thibault par Magenard lui-même, l'irrita vivement. Sur ces entrefaites , l'abbé Gisbert étant mort , les moines résolurent d'envoyer quelques-uns d'entre eux vers le Comte pour lui demander , selon la coutume , la permission régulière d'élire son successeur. A peine les députés étaient-ils partis, que deux moines, Vivien et Durand, quittèrent le couvent sous prétexte d'une visite aux lieux de leur obédience, car ils étaient prévôts, gagnèrent Blois au plus vite et annoncèrent faussement à Thibault que les frères réunis avaient élu Magenard pour leur abbé. Le Comte , joyeux de ce suffrage , remit aussitôt en public à Magenard le bâton pastoral. Mais, lorsque la nouvelle de cette investiture parvint à Chartres , les frères demeurés au cloître , indignés de la fourberie des deux moines , rédigèrent et signèrent une formule de protestation ainsi conçue : « Sache toute l'Eglise que » nous n'avons pas élu Magenard pour notre abbé , que nous » ne le voulons pas , ne l'admettons pas , ne l'approuvons pas ; » mais que nous le repoussons, le réprouvons, le contredi- » sons , nous du monastère de Saint-Père dont les noms sui- » vent: Durand, doyen, Génèse, Ysembert, Marcuin, Warin, » Walter, Guarnier, Beringer, Waldric, Bernard. »
Le lendemain , le comte Thibault , de retour à Chartres , fit savoir aux moines qu'ils eussent à le recevoir processionnellement au couvent. Volontiers, répondirent-ils, pourvu qu'il n'amène pas l'intrus avec lui. Quoique saisi d'une violente
colère Thibault dissimula; mais le jour suivant il vint installer de force son Magenard à Saint-Père. Alors les saints frères, craignant de se souiller par le contact de l'intrus , saluèrent avec larmes le sanctuaire du prince des Apôtres et allèrent se reposer au seuil de l'église cathédrale , veuve comme eux de pontife. La Mère de Dieu les accueillit dans sa grâce par Pentremise du doyen Rodolphe. Ils passèrent ensuite au monastère du saint père Herbert, dont l'active charité pourvut à leurs besoins.
Le 4 des noues de février (2 février 1002), Magenard reçut d'un certain Hervise , évèque breton , un simulacre de consécration dans le faubourg de Chartres , malgré l'absence du clergé, l'indignation du peuple, l'opposition du délégué de l'Archevêque et les réclamations de quelques moines restés au couvent. A l'aide des manœuvres qu'il sut faire agir près des abbés, des évêques et du Pape lui-même, l'intrus échappa longtemps à la justice. L'humilité des pauvres frères fut foulée aux pieds et nul prélat dans la France n'éleva la voix en leur faveur l.
Cependant le comte Thibault, qu'un pèlerinage avait appelé à Rome, mourut pendant le voyage (30 septembre 1003) et fut rapporté à Chartres, où la sépulture lui fut donnée dans le couvent de Saint-Père , auprès de son frère Thierry *. Alors le zèle endormi du doyen Rodolphe se réveilla inflexible et s'acharna contre Magenard. Privé du bâton pastoral, le malheureux moine expia sa faute par une dure réclusion dans les cachots de la maison épiscopale. Mais lorsque les religieux eurent reconnu la piété résignée de leur ancien abbé au milieu
1 Hélas , s'écrie Fulbert à cette occasion , où étaient la force de saint Denis , la piété de saint Martin et le glaive de saint Hilaire! (I). Bouquet, vol. 10, p. AU. Cart. Saint-Père , vol. 1", p. tOl.)
* Une pierre sculptée , sur laquelle est gravé l'obit de Thibault II , est conservée au musée de la ville. On peut voir à l'écriture que ce n'est pas la pierre tombale primitive; mais il est probable que l'inscription ancienne a été fidèlement reproduite par le sculpteur moderne.