‹ Histoire de ChartresChapitre 8 sur 79 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

îles souffrances, la sagesse de ses discours, la solidité de son instruction, ils déposèrent leur ressentiment et lui rendirent avec joie le gouvernement de l'abbaye. Depuis sa pénitence, et tant qu'il lui resta un souffle de vie, Magenard ne cessa de prodiguer à ses ouailles les trésors de son amour \

Eudes II , frère de Thibault II , ajouta le comté de Chartres ii ses vastes possessions du Blésois et de laTouraine. L'humeur belliqueuse de ce prince et son titre de fds de Berthe, la reine répudiée, le rendirent redoutable au paisible roi Robert; car les ducs de France, jadis les premiers des grands seigneurs, étaient devenus les derniers des Rois. Pour s'étendre, il fallait qu'ils empiétassent sur le terrain de leurs anciens pairs ou qu'ils excitassent entre eux des querelles continuelles. Le comte Eudes, tout disposé à rechercher les occasions de dispute, ne tarda pas à se brouiller avec ses voisins. Il commença d'abord par faire une cruelle guerre à Bouchard, comte de Melunct deCorbeil, sénéchal de Robert; Melun lui fut livré par trahison. Le Roi, qui agissait peu par lui-même, parvint à opposer à son ennemi Richard , duc de Normandie , prince issu d'une race héréditairement hostile aux seigneurs chartrains; ce duc reprit bientôt Melun, qu'il restitua à Bouchard. Furieux de cette intervention , Eudes se jeta sur la Normandie avec ses alliés les comtes de Meulan et du Mans. Mais Richard appela à son secours les Payons Scandinaves, terribles auxiliaires qui , pour terminer la querelle , ravagèrent tout l'ouest de la France, sans acception d'amis ou d'ennemis. Cette brusque invasion suspendit forcément les hostilités *.

1 Cnrt. de Saint-Père , vol. l«*r , p. 101 et suivantes. Mngcnard est qualifié par 1rs nécrologcs de .Notre-Dame d'abbé de Sainte mémoire , abbas Sanctœ tnemonœ. (Xécrol. i 57, vas», de la Bibl., 3 des Lui. d'avril.)

* Eudes , se voyant battu , avait cberebé à obtenir du Roi que leur différent fut porté devant les l'airs; sur le refus de Roliert, il lui exprima son mécontentement en termes qui prouvent rabaissement de l'autorité royale sous le régime féodal.

• Pourquoi ce refus? écrivit Eudes, je suis, griWo à lheu , de la race des gens qui » héritent; mon bénéfice me vient de mes ancêtres et non de toi; quant au service » que je te dois , tu sais comment je l'ai accompli lorsque nous étions en bonne

♦ intelligence. - (Lettres de Fulbert , n» WJ, éd. de Villiers. 1608. )

Quelques années après (1010-1016), Eudes retrouva un adversaire dans son voisin Foulques-Néra , comte d'Anjou, qui était neveu de Richard de Melun ; mais le résultat de la guerre ne lui fut pas favorable. Malgré la bravoure de Walter d'AHuyes et des autres fidèles chartrains, Foulques le vainquit près de Pontlevoy, au mois de juillet 1016 *.

La mort d'Étienne de Vermandois (1019) vint heureusement restaurer les affaires du comte Eudes en le rendant maître de la Champagne.

Le comté de Chartres devint, par le fait de cette adjonction, le moins important des pays d'Eudes; il restait des années entières sans le visiter \ Mais il avait à Chartres un vicomte nommé Gilduin et à Châtcaudun le fameux vicomte Gauzfrid, dont les démêlés avec Pévèque Fulbert rentrent plus particulièrement dans le cadre de cette histoire.

(1007). Après Pépiscopat de Rodolphe, la faveur du roi Robert et le concert du peuple firent asseoir le savant Fulbert sur le siège des pontifes chartrains \ Disciple bien-aimé de

1 Dans la chaleur du combat , le comte Eudes avait donné à Walter d'Alluvcs une terre appelée Bois-Moyen, située près de Chapelle-Royale. En 1024, il lit donation de la même terre aux moines de Saint-Père , sous réserve d'usufruit et moyennant l'abandon à son profit d'un domaine du couvent au lieu nommé Guuiz (probablement Gmaix), près du château de Provins en Brie. Lorsqu'après la mort du comte les religieux voulurent entrer en possession de la terre de Bois-Moyen , ils la trouvèrent occupée par les successeurs de Walter , ce qui fit qu'ils perdirent tout à la fois le domaine qu'ils avaient et celui qu'ils devaient avoir ; d'où le moine Paul les compare au chien lâchant sa proiepour l'ombre. (Cart. Saint-Père, vol. 1", p. 97, 98 et 122.)

* Lettres de Fulbert, n» 86, ib.

* On n'est pas d'accord sur la patrie de Fulbert. Quelques-uns , parmi lesquels Doyen et Cbcvard , d'après l'autorité de Souchct et de Pintard , pensent qu'il était de Chartres ; d'autres le l'ont naître en Italie ; d'autres enfin lui donnent Poitiers pour ville natale. Ces derniers se fondent sur un vers d'Adelmann dans lequel Hildier , écolâtre de Poitiers, est appelé le compatriote, communireps , de Fulbert (Adclm. tebol. rythmi. — Mabillon , Anal, refera, p. 382); sa liaison avec Guilhem, duc d'Aquitaine , et la dignité qui lui fut conférée de Trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers leur paraissent encore des indices de son origine poitevine. {Voir la remarquable iMlre pastorale de M** Pie , à l'occasion de sa prise de possession du siège de Poitiers. Chartres, Garnier, 1849.) Le moine Paul (quoi qu'en dise Doyen, vol. 1er, p. 233) cl les titres qui nous restent de son époque, sont muets à cet égard. On sait qu'issu d'une famille obscure . Fulbert alla étudier sous Gerbert à l'abbaye de Fleurv-sur-Loire , qu'il fut moine a Saint-Père , puis écolâtre et chancelier de l'église de Chartres.

Gerbert de Reims, Fulbert était médecin, poète, mathématicien, théologien, grammairien, rhéteur. Ses connaissances, immenses pour Pépoque , s'élevaient des minutieux détails des sciences exactes aux spéculations les plus hardies de la métaphysique. Aussi , le bruit de ses leçons , pénétrant jusqu'au fond des provinces, attirait-il à Chartres les rares esprits qui s'adonnaient alors à la culture des lettres. Nouveau Platon, Fulbert enseignait dans un jardin , près de la chapelle épiscopale; c'était de cette Académie que les adeptes devenus médecins, écolàtres ou ministres de Dieu, allaient porter sa doctrine dans toutes les cités. Adelmann, écolàtre de Liège, puis évêque de Brescia , a tracé les portraits des disciples qui firent le plus d'honneur au maître. Au premier rang brillaient Hildier, le pupille chéri du prélat, sage comme Socrate , savant comme Hippocrate et Pythagore; Sigo, le musicien à l'oreille délicate; Lambert et Engelbert, écolàtres de Paris et d'Orléans, dont l'escarcelle se gonfla de l'argent de la jeunesse studieuse ; Renaud de Tours , le grammairien au style large, à la réplique hardie; Girard-Gilbert, le pèlerin du Jourdain et de Solyme; le bourguignon Waltcr, dont les travaux alimentèrent toutes les écoles de PEurope; Raginbauït, qui sut faire entendre l'éloquence latine aux oreilles barbares; Wathon, le météore de Liège \ A cette pléiade, il faut ajouter Bernard, écolàtre d'Angers; Pierre, écolàtre de Chartres, et l'hérésiarque Beranger, novateur audacieux et dangereux sophiste \

Cette école que vivifiait Fulbert , le soleil aux rayons géné-

1 Adelmanni scholast. rythmi alphabet. — Mubillon . Analcclavetera-. p. 382. Hildier servait d'intermédiaire ordinaire entre Fulbert et Gnilhem d'Aquitaine , pour les échanges de bons oflkcsct de cadeaux littéraires. (Lettres de Fulbert, n°» \ H , 120, 121, 120, ib.)

2 Bernard , écol. d'Angers, composa un recueil des miracles de sainte Foy. (Apotherarius moralis , felio 178, verso, mss. de la Bibl.) Pierre , écolàtre de Chartres, est cité par Moréri , t. 8 , p. 343. Adelmann adressa à Beranger une lettre éloquente dans laquelle il lui rappelle les leçons de leur maître commun. Soucbct ajoute à relte liste des élèves de Fulbert , Lanfranc , abbé du Bec , puis archevêque de Cantorbéry , et Bruno , fondateur des Chartreux.

râleurs, comme l'appelle son panégyriste, préludait par de solides études aux disputes merveilleuses des Abeilard et des Guillaume de Champeaux. C'était de son sein que devait sortir, quelques années plus tard, le chef de la secte des Nominaux, le médecin chartrain Jean , dit le Sourd !, et ce mouvement d'impulsion était appelé à donner aux luttes de l'intelligence l'aspect d'une bataille rangée ; comme si , dans ce siècle de puissance brutale, les vérités intellectuelles ne pussent s'emparer des esprits que comme on s'empare d'une forteresse * !

1 Jean de Chartres , dit le Sourd , médecin de Henri Ier, eut pour disciple Rosccliii , oui fut un des maîtres d' Abeilard. (Hist. Litt. d'Amiens , p. 384. — Abbé Guujel, Mém. coll. de Fr., t. i«\ p. 33. — Encycl melhod. Phil., t. 3 , p. 371 , verbo Nominaux. — Voir aussi l'ouvrage de M. Haureau sur la Scolastiqne. Paris , 1851 .) On trouve la signature de Jean , médecin , au bas d'une charte de l'évôque Théoderic, de 101 1, et d'une charte de l'évéque Agobert , de 10i9 environ. Son obit est inscrit au 9 des kal. de jauvier dans les nécrologes de Notre-Dame.

» 11 est difficile de se faire une idée de l'ascendant moral que Fulbert exerça sur ses contemporains. Sa dignité et sa profondeur, tempérées par un langage plein de douceur et de charme , l'avaient lait surnommer le Socrate français. Les sermons qui nous restent de ce saint prélat ne le font pas suffisamment apprécier comme théologien ; mais ses lettres renferment des décisions dogmatiques et disciplinaires qui témoignent de la sûreté et de l'orthodoxie de sa doctrine. Cette partie de ses œuvres le classe aussi parmi les historiens les plus intéressants de ce siècle obscur. On peut conclure de la lettre n° 10 que Fulbert exerça la médecine jusqu'à son élévation à l épiscopat ; on s'occupait beaucoup de cet art au couvent de Saint-Père , où il passa quelques années de sa jeunesse. Il composa une prose en l'honneur de saint Pantaléon , médecin de Nicomédie , patron de l'église de Lucé , et il initia aux mystères d'Hippocrate , Hildier, son élève chéri. Comme mathématicien nous connaissons de Fulbert une pièce ayant pour titre : Versiculi de signis , et mensibus , et diebus et horis rompendium compati. Notre illustre pontife fut un des plus ardents promoteurs de cette dévotion merveilleuse que les XI* , XIIe et XIIIe siècles portèrent a la Mère de Dieu ; elle l'en récompensa , dit-on , en humectant ses lèvres d'une goutte de son lait. (Voir» sur une tradition semblable, le dit de Gautier de Coinsi, religieux de Saint-Médard de Soissons , intitulé : Miracle de Notre-Dame qui gari un moine de son let. Recueil Barbazan , éd. Méon , vol. 2, p. 427.) Il fit adopter pour l'église de Chartres la fétc de la Nativité , et chanta les louanges de Marie dans la pièce suivante , qui est le plus beau fleuron de sa couronne poétique :

Solem justitiœ , regem paritura supremum Stella Maria maris , hodie processif ad ortum : Cernere divinum lumen gaudete fidèles !

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