partie des places autrefois réservées au seul patriciat
Les anciens consuls, préleurs, édiles, que la loi appelait à composer l'assemblée du Sénat 1 , furent admis en môme temps dans les centuries consacrées de la chevalerie. Les six centuries des Rhamnes, des Tities et des Luceres représentaient, comme le Sénat, les trente curies dont les sénateurs étaient les chefs. En s'ouvrant aux nobles plébéiens, elles restèrent donc, comme elles Tétaient à l'origine, les centuries sénatoriales. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer la ressemblance des expressions par lesquelles Cicéron désigne les six suffrages cl les centuries équestres où votaient les sénateurs 8 . Cette ressemblance des mots est le signe de l'identité des pensées dans deux passages assez rapprochés des livres sur la République.
Depuis l'an 400 av. J.-C, les six centuries n'étant plus obligées de servir en corps dans les légions, les chevaliers qui en étaient membres prirent l'habitude de conservér, après leurs dix ans de service, le cheval que l'Etat leur avait donné (equum publicum). Môme en devenant sénateurs ils ne cessaient pas d'être chevaliers equo publico.
En 184 av. J.-C, Caton le Censeur 3 , passant la revue de la chevalerie, privait de son cheval Scipion l'Asiatique, qui avait été consul six ans auparavant. En l'an 204 av. J.-C., les deux censeurs, M. Livius Salinator et C. Claudius Néron se trouvaient tous deux chevaliers equo publico 4 . Valère
1 Tîte-Live, XXII, 49. « Qui eos magittratus gessittenl unde in • senatum leci dbbbrent. >»— '-'Cicéron, De Republica lS'^. •Equitatus » in qvo scfmacia tunt etiotn senati s. » Ibidem. II. 22. t Equitutn » eenturiœ cum beï surn» agi ts. « — : ' Tilc-Livc , XXXIX, ii. — 4 Tite-Live, XXIX. 37.
Maxime, qui a vécu dans un temps où les centuries équestres ne contenaient plus que des jeunes gens, cherche à expliquer ce fait en supposant que les deux censeurs étaient dans l'âge de la force l . 11 est vrai que les chevaliers sénateurs ne se contentaient pas de former une chevalerie purcmcnl honoraire. Souvent ils accompagnaient comme volontaires les légions qui faisaient campagne ; et Tite-Live compte parmi les morts de la bataille de Cannes 9 vingt-etun tribuns militaires dont quelques-uns avaient été consuls, préteurs ou édiles, et de plus quatre-vingts sénateurs ou anciens magistrats honorés de charges curules, qui étaient partis volontairement.
Mais les sénateurs avaient aussi unè raison politique pour conserver le cheval payé par l'Etat : c'est qu'ils conservaient en même temps leur droit de vote et leur influence dans les six centuries équestres. C'est cet avantage politique que Scipion Emilien 3 regrettait de voir compromis par le désir imprudent de quelques sénateurs, qui demandaient un plébiscite pour leur ordonner de rendre aux censeurs les chevaux que l'Etat leur avait confiés. Le droit de garder ces chevaux était devenu pour les sénateurs un honneur coûteux. Outre que le chevalier equo publico n'était pas soldé, il était moralement obligé à faire, de temps en temps, une campagne. Les subventions de Yœs équestre et de Yœs hordearium, qui n'avaient pas varié depuis la seconde guerre punique, devaient être insuffisantes, en 129 av. J.-C, pour l'achat et pour
1 Valorc Maxime, II. ch. IX. n° 6. Proptcr robur œtati*. — a Tite- Live, XXII, 49. — 3 Ciceïon, De Republica, IV, î. Si ce désir ne fût pas venu des sénateurs, mais des tribuns ennemis du Sénat, Scipion l'eût qualifié do ruse politique, et non de sottise : • «lutte cupientitnu.n
l'entretien d'un cheval 1 . Des sénateurs, probablement ceux du parti de Metellus et de P. Mucius, rivaux de Scipion Emilien s , demandaient la faveur de ne plus faire partie des six centuries équestres, et ils sacrifiaient ainsi l'intérêt politique du Sénat à un intérêt pécuniaire (largitionem quœrunt). Mais, jusqu'à la mort de Scipion Emilien, les sénateurs, en conservant le cheval donné par l'Etat, s'étaient réservé le droit de vote dans les six centuries et le moyen de diriger les suffrages des jeunes chevaliers qui les composaient. Ces jeunes gens étaient eux-mêmes, le plus souvent, des fils de sénateurs, et Tite-Live nous en montre plusieurs dans le cortège des questeurs et des tribuns militaires que fournissait l'ordre équestre, c'est-à-dire le corps des dix-huit centuries 3 . On distinguait ces fils de sénateurs, aussi bien que leurs pères, par la qualification à'equites illustres 4 , tandis que les chevaliers equo publico des douze dernières centuries étaient plutôt désignés par le nom à* équités splcndidi 5 ; car le mot latin splendor s'applique plutôt à l'éclat de la fortune qu'à l'illustration de la race 6 .
La composition dessix centuries nous fait comprendre un mot que Tite-Live prèle à Persée, vainqueur, en
1 Dès le temps doCaton, on montrait peu d'empressement à remplir les 2,400 places de la chevalerie equo publico, puisqu'il fallait prendre des mesures pour que le nombre des chevaliers ne tombât pas au-dessous de 2,200 (Caton, dans Priscicn. Note 3 du livre I", à la fin de ce volume;. C est vers le mfrnc temps qu'^Ebulius se faisait dispenser de recevoir un cheval de l'État. 186 av.M.-C. {Tite-Live. XXXIX, 19). — » Cicéron, De Republica, I, 19. — 3 Tite-Live, XXI, 59. • Quinque equestris ordinis senatorum ferme liberis. » — 4 Tiie- Li\c\ XXX, 18. — 5 Hirlius, Dello Alcxandrino, 40, lin. « CeciderurU » eo prœlio splcndidi atquc illustres viri nonnulli. équités Romani. • Comp. Valèro .Maxime. IV, 7, n" 5. « Splendidœ militiœ stipendia. » — « Valèie Maxime, 111, i>, ni. « Pe.umim qi.œ t'a h ta gentis splen- • dori scrxire debebat . »
DES CHEVALIERS ROMAINS îlB
l'an 171 av. J.-C, dans un combat de cavalerie 1 : • Vous avez vaincu, dit le roi de Macédoine à ses sol- » dats, la partie la plus forte de l'armée ennemie, cette » cavalerie romaine qui se prétendait invincible. Les » chevaliers sont en effet le corps où se recrute le Sénat. » C'est là qu'on va chercher, après les avoir mis au » nombre des sénateurs, les généraux et les consuls. »
Ce langage est d'autant plus étonnant que Tite-Live, dans Tordre de bataille qu'il nous décrit 2 , ne nous montre en ligne, du côté des Romains, que la cavalerie italienne à droite, la cavalerie grecque à gauche, et au centre, l'élite de la cavalerie extraordinaire, c'est-àdire la cohorte prétorienne, formée d'un tiers de la cavalerie des alliés 3 latins.
Comment Persée peut-il se vanter d'avoir vaincu cette chevalerie romaine qui était la pépinière du Sénat, s'il n'a eu affaire qu'à des cavaliers grecs et latins? Mais Tite-Live, ici, ne nous a pas tout dit. Il nous a dissimulé, dans la description du combat, des détails fâcheux pour le patriotisme romain. Il nous montre le roi Persée se portant sur le centre de l'armée romaine, et y rencontrant la cavalerie grecque que Tite-Live lui-même a placée à l'aile gauche. Persée a dû rencontrer au centre ceux qui s'y trouvaient, c'est-à-dire l'élite de la cavalerie extraordinaire. Quel sentiment a pu porter Tite-Live à nous cacher la défaite de ce corps de l'armée des alliés ?
Polybe, dans la description du camp romain 4 , nous dit que des deux côtés du prétoire, et sur une ligne perpendiculaire à celles des tentes des tribuns, campaient leiite de la cavalerie extraordinaire et quelques-
i Tito Livo, XLII, 61. « Equités seminarium senalus » — » Tite-Live MJI, 58 et 59. — » Pulyhe, VI. 26. n 0 » 6, 7 cl 8. 01 tov htiMxTwv b«tfwv izdktxtm. iMecli extraordinarii equikë.—* Polybe, VI, 31,n*2.
il6 HISTOIRE
uns de ceux qui servent volontairement pour faire plaisir aux consuls. Ces derniers étaient précisément les chevaliers illustres des six centuries, les ûls de sénateurs qui s'attachaient aux chefs de guerre en qualité de compagnons ou de contubernales 1 . Campés avec l'élite de la cavalerie extraordinaire, ils devaient se placer sur le champ de bataille à côté d'elle, et former au milieu de cette garde prétorienne, une sorte d'élat-major autour du chef de guerre. Persée, en attaquant le centre de l'armée romaine, a certainement eu à combattre non des Grecs, mais ces brillants chevaliers qu'il se vanta plus tard d'avoir vaincus. Mais il plaisait à l'orgueil des Romains d'oublier dans leur histoire cette déroatc de leur jeune noblesse, et de faire tomber sur des Grecs la charge victorieuse du roi deMacédoine.
La pépinière du Sénat, ce n'était donc pas toute la chevalerie, mais le corps des six centuries equo publico où les fils des sénateurs étaient inscrits avec leurs pères, en attendant que, nommés édiles, ils vinssent s'asseoir auprès d'eux sur les bancs de la curie. Ces jeunes nobles des six centuries, après avoir porté dans leur enfance la bulle d'or, se distinguaient, comme leurs pères, des autres chevaliers equo publico, par l'insigne de l'anneau d'or.
La bcixe d'or
Plutarque* fait remonter jusqu'à Romulus l'usage de la bulle d'or que les enfants de la noblesse portaient suspendue à leur cou. Le premier roi de Rome aurait accordé cette distinction aux lils des Sabines, qui, selon une tradition recueillie par Plutarque et par Tite-Live 3 ,
1 Suétone, César, 42. Cicéron, Pro Cœlio, 30, et Pro Plancio, 11 . — * IMulurque, Romultu, 20. — 3 Tile Live, I, 13. Comp. Plutarque, Romulus, 14 et 20.
donnèrent leurs noms aux trenle curies. Les trois cents sénateurs ayant été dès le temps des rois les chefs des curies, celte tradition n'a qu'un sens, c'est que la bulle d'or était l'ornement des fils de famille sénatoriale. Macrobe 1 rapporte à Tarquin l'Ancien l'établissement de l'usage de la bulle d'or. Mais le roi étrusque en aurait réservé le privilège aux enfants de ceux qui auraient exercé les magistratures curules. Il est inutile de chercher une chronologie dans l'histoire de l'époque des rois et. de relever l'anachronisme contenu dans la mention des charges curules sous le règne de Tarquin. Au temps où certaines magistratures furent distinguées des autres sous ce nom, c'està-dire après le partage du consulat et la loi d'Ovinius, ceux qui les avaient exercées entraient de droit au Sénat. La tradition rapporlée par Macrobe signifie donc comme la première, que la bulle d'or appartenait aux fils des sénateurs. En effet, Tite-Live en parle* comme d'une distinction qui leur était encore réservée au temps de la seconde guerre punique. Mais les progrès de la richesse privée et surtout ceux de la vanité en eurent bientôt rendu l'usage commun à tous les enfants de famille équestre 3 . Pour les écrivains de la fin de la République, la bulle d'or mise au cou d'un enfant était le signe que son père possédait une assez grande fortune 1 ; enfin au temps de l'Empire 5 , tous les enfants de race libre la portaient.
* Macrobe, Saturnales, I, 6, éd. des Deux-Ponls, t I er , p. 220-221. — » Tite-Live, XXVI, 36. An 210 av. J.-C. — 3pimc, Hi$t. nat., XXXIII, IV. « Mot bullœ duravit ut eorum qui equo mentissent fltii • insigne id haberent. » — < Cicéron, in Verrem de pratura urbana, 58. L'enfant qui avait quilié sa bulle, parce que Verres lui avait pris son bien, était le tils d'un P. Junius de la plèbe romaine. — 5 Ascouius, Ad hune locum, s. v. Sine bulla. Comp. Juvénal, Satire V, vers 163 et suivants.
L'anmeac d'ob
L'histoire de l'anneau d'or ressemble à celle de la bulle. C'était d'abord une marque de distinction réservée aux sénateurs et aux personnes de leurs familles ; et, à l'époque dont nous nous occupons, entre 400 et 123 av. J.-('., il n'était porté dans la chevalerie que par les membres des six centuries sénatoriales equo publico. Plus tard, le goût de l'ostentation en répandit l'usage, et, au temps de l'empire, lorsqu'on voulut en faire le signe distinctif de la qualité de chevalier, tout le monde le prit, et il ne distingua plus personne l .
En Tan 210 av. J.-G. , la République n'ayant pas de quoi armer une Hotte, le consul Laevinus vint proposer au Sénat de donner l'exemple du désintéressement 2 : « Il faut, dit-il, que nous tous sénateurs nous > allions demain porter au Trésor public ce que nous » avons d'or, d'argent et de cuivre monnayé. En or, » chacun pourra conserver son anneau, celui de sa » femme et de ses enfants, et la bulle de son /ils. » Ceux qui ont une femme ou des filles, garderont
• de plus une once d'or pour chacune d'elles. En » argent, ceux qui ont siégé sur la chaise curule, » conserveront les ornements de leur cheval (les pha- » 1ères), et une livre d'argenterie, afin qu'ils puissent » avoir la salière et le plat nécessaires pour faire les » offrandes aux dieux. Les autres sénateurs 3 conser-
1 Pline (HUt nal , XXXIII, ch. 8) dit que l'anneau d'or ne devint la m.irquedislinclive delà chevalerie que la neuvième année du rèinie de Tibère, 2j ans après J.-C. * Ad ea ornamt nta eliam servilule libe- » rati transiliunl lin, dtim separatur or do ab ingenuis, com
* munieaiiu csl cum serritiu. » — ♦ Tiie-Live, XXVI, 3<i. — : * Ceux qui n'avaient pas exen ô les charges curules. Après la bataille de Cannes, pour remplir les places vacantes au Sénat, Fabius Butco avait
DES CHEVALIERS ROM UNS 21 f)
» veront seulement la livre d'argenterie. En cuivre, » chaque famille gardera cinq mille as. »
Pendant la seconde guerre punique, l'anneau d'or était donc porte par tous les sénateurs et par les personnes de leur famille; les sénateurs, qui avaient exerce les charges curules, et qui conservaient le cheval donné par l'État, se distinguaient des autres chevaliers par les phalères d'argent qui ornaient la tête de leur cheval. Sur le champ de bataille de Cannes, où il périt une centaine de sénateurs, Annibal ne trouva d'argent que dans les plaques dont ces ornements se composaient
Les écrivains anciens s'accordent à dire qu'entre les années 400 et 123 av. J.-C, l'anneau d'or était le signe dislinctif de la noblesse. Or, depuis le partage du consulat (366 ans av. J.-C), et depuis la loi d'Ovinius, qui doit être du même temps 2 , le mot latin nobilitas ne désigne plus seulement le patriciat, mais toutes les familles patriciennes ou plébéiennes dont les chefs avaient exercé les charges curules 8 , et, par conséquent, obtenu une place au Sénat. L'anneau d'or appartenait donc aux sénateurs et à leurs fils, et l'usage n'en était pas encore permis aux autres familles. Lorsqu'en l'année 304 av. J.-C, le scribe Flavius fut élevé à l'édilité curule, les nobles s'indignèrent d'être obligés d'admettre un tel homme dans leurs rangs. « Presque toute la noblesse, dit Tile-Livc, déposa les
choisi 177 sénateurs, dont la plupart n'avaient exercé que des magistratures inférieures (Tito -Live. XXIII, 22 cl 23, et XXIX, 37).
i Tite-Livc, XXII, 49 et 52. n S» quid argenii, quod plurimum in • phaleri* equamm eral. » — *Mommsen. Ui*t romaine, trad. par M. Alexandre, liv. il, ch. III, t. II. p. 97. — a Ti'o Live (X,C, 7 et 8, an 300 av. J.-C ) lait dire à I eVius: « Les plébéiens peuvent déjà par- » 1er sans rougir de leur noblesse ; » et, pour expliquer sa pensée, il rappelle le partage des grandes charges et les lois de Licinius Stolon.
» anneaux d'or et les phalères \ » Pline, rapportant le même fait, est encore plus explicite * ; il dit qu'après l'élection de Flavius, ce furent les sénateurs qui déposèrent leurs anneaux d'or, non pas tous les sénateurs, mais ceux-là seuls qui étaient nobles, c'est-àdire ceux qui avaient exercé les magistratures curules 3 . t On se trompe, ajoute-t-il, en supposant que l'ordre » équestre s'associa à cette démonstration, parce que » les Annales portent que les phalères furent aussi dé- » posées. »
L'anneau d'or n'était donc pas plus que les phalères d'argent une distinction commune à tout l'ordre équestre. Comme il n'était porté que par la noblesse sénatoriale, il n'a dû servir d'insigne, dans la chevalerie, qu'aux membres des six premières centuries, composées des sénateurs et de leurs fds. « Lorsque • Auguste, dit encore Pline 1 , organisait les décuries » de juges, la plus grande partie des juges portait » l'anneau de fer, et on les nommait juges et non » chevaliers ; le nom de chevaliers ne se conservait que » dans les escadrons qui avaient les chevaux donnés » par l'Etat (in turmis equorum publicorum). ■» Bien plus, avant l'an 23 ap. J.-C., la vanité de porter l'anneau d'or n'était pas généralement répandue, parce qu'on reconnaissait dans des personnes qui portaient l'anneau de fer, des chevaliers aussi bien que des juges 5 .
Il est vrai qu'en réservant l'anneau d'or aux six premières centuries equo publico, on ne peut guère admet-
îTite-Livc, IX, 47. — ? Pli no, JIM. mil., XXXIII, VI.— a Les sénateurs qui n'avaient pas cxeir»* les magistratures curules s'appelaient pedani. S'ils n'avaient pas encore l'anneau d'or, en 304 av. J.-C, ils l'avaient certainement en 210 av. J.-C, eux et leurs Gis. Til»-Live, XXVI, 36. - 4 Plino, XXXIII, 7. — 5 md., 8.
tre la tradition qui nous montre Magon versant devant le Sénat deCarthage trois mesures de ces anneaux, recueillis sur le champ de bataille de Cannes 1 . Pline, qui accepte cette tradition, croit y voir une preuve que l'usagedc l'anneau d'or était général au temps de la seconde guerre punique; mais, alors, comment était-il devenu si rare sous le règne d'Auguste? Ici, Pline se contredit lui-même, et le fait qu'il rapporte, loin de rien prouver, aurait besoin de preuve. Florus* réduit les trois mesures d'anneaux à deux, et Tite- Live trouve que le récit où l'on n'en compte qu'une mesure est plus vraisemblable. Nous pouvons bien imiter les anciens , et tenir pour exagérée même celte dernière évaluation. Pour remplir une seule mesure (modius) ayant une capacité de plus d'un décalitre 8 , avec, des dépouilles aussi légères, il eût fallu que les Carthaginois eussent tué les 2,400 chevaliers romains des huit légions qui combattaient à Cannes, et que tous eussent porté l'anneau d'or. Mais Tite-Live nous dit que cel insigne n'appartenait qu'aux plus illustres des chevaliers \ et un grand nombre d'entre eux échappèrent aux coups des Carthaginois. L'anecdote qui nous représente les Carthaginois mesurant au décalitre r> les anneaux des chevaliers romains dans le vestibule de leur Sénat, a donc toute l'apparence d'une mise en scène imaginée à plaisir. Tite-Live a pu en
i Titc Livo, XXIII, 12. — i Florus, 11,16.— 3 M. Letronnc [Considérations sur l'évaluation des monnaies grecques et romaines. Paris, 1817, p. 117-119) donne au modius la capacité de 10 litres 1 décilitre, et dit que le modius de blé pesait 16 de nos livres. Un boisseau, ou doublc-décaliire de blé, pèse de 30 à 31 livres. Le modius était un peu plus d'un demi boisseau. — * Tite-Live, XXIII, 12. Equitum primores id ferere insigne. — 5 On avait été jusqu'à dire qu'ils en avaient trouvé trois décalitres et demi. « Dimidium super » très modios explesse (Tite-Live, XXJII, 12). »
■ m HISTOIRE
tirer un argument dans le discours qu'il prête à Magon ; mais on n'en peut tirer aucune conséquence pour l'histoire réelle.
CONCLUSIONS
Les six centuries equo publico étaient donc, au temps des guerres puniques, encore distinctes des douze dernières. Comme par le passé, elles représentaient les trente curies, et se composaient de chevaliers de famille sénatoriale. Les sénateurs avaient même pris l'habitude de conserver le cheval donné par l'Étal, après la fin de leurs dix ans de service ; non qu'ils trouvassent aucun avantage matériel à rester chevaliers equo publico , puisque cet honneur était déjà dispendieux de 186 à 129 av. J.-C. ; mais ils gardaient par ce moyen la direction politique des six centuries, appelées aussi les six suffrages ou les suffrages du Sénat. Les chevaliers-sénateurs, lorsqu'ils avaient exercé une magistrature curule , ornaient la tête de leur cheval de plaques d'argent, appelées phalères. Tous les chevaliers des six centuries, sénateurs, fils ou parents de sénateurs, se distinguaient de ceux des douze centuries par la qualification d'illustres. Us avaient encore, en 210 av. J.-C, pour insigne particulier l'anneau d'or. Tous ceux qui dans leur enfance avaient porté la bulle d'or, avaient droit à l'anneau ; mais ces distinctions sénatoriales furent usurpées d'abord parles simples chevaliers, puis par les hommes libres, enfin par les affranchis.
§ m. — Histoire militai** particclièbi aux doeze duniems aurroiiss equo publico, de 400 a 123 av. J.-C.
Les douze cents chevaliers des douze dernières cen-
turies equo publico, depuis Tan 400 av. J.-C, servaient individuellement comme attachés à la personne des chefs de guerre. Choisis par les censeurs parmi les familles équestres les plus riches, ils étaient désignés souvent par le nom d'équités splendidi 1 ; mais ils ne portaient pas l'anneau d'or comme les chevaliers illustres des six centuries sénatoriales. Ils en gardaient pas, comme les sénateurs, le cheval que l'État leur avait confié. Au bout de leurs dix ans de service, ils le rendaient au censeur 2 . Il n'y aurait eu pour eux aucun avantage politique qui pût, comme pour les sénateurs, servir de dédommagement aux frais qu'entraînait le service equo publico. Les plus riches des chevaliers equo privato, les pnhlicains, étaient assez nombreux pour qu'un corps de douze cents chevaliers pût se recruter facilement parmi leurs Gis sans changer d'esprit politique. Ils tenaient assez à leur intérêt pour ne pas ambitionner un honneur coûteux, et pour regarder comme une faveur la dispense de servir dans la chevalerie equo publico 3 .
Le procès des censeurs de l'an 169 av. J.-G. va nous faire voir comment les douze centuries étaient composées, et dans quels rapports elles se trouvaient placées, soit vis-à-vis des chevaliers equoprivato. soit vis-à-vis des six centuries sénatoriales 4 .
« Dans la revue quinquennale des chevaliers equo » publico, les censeurs C. GlaudiusetTib. Sempronius » avaient montré beaucoup de rigueur et de dureté ; » ils enlevèrent à beaucoup de chevaliers le cheval » donné par l'État. Ayant offensé par là l'ordre
l Voir § II, plus haut. — * Voir § I, revue quinquennale. — a Nous avons déjà cité le privilège d'.Kbutius (Tite-Live, XXXIX, «9. 186 av. J.-C). —4 Tite-Live, XLIII, 16. Corap. ce qui est dit plus haut, $ I, sur la reyue quinquennale.
Mi HISTOIRE
» équestre l , ils rendirent les haines qu'ils inspiraient » plus ardentes par un édit où ils défendirent à qui- » conque, sous la censure de Q. Fulvius el d'A. Pos- » tumius, était devenu fermier des impôts ou entre- » preneur de travaux publics, de prendre part aux » enchères qu'ils allaient ouvrir, ni comme sociétaire » ni comme intéressé dans une compagnie. » Les anciens publicains réclamèrent, et ils demandèrent en vain au Sénat d'ordonner que les enchères leur fussent ouvertes. Ils finirent par confier leur cause au tribun Rutilius, qui proposa de recommencer les adjudications, en admettant tous les enchérisseurs. Un jour, dans une assemblée bruyante où cette question s'agitait, le censeur C. Claudius lit ordonner le silence par le héraut. Le tribun Rutilius prétendit qu'on l'avait empêché de parler à la plèbe, et, pour cette atteinte à son inviolabilité, il intenta à C. Claudius une accusation capitale. Un autre prétexte servit à faire comparaître aussi l'autre censeur devant l'assemblée centuriate. « Claudius fut appelé le premier à se dé-
• fendre, et déjà, sur les douze centuries de chevà-
> liers, huit avaient condamné le censeur, et avaient
• été imitées par beaucoup d'autres centuries de la » première classe, lorsque, tout d'un coup, les plus » nobles citoyens 2 , en présence du peuple, déposè- » rent leurs anneaux d'or, et prirent le deuil, pour
> solliciter en suppliants l'indulgence de la plèbe. > On peut se demander pourquoi Tite-Live n'a parlé ici que de douze centuries équestres. Les six premières centuries avaient-elles donc été abolies ou ne votaientelles pas avec la première classe?
1 L'ordre équestre signifie, dans Tite-Live, les centuries equo publieo. — 2 Tite-Live, XLHI, <6. Principes eivUaii*.
I ES CHF.VAI.fRRS ROMAÎNS
Les six centuries existaient en 169 av. J.-C, puisque Tite-Live en parle comme d'une institution qui durait encore de son temps 1 . Les dix-huit centuries ont toutes et toujours fait partie de la première classe de citoyens 2 ; mais l'historien aurait cru superflu d'écrire que les six centuries sénatoriales avaient absous le censeur Claudius, puisqu'il nous montre les nobles dont elles étaient formées, ou dont l'influence y dominait, déposant leurs anneaux d'or, prenant le deuil, cl descendant aux supplications pour sauver l'accusé. Une telle démarche, faite par les chefs des six suffrages ou des suffrages du Sénat, indiquait assez le sens de leurs votes pour qu'il fût inutile de l'expliquer à un Romain. Les six suffrages furent au nombre des centuries de la première classe qui votèrent pour Claudius, et dont Tite-Live ne parle pas. La pensée de l'aiileur était de montrer de combien peu il s'en fallût que le censeur ne fût condamné 3 . Il ne s'est donc occupé dans ce passage que des centuries qui avaient voté contre Claudius.
Huit des douze dernières centuries équestres prononcèrent la sentence d'exil contre le protégé du Sénat. Il est donc fort probable que la sévérité des censeurs de Tan 169 av. J.-C. s était exercée sur des chevaliers de ces centuries, et qu'elle avait épargné les chevaliers qui portaient l'anneau d'or. Les membres des douze centuries portaient l'anneau de fer comme les chevaliers equo privato parmi lesquels ils étaient le plus souvent choisis. Les publicains, qui formèrent plus tard l'ordre judiciaire, portaient aussi
l Tite Livc, l, 36. « Quas mxc. ... »ex vwr.it centurias. » — 5 C'est ce qu • nous pt ornerons plus 1 in : liv. II, ch. III, g I. — 3 Titc-Livc, XL1II, I«, fin. « Adco ad extremum spei venil reus, ut » oclo centuriœ ad damnaiionem dtfuttïnt. »
l'anneau de fer; ils étaient chevaliers equo privato 1 . Blessés dans leur orgueil de corps, les membres des douze centuries associaient leur vengeance politique à celle des publicains, blessés dans leurs intérêts. Les griefs des uns contre les censeurs irritaient les autres, et ils se montraient également animés d'un esprit d'opposition contre le Sénat. Si les fds des sénateurs étaient rangés à côté de leurs pères dans les six premières centuries équestres, les fils des publicains devaient tenir une grande place dans les douze dernières.
C'est ce qui explique l'antagonisme politique qui séparait les deux moitiés de la chevalerie equo publico, et l'injuste sévérité que le Sénat, les censeurs, les chefs militaires déployaient contre les chevaliers des douze centuries, tandis que leur indulgence pour les iils des sénateurs allait jusqu'au scandale.
Après la bataille de Cannes, quatre mille fantassins et deux cents cavaliers 2 s'étaient sauvés du grand camp à Canouse. Là se trouvaient quatre tribuns militaires, Fabius Maximus, Publicius Bibulus, P. Cornélius Scipion, qui fut plus tard le vainqueur d'Annibal, et Appius Claudius Pulcher, avec plusieurs fils de consulaires. Quelques-uns de ces nobles, à l'instigation de L. Gaccilius Metellus, formèrent un complot
1 Pline, XXXIII, 8. « In ferreo annuln rquilcs judicesque intellige- » bantur ; > et plus loin: u AuvAorilas nominis ijudicum circa publi- ■ catws tubttitit. - — 2 Tito Live, XXII, ôi, i>3 ci 54. Le nombre des fugitifs n'unis à Canouse fui bientôt do dix mille; car, d'un autre côte quatre mille hommes se sauvèrent à Venouse avec Terenlius Varron; et Tite-Livc faii dire à Manlius (XXII, 60) que, si les six mille hommes qui se laissèrent prendre dans le petit camp avaient rejoint le consul, la République aurait vingt mille hommes en Apulie. Les débris de l'armée de Cannes, transportés dans la Sicile, se composaient donc de quatorze mille homm-s.
pour abandonner l'Italie; ce fut le jeune Scipion qui les arrêta. Tons les chevaliers equo publico qui avaient pris part à la déroute ou à la conspiration de Metellus, furent prives du cheval donné par l'Etat, mis au nombre des œrarii et chassés de leur tribu l . C'étaient là des punitions légères ; mais pour ceux d'entre eux qui n'étaient ni sénateurs ni fils de sénateurs *, on en trouva de plus rigoureuses; ils furent transportés en Sicile avec les fantassins qui avaient échappe au désastre de Cannes 3 . Un sénatus-consulte les obligea à servir à pied, et plus tard, en 210 av. J.-C, les nouveaux censeurs qui durent inscrire ces chevaliers sur les rôles de la cavalerie, effacèrent les années de service qu'ils avaient faites avec les chevaux payés par l'État, et les obligèrent à recommencer leurs dix campagnes avec des chevaux achetés à leurs frais (equis prltatis 4 ). Ces chevaliers, qui n'étaient pas nobles, furent privés de congés et de décorations militaires 5 , enfin relégués pour tout le temps de la guerre à Lilybée, loin des champs de bataille, où ils auraient pu réparer leur honneur 6 .
Mais les sénateurs et fils de sénateurs, les chevaliers illustres qui portaient l'anneau d'or et appartenaient aux six centuries sénatoriales, quoiqu'ils eussent commis les mêmes fautes, échappèrent à tant de rigueurs. Ils en furent quittes pour voir leurs noms inscrits sur les registres du cens dans des catégories peu honorables ; mais cette note sans force 7 , cette dégradation
» Tite-Live, XXIV, < 8 et 43. — * Tite-Live, XXV, 6. Discoure d'ondes envoyés des légions delà Sicile occidentale à M. Marcellus: t An voBis. libekixîue vestrh ignoscitis facile, Paires conscripli? in » hœc vilia capita sœvitisï » — 3 TiteLive, XXIII, 25 et 31, cl XXIV, 18. — * Tite Live, XXVII, 11. - & Tite Live, XXV, 7. — « Tite-Live, XXV, 6. — ' Tite-Live, XXIV, 18.
purement nominale, ne les empêcha pas d'arriver aux honneurs. Le consul Varron reçut les félicitations du Sénat pour n'avoir pas désespéré de la République, et il fut envoyé comme proconsul dans le Picenum. Q. Fabius Maximus, le fils du Temporiseur, un des tribuns militaires qui s'étaient sauvés de Cannes, fut nommé cousul en l'an 213 av. J.-G. ; P. Scipion alla remplacer en Espagne son père et son oncle ; et L. Gaîcilius Metellus, l'auteur du complot de Canouse, nommé questeur en l'an 215 et tribun de la plèbe en 214, cita devant le peuple les censeurs qui l'avaient privé de son cheval et noté d'infamie ! .
Justement indignées de l'inégalité dont elles étaient victimes, les légions de Lilybée envoyèrent à M. Marcellus, proconsul dans la Sicile orientale, les premiers de leurs chevaliers et de leurs centurions pour demander qu'on les mît au moins en face de l'ennemi \ Celui qui porta la parole était un ancien chevalier des douze centuries équestres ; car il rappela le sénatusconsulte qui avait forcé les chevaliers equo publico, privés par les censeurs du cheval donné par l'Etat, à servir à pied dans les légions de Sicile \ Voici le langage fort naturel que Tite-Live lui prête :
« Nous avons entendu dire que ceux qui ont échappé » comme nous au désastre demandent et exercent les » honneurs, et gouvernent des provinces. Est-ce donc, » sénateurs, que vous réservez toute votre indulgence
1 Tite-Lhc, XXIV, 43. — * Tite-Live, XXV, 6. An »ii av. J.-C. — 3 Tite-Live, Ibid. « Quum primum de nobis triste sejutcs-cos- > sultum factum est . » Cotup. i nt>Li\e, AXIV, 18. ■ Triste senatos- • consuLTiH, ut H omnes, quos censores notassent, pedibus mererent. » L'orateur s'appelle tuile», soldai légionnaire, parce qu'il est un de ces chevaliers mis à pied par le Sénat, qui ne purent remonter à cheval qu'en l'an 210, en qualité de chevaliers equo privaio. Il parle en îi? av. J.-G.
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» pour vous et pour vos enfants, et que vous nous » méprisez trop pour n'être pas cruels envers nous? »
A celle réclamation si juste, à cette demande si honorable, le Sénat fit répondre avec une sécheresse orgueilleuse : « Qu'il ne voyait aucune raison de con- » lier les intérêts de la République à ceux qui, sur le » champ de bataille de Cannes, avaient abandonné
• leurs compagnons d'armes; que, si le proconsul » M . Glaudius en jugeait autrement, il fit ce qu'il croi-
• rait conforme à l'intérêt public, mais sous sa res- » ponsabilité 1 . »
On reconnaît à ce langage l'aristocratie insolente et trop vantée des magistratures curules, composée en grande partie de plébéiens anoblis ", qui dédaignèrent la plèbe du jour où les patriciens cessèrent de les mépriser.
De même que la noblesse de Venise, mais avec moins de succès, elle essaya toujours de fermer son livre d'or et d'empêcher les hommes nouveaux d'y inscrire leurs noms. A celle race de parvenus appartenaient les Gaîcilius Metellus, qui, fiers de ce que PraBneste, leur patrie, élait plus voisine de Rome qu'Arpinum, voulurent barrer le chemin des honneurs à Marius et à Gicéron.
Dès l'époque de la seconde guerre punique, pour se venger d'un vers satirique, ils menaçaient le poète Nievius de la bastonnade 3 , et ils faisaient arriver aux
• C'est à peu près aussi juste que si l'on eût dégradé ot déclaré indignes de combattre tous les survivants de Waterloo, à l'exception des généraux, des colonels et des officiers d'etat-major. — 2 Tite- Live, XXII, 31. — 3 IVrenlianiis Maunis. lie mclïi;, p. 2J39 :
* Fnlo Mflelli Homct fut ni contules
» — lubunl mnlnm MeleUt .\œvio poelœ. »
Comp. Cicéron, In Verrem Acti» prim i, \, cl Ascouius Ad 'ittnc lo-
cum, s. v. Te non fato.
magistratures leur fils coupable d'une trahison, pendant que les quatorze mille légionnaires et chevaliers de Cannes expiaient cruellement le tort d'avoir survécu à une armée de quatre-vingt mille hommes.
Animée d'un orgueil nobiliaire si partial, l'aristocratie sénatoriale maintint longtemps encore la ligne de démarcation qui séparait les six premières centuries équestres des douze dernières, les fils des sénateurs des iils des publicains, la jeune noblesse que l'anneau d'or destinait au Sénat, des chevaliers qui, ayant la richesse (splendorem equestrem) sans l'illustration, portaient seulement l'anneau de fer.
DKS CHKVAl.IERS ROMAINS