I1IST0IKE
paysan s'abaissait sur le noble qui osait, comme Cœson, fils de Cincinnalus, faire obstacle à l'action des tribuns et les troubler sur le Forum, devenu leur domaine \
Le patricien perturbateur, fût-il même un consul, dès qu'il avait enfreint la loi sacrée, qui était le seul lien entre la Rome plébéienne et la Rome aristocratique, n'était plus aux yeux du tribun qu'un étranger, ennemi 2 du peuple des campagnes dont le tribunat
était la sauvegarde. Il était saisi, chargé de chaînes, et jeté en prison jusqu'au jugement de perduellion K En l'an 365 av. J.-C , le dictateur Camille essaya d'intervenir entre plusieurs tribuns de la plèbe, dont
l Tite-Live, III, 13. ■ Virginia* arripi jubet hominem et in iHncula • duci. • La prison publique était sur le Forum. Cieson y fut retenu (retentusin publieo). et, quand il eut fourni caution, il fut relâché. . Dim ssis e Foro nocte proxima in Tuscos in exsilium obiil. » — 2 Perduc'.lis, c'était un ennemi. Le jugement de perdue Mon a le caractère d'une déclaration de guerre à l'agresseur de la plèbe. — 3 Le jugement de Coriolan, raconté en détail par Plutarque {Vie de Coriolan, XVII, XVIII, XX), nous montre que, dans le jugement de perductiion, il y avait deux peuples en présence et en guerre déclarée l'un contre l'autre. Les tribuns et les ediies de la plèbe, ayant voulu amMer Coriolan comme ennemi {perdxtellem!, sont repoussés, et les édiles intime frappés par les patriciens ( ch. XVII). Sicinius rassemble les tribus et déclare que les tribuns ont condamné Marcius à mort (ch. XVI11). Il ordonne aux édiles de la plèbe de se saisir de lui et de le précipiter de la roche Tarpéienne: t npovixzU toî« àyopavéïiot;, » avaya-frivra; ls\ t^v axpav, iù6l« wuai xart ttjç û-koxcijiévtiç
i çipaYYoç. » Hais les patriciens couvrent Marcius de leurs corps, et les tribuns., voyant qu'il est impossible de tirer vengeance de lui, sans tuer beaucoup de patriciens, consentent à le faire juger parles tribus- Marcius (ch. XX) est condamné à l'exil : « *Uv 5k T^px tt,; xaxaûixr,; » otoio; çurt. . L'exil de l'ennemi de la plèbe était, comme la composition de cinq cent mille as, un moven d'éviter la guerre entre le peuplo delà ville et celui de la campagne. Comp. Denys, X. 31 (an 454 av. J.-C.) Le tribun Icilius veut précipiter de la roche Tarpéienne un licteur du consul, qui avait porté la main sur son viateur. Ce licteur s'était mis en guerre avec la plèbe. Aux yeux dlcilius et des iribuns.il était un ennemi (pcrduellù).
les uns gagnés par le patriciat opposaient leur veto aux propositions de leurs collègues 1 : t Je ne mêlerai > point, (lisait le dictateur, un magistrat patricien » à l'assemblée de la plèbe, si G. Licinius et » L. Sextius cèdent à l'opposition de leurs col- » lègues. Mais , si , malgré cette opposition , ils » veulent imposer des lois à Rome comme à une » ville conquise, je ne souffrirai pas que des tribuns » brisent l'arme du tribunat. »
Comme Licinius et Sextius continuaient à ne pas tenir compte du veto des autres tribuns, Camille envoya ses licteurs pour chasser la plèbe du lieu de l'assemblée.
La guerre était déclarée. Un patricien avait attenté à la majesté de la plèbe souveraine au Forum, et violé par une invasion hostile le territoire légal des tribus dont aucun patricien ne devait franchir la limite pendant l'assemblée. La plèbe vota un plébiscite ordonnant que, si M. Furius faisait le moindre acte dictatorial, il serait soumis à l'amende de cinq cent mille as \ C'était celle qu'on infligeait à l'ennemi public 3 après le jugement de perduellion. Camille, s'il voulait rester dictateur, n'avait plus qu'à payer cette somme énorme pour l'époque ou, s'il ne pouvait fournir caution pour le paiement 5 , il lui fallait se con-
l TitK-Live, VI, 38. « Si C. Licinius <l L. Sextius intircessioni colle- ■ gnrum crdunt, mhil patricilm macistiiatom ixskram coxcilio i lfbis. » — 2 Tile-Live, VI, 38. « ùfagislralu te abdicarit ... quia Iribuni pie » bis tulrrunl nd plebrm, idque plèbes scivil, ul, si il. Furius pro » diclalurc quid cgisset, quiincextuu million ei mulcla esset. » — a Dcnys (XVI, 18, fin) appelle celle amende : xl^pa -cf,? etaamreXtaç. il la pone à cinquante mille drachmes d'argent. Elle fut imposée à Postumius Mcgellus, vers la fin de la guerre du Samnium. — 4 Cinq cent mille as d'une livre de cuivre ; c'était le prix de cinq cents chevaux de bataille ou de cinq mille bœufs. — 5 Tite-Livc, III, 13. Cincinnatus, pour obtenir la liberté provisoire de son (Us Caeson.dans un
damner à l'exil ou se préparer à la mort : Camille abdiqua. Les faisceaux du dictateur s'abaissèrent devant la majesté de la plèbe, et les lois de Licinius Stolon furent votées (366 av. J.-C).
Combien de temps dura cette loi d'exclusion qui interdisait, même à un dictateur patricien, même au vainqueur des Sénons, toute ingérence dans l'assemblée plébéienne des tribus ?
On peut être assuré que les patriciens ne votèrent pas dans les tribus tout le temps qu'ils refusèrent obéissance aux plébiscites. Quel eût été leur prétexte pour se soustraire à ces lois de la plèbe, s'ils avaient fait partie de l'assemblée où elles étaient disculées et votées? Mais, privés du droit de suffrage au Forum, ils avaient une juste raison pour ne pas reconnaître l'autorité des résolutions qu'on y prenait, ni des magistrats qu'on y nommait sans leur concours. Tribuns et plébiscisles leur étaient réellement étrangers, et n'étaient faits que par les plébéiens et pour les plébéiens.
Lselius Félix disait que les tribuns de la plèbe n'appelaient pas les patriciens à l'assemblée, et ne pouvaient leur faire aucune proposition ; que, pour celle raison, les plébiscites votés sur l'initiative des tribuns, n'étaient pas des lois proprement dites, et qu'ils n'étaient pas obligatoires pour les patriciens avant la loi du dictateur Horlensius (286 aY. J.-C.) l .
procès politique semblable, n'avait pu se faire cautionner que pour Irento mille as. 11 vendit tous ses biens à perte pour rembourser ses garants, et ne garda que quatre jugères, ou un hectare de terre, audelà du Tibre (Tilc-LLve, 1 11 3 26). Cincinnalus n elail pauvre que parce que le procès politique de sou (ils l'avait ruiné.
» Laîlius Félix, dans Aulu-Gelle, XV, 27. « Tritmni auUm plcbis nr- >< que adrocant pntricios, neque tid H las rr frire de ulla rr pn»unl : « 71a, ne legesquidem proprie sed plébiscita appclUnUur, quœ Iribunii
La raison des patriciens pour ne pas obéir aux plébiscites était, scion Gaius, qu'ils n'étaient pas votés sur leur initiative 1 . En elîet, même au temps de Cicéron, une proposition de loi ne pouvait être faite à l'assemblée curialc ou à l'assemblée centuriate, que par un patricien 2 . Au contraire, dans l'assemblée des tribus, l'auteur de la proposition qui devait être transformée en plébiscite (auctor ou princeps rogations), était toujours plébéien aux premiers siècles de la République, puisque les patriciens n'y étaient pas convoqués par les tribuns. Lœlius Félix et Gaius sont
» ptebis ferentibus accepta sunl: quitus rogationibus unie patricii ■ non lenrb mlur , donec Q. Hortcnsius dielalor eum legem tuiit, ut <o
• jure quod plcbts slaluisscl omnrs Quirites Icncrenlur. »
l Gains, I, 3. a Patricii dicebant se plcbiscitis non teneri quia sine » auctoritatk rortiw» facla essent. » AuctorUas signifie initiative de la proposition d'une loi (Voir liv. I" ch. Il, g 3j. Tite-Live (XXII, Ï5, fin), parlant de la proposition, qu'on agitait dans l'assemblée des tribus, de confier à Minucius un pouvoir égal à i elui du dictateur, dit que la faveur du peuple était acquise à la proposition. Il n'y manquait qu'un homme pour en prendre l'initiative. Ce fut Tércntius Vairon qui s'en chargea : « Superante fa cure, auctoritas tattu n rogutioni det rat ; unus
• incentus est suasoi» Ltr.is C. Terentius Varro. ■ Le plébiscite, qui condami'.ait Cicéron à l'exil, portait en tète le nom de Sédulius, mentionné faussement comme l'autour de la proposition (Cicéron, pro donui sua. XXX). « Consutari homini P. Claudius ... ciri totem adimerc » p d tit, concilin advocato, . Shuji.io piuncii>b, qui se illo die confirma •» rit Routa* non fuisse ! Quod si non fuit, quid te audacius, qui (jus
• nomvn ikcidehi»? Qmd dfsprratius, qui, ne etnenlirndo quidrtti, i* potueris auctorem adumbrare meiiorem t u Celui qui se faisait adopter (levant l'assemblée curiate devait porter lui-même la proposition devant les trente curies; on lui demandait: « Aixtorne r* ut (le » nom du père adoplif} in ievilœ necisque polcslaUm hubrat ut in fi
• Ho. - {Ibidem, ch. XXIX et XXX;. — ^Cicéron, Pro domo sua. X!\ . t Probatc gmus adoptionis. . jam patricius nemo relinquetur . Ha po
• putus Nonianns, breri tempnre, neque regem sacrorum hafnhil . ne
» que MLTOlWS CtNTI lUATOIll M KT Cll.lATOlilM COMITIORIU. » Coilip. TïtC-
Li\e, M, 41. « AVe centuriatis nec curialu comiliis Patres aictouk-. ■» fiant. » Appius raisonne, comme Cicoion, dans l'hypothèse de la ruine complète du jiatriciat. Cicéron (pro Piancio, XX) appelle aussi auctoritas l'influence de la centurie qui vote la première : . l u t » centuria prteroguliva tant um habcl aictoritatis. »
donc d'accord pour expliquer le refus que faisaient les patriciens, d'obéir aux plébiscites par la loi qui leur interdisait de les voter.
Or, nous trouvons dans l'histoire romaine une loi toujours renouvelée et toujours vaine, pour soumettre les patriciens aux plébiscites. Son renouvellement même est une preuve de la protestation persévérante du patriciat. Car on a remarqué que, parmi les ordonnances, celles qui sont reproduites le plus souvent, sont celles qu'on applique le moins. Quand le législateur se répèle, c'est qu'il n'est pas obéi. Dès l'année 44G av. J.-C, les consuls Valerius et Horalius, pour décider la question de savoir si les plébiscites étaient obligatoires pour les patriciens, firent déclarer par les comices ccnturiates que les décisions de la plèbe assemblée par tribus, seraient des lois pour le populus 1 (peuple noble).
Un peu plus d'un siècle après, Publilius Philo refit la loi Valeria-Horatia, en lui donnant cette forme nouvelle : « Les plébiscites obligeront tous les hommes » des curies 2 . » (337 av. J.-C). Enfin, en 286 av. J.-C, la plèbe tourmentée par les créanciers, après de longues et terribles révoltes, finit par se retirer sur le Janicule 3 , c'est-à-dire par y transporter son marché et ses réunions politiques, comme autrefois au Mont- Sacré ou sur l'Aven tin.
Le dictateur Hortensius prit le rôle de Menenius Agrippa. 11 alla trouver la plèbe réunie sur le Janicule
l Tite-Live. 111,55. « Quum in conlrorrrsn jure rssel lenerenlurne ■ paires plébiscite, Irqem ernturialis eomitiis lulcre, ut quod tribulim » plrbes jussisset populum leneret. • — * Tite-Live, VIII, lî. « Utplt » biscila omnrs QuirWs tenereni. » — 3 Tite-Livc, Epitome du livre XI. Il est impossible ici de supposer que la plèbe ait quillé Home et le territoire des vingt-neuf tribus rustiques qui ciblaient alors, pour aller se fixer à demeure sur le Janicule.
Digit
un jour de nundines, et, dans le bois de chênes qui couronnait la montagne, il fit voter plusieurs lois, dont Tune renouvelait, dans les mêmes termes, celle dePùblilius Philo, et soumettait tous les hommes des curies aux plébiscites l . Or, Laelius Félix 2 dit que, jusqu'à celte dictature d'Hortensius, les plébiscites n'obligeaient pas le patriciat. Il est donc certain qu'au moins jusqu'à l'an 286 av. J.-C, les patriciens ne votaient pas dans les tribus assemblées au Forum.
Il est même fort probable que les patriciens, après 286 comme après 446 et après 337 av. J.-C, continuèrent de protester contre une mesure politique illogique et injuste, qui leur imposait des obligation*; ne correspondant à aucun droit. D'après Salluste J , les discordes et la lutte entre les patriciens et les plébéiens ne cessèrent qu au temps de la seconde guerre punique. C'est donc entre 286 et 218 av. J.-C. qu'il faut placer l'admission des citoyens de famille sénatoriale 4 au vote dans l'assemblée des tribus. Mais, précisément entre ces deux dates, se place la révolution qui, vers l'an 240 av. J.-C, changea toute la constk tution romaine.
Cette révolution de 240 av. J.-C. opéra la fusion des deux peuples distincts, qui, jusque-là, avaient lutté dans la cité romaine 5 . Le populus noble de la ville
1 Pline. Hist. nat., XVI, 45, n° 10. « Q. Hortensius dictatorJiquum
• plebs seiessisset in Janiculum, legem in jEsculrto lulit, ut quod ea
• jussissel omnes Quiritcs lencret.» — * Luîlius Félix, loc. cit. — 3 Sallusle, fragin. 8 des Histoires, éd. Gcrlach.p. 21.3. • Discordiarum tt » eertaminis uirinque finis fuit secundum bellum punicum * — 4 Patres désigne toute l'aristocratie sénatoriale, et comprend également les nobles plébéiens et les patriciens. — s Nicbuhr a placé celle fusion du populus cl de la plèbe à l'époque des Décemvirs; mais elle n'eui lieu que deux siècles plus tard, après la première guerre punique. Cet homme de génie a trouvé le secra de l'histoire des premiers siècles de la République romaine, qui est celle dualité du
s'unit intimement à la plèbe rustique, pour former un seul corps de nation. Tandis que 1ns membres de l'aristocratie urbaine acquéraient le droit de voter dans leurs tribus, à l'assemblée du Forum, les plébéiens de la campagne, les hommes des classes moyennes se faisaient inscrire comme quirites, dans les trente curies de la ville. L'antagonisme du peuple de la ville et du peuple de la campagne diminua sans disparaître. Désormais toute sécession, c'est-à-dire toute tentative pour transporter le marché des plébéiens de la campagne et l'assemblée des tribus autre part qu'à Rome, devint impossible ; et, de leur côté, les patriciens n'essayèrent plus de se soustraire ni aux plébiscites ni *à Taulorité tribunitienne.
Jusqu'à cette fusion du populus et de la plèbe, les chevaliers des six centuries sénatoriales qui votaient au Champ-de-Mars en tète des dix-huit prérogatives, restèrent, par compensation, privés du droit de suffrage dans l'assemblée des tribus. La révolution politique qui eut lieu vers l'an 240 av. J.-G. les fit rentrer dans le droit commun, en faisant cesser à la fois et leur exclusion de l'assemblée du Forum et leur privilège dans l'assemblée centuriatc. Elle coïncide avec la révolution économique et monétaire que nous avons décrite. Mais, si les changements dans le poids des monnaies et dans la fortune publique et privée en furent l'occasion, elle fut amenée par des causes politiques
populus et de la plèbe rustique, formant en réalité deux nations en une, mêlées et non fondues. Si l'on pouvait faire un reproche à son système, ce ne serait pas de pécher par excès de hardiesse. Niebuhr a trouvé la route do la vérité; mais il ne l'a pas suivie jusqu'au bout. Il a borné à l'an 450 av. J.-C. la portéo de sa découverte historique, dont les conséquences s'étendent au moins jusqu'à l'an 240. Il n'a pas manqué de prudence, mais de logique.
puissantes 1 . Nous allons décrire les changements qui la préparèrent et qui, de 386 à 240 av. J.-C, firent passer la prépondérance du peuple de la ville au peuple de la campagne.
S III. — Causes politiques qui ont préparé LA RÉVOLUTION PAR LAQOBXt* LA CONSTITUTION ROMAINS PUT CHANGÉE, VERS L*AN 240 AV. J.-C.
La chevalerie romaine, considérée dans son ensemble, ayant formé depuis l'an 400 av. J.-C. toute la première classe de citoyens, il est impossible de séparer son histoire politique de celle de la constitution de Servius. D'un autre côté, les six premières centuries de chevaliers, ayant voté longtemps en téte de l'assemblée centuriate, tandis que leurs membres étaient exclus de l'assemblée des tribus, leur influence politique dépendait de l'issue de la lutte séculaire engagée entre la noblesse et la plèbe.
Il est donc nécessaire, pour suivre les vicissitudes par lesquelles a passé la chevalerie considérée comme corps politique, d'esquisser un tableau des révolutions romaines, et surtout de remonter à la cause principale qui lésa produites. Cette cause, c'est celle que Niebuhr a indiquée, mais sans déduire toutes les conséquences qu'elle renfermait: c'est la dualité primitive du peuple Romain, l'antagonisme du patriciat de la ville et de la plèbe rustique ; plus tard, de la noblesse urbaine, et ' de l'aristocratie municipale des chevaliers.
Cicéron opposait encore dans le jtro Sulla* le pa-
1 Denys (ÎV, il), après avoir décrit la constitution de Servius,
ajoute : < Oûcoç 4 x<fr]io; toû xoXixeûjwiTo; iicrajUj&TtTai elç
» &n.|iouxcàTtpov, dvd-pcaïc **4t putofltlç loupai*. ■ — 3 Pro Sulla, ch. VU et VIII. Cicéron dit à L. Manlius Torquatus : « Itlud quaro, eur • me peregHnum esse dixcrUI— Hoc dico te esse ex municipio [Arpina-
HISTOIHB
tricien, l'homme dont la famille était originaire de Rome, au citoyen d'origine municipale qui, pour le Romain de la ville, était un étranger à cause de ce défaut de naissance. Les municipes les plus rapprochés de la ville, comme Tusculum, devinrent presque des faubourgs de Rome. Leur noblesse confondit ses intérêts, ses sentiments avec ceux du patriciat. Mais les municipes, les colonies, les préfectures plus éloignées continuèrent la lutte de la campagne contre la ville. Leurs chefs, c'étaient ces hommes nouveaux que la vieille aristocratie écartait des honneurs avec un soin jaloux l . Cicéron résumait toute l'histoire politique de Rome en trois mots, lorsque comparant Àtina, à l'orgueilleuse Tusculum, qui déjà ne comptait plus ses consulaires, il disait : « Atina, préfecture moins an- » cienne, moins voisine de Rome, et moins illustre » que Tusculum par les magistrats qu'elle a pro- » duits 2 . »
Nous avons mon I ré que la plèbe rustique et le patriciat formaient, en 493 av. J -C. deux peuples rivaux, mais unis par le besoin d'une défense commune et par le traité qui avait consacré l'institution du tribunal. Bientôt la plèbe urbaine, un instant unie à la plèbe rustique pour obtenir cette importante ga-
» tium). — Faleor.... non possunl omnrt esse patricii.... Ac si, indices, • céleris pairiciis, me et vos peregrinos rideri oporUrel, a Torquato ta- » men hoc vitium silrrctur. Estenim ipsea malerno génère municipa- » lis. » La même opposition se retrouve à toutes les pages du Pro Sextio (ch. XV, XXV, XXVII, XLV, L, LUI, LIX, LXII). Cicê>on,au chapitre XLV de ce plaidoyer, appelle le grand parti qu'il représente municipales ruslicique Romani, cl, f.u chapitre L, rrrum populum, par opposition à la populace urbaine soudoyée par le patricint.
1 Cicéron, Pro Murena. VIII — 2 Pro Plancio, VU! - Tues ex » municipio antiquissimo Tusculano.... Uic est e prafectura Atinati » non tam prisca, non iam honorata, non Utm suburbana. » Voir aussi les chapitres VI et IX.
rantie, s'en détache, et retombe sous le joug des patriciens. Dès 470 av. J.-C., les plébéiens ne veulent plus que les curies décident l'élection des tribuns de la plèbe, parce que les clients des nobles forment la majorité dans l'assemblée curiate 1 . C'est à la même époque que, selon Pison, on nomme cinq tribuns de la plèbe au lieu de deux. Chacun représente une des cinq premières classes 2 . La sixième classe, celle qui devait contenir la plupart des affranchis de la ville, se trouve ainsi séparée de la plèbe rustique, et privée de la protection tribunitienne.
Cent soixante ans plus tard, les chefs des grandes maisons de Rome s'appuient encore sur la plèbe urbaine presque toute composée de leurs clients 3 et de leurs mercenaires. C'est un homme de la plus orgueilleuse famille patricienne, qui, en 311 av. J.-C, systématise cette alliance du palriciat avec la populace de la ville. Le censeur Appius Claudius répartit la foule des petites gens dans toutes les tribus, pour altérer l'indépendance des votes, soit au Forum, soit au Champ-de-Mars 4 . Il fait nommer par les tribus
i Tite-Live, II, 58. Comp. Denys (IV, 23, fin), sur l'introduction des affranchis dans l'assemblée curiate, au temps de Servius. — 9 Asconius, In oratione pro C. Cornclio, s. v. Tania igitur rirtus. Comp. Tite-Live, III, 30. — 3 Tite-Live (Y, 32) dit que les hommes de la tribu et de la clientèle de Camille formaient uno grande partie de la plèbe. — * Tite-Live, IX ; 46. . HumUibus per omîtes » tribus divisis Fonm et Cahpom currupit. » A une époque où les tribus n'étaient pas encore subdivisées en classes, la répartition des pauvres dans toutes les tribus ne pouvait influer sur les votes de l'assemblée centuriato. Mais l'assemblée des tribus se réunissait aussi au Champ-de-Mars pour l'élection des questeurs (Cicéron, Ad fami- UareSy VII, 30) et pour celle des édiles curules (Varron, De re rustica, III, 2). Ces comices par tribus étaient présidés par un consul qui prenait les auspices. Après le vole, on divisait, dans chaque tribu, les suffrages obtenus par chaque candidat (diribebantur suffragia) ; puis pour décider entre deux candidats qui auraient le même nombre
réunies au Champ-de-Mars un de ses scribes, M. Flavius, comme édile curule, et il introduit dans le Sénat des lils d'affranchis \ afin de renforcer dans cette assemblée le parti des hommes de la ville'. « .Depuis ce temps, dit Tite-Live, la cité se trouva » divisée en deux partis ; celui du grand et vrai » peuple romain (integcr populus) soutenait et res- » pectait les hommes de bien ; l'autre était la faction » du Forum. »
Les deux censeurs de l'an 302 av. J.-C, l'un patricien populaire, 0- Fabius, l'autre plébéien, P. Decius, refoulèrent dans les quatre tribus urbaines cette tourbe d'affranchis qui composait la faction du Forum et se mettait à la disposition de l'aristocratie. Mais la clientèle des patriciens se renouvelait de siècle en siècle par les affranchissements et, de 302 à 220 av. J.-C, les affranchis se répandirent de nouveau dans les tribus rustiques 3 . Les censeurs de l'an 220 les renfermèrent encore une fois dans les tribus Esquiline, Palatine, Suburanc et Colline. Le père des Gracques, Sempronius, voulut même rayer du nombre des ci-
de voix, on tirait au sort les noms des tn nte-rinq tribus (Dr re rutlica, III, 17), et, en cas de partage égal, celui dont les voix étaient sorties les premières était nommé (Cicèi on, Pro Plnncio, XXII). C'est co que Cicéron appelle sorlitio cedilicia. On auiu.<n<;aii le vote de chaque tribu en suivant l'ordre indiqué par le sort (Voir la note 3 au livre II à la fin du volume).
i Tite-Live, IX, 29. Diodorc do Sicile, XX, 36. M Mommsen, Ilist. romainr, t. II , liv. Il, ch. III, p. 86 de la trad. de M. Alexandre, reproduit la théorie qu'il avait déjà, exposée dans son livre sur les Tribut romaines (AHona, 1844, p. 100-1 18), el d'après laquelle le censeur Appuis aurait porté sur la liste des citoyens des individus non possesseurs fonciers. Il n'est question ici de propriété mobilièie ou foncière ni d;ins Tite-Live ni dans Diodorc. Festus dit : a j n asti- • malione censoria as infeelum rudus appeliaiur. » Voir Ampère, Histoire romaine à Rome, t. II, p. 329. — 3 Tiie-Li\e, IX, 46. t Quœsierat opes cubais. » — 3 Tite-Live, Epilome XX.
toyens, en 169 av. J.-C. \ les hommes de cette populace urbaine qui, quarante ans plus tard, assista indifférente ou même prêta la main à l'assassinat de ses fils. Il fallut qu'un Appius, fidèle à la tradition de sa famille, prit la défense des affranchis, pour qu'ils fussent maintenus au rang de citoyens de la tribu Esquiline. C'est sur les laboureurs et les moissonneurs des tribus de la campagne que les Gracques 9 et Marius 3 s'appuyaient. Au contraire, le patricien exclusif, pour qui la patrie romaine était limitée à l'enceinte du Pomœrium, Sylla, répandit parmi les tribus dix mille affranchis surnommés les Cornéliens. Personne n'a mieux dépeint ce parti mêlé de chefs patriciens et de bandits recrutés à prix d'argent dans les carrefours de Rome, que le grand orateur, l'homme nouveau d'Arpinum qui toute sa vie l'a combattu, qu'il fût conduit par un chef avoué comme Sylla, ou par des chefs hypocrites couverts du masque de la démagogie comme Catilina ou Clodius.
• Penses-tu, dit-il à Clodius 4 , que le peuple » Romain soit le peuple composé de ces gens qui se » vendent à tant la journée ? que l'on pousse à faire
• violence aux magistrats ? à mettre le siège autour » du Sénat ? à demander chaque jour le meurtre, » l'incendie, le pillage? Ce peuple que tu ne pouvais » rassembler en nombre suffisant qu'en faisant fermer » les boutiques 5 ? Ce peuple, à qui lu avais donné » pour chefs les Lentidius, les Lollius, les Plaguleius,
1 Tite-Livc,XLV, 15. — 9 Appien, Guerres civiles, 1, 13 et 14. — s Appien, Ibidem, 1, 30, appelle les partisans de Marius i^poixot, cl ses ennemis drtjxol, toaitixo*., itoXittx^ £/>,<*. — 4 Cicéron, Oralio pro dtnno sua, XXXIII. — 5 Cicéron (Pro Scxlio, LUI) dit que la tribu Palatine était celle où se recrutaient les bandits de la faction du Forum, a Palatinam, per quam omnesiUœ pestes vexare populum
• Romanum dieebantur, perdidit. •
356 IIISTOIItK
» les Sergius 1 ? Quel peuple romain digne d'inspirer
» le respect et la terreur aux rois, aux étrangers, aux
• nations les plus lointaines ! Une multitude ramassée
• parmi les esclaves, les gens à gages, les bandits.
• les misérables î Mais le peuple Romain, tu Tas vu » au Champ-de-Mars dans sa grandeur et sa beauté » imposante, lorsque toi-même tu as eu le droit » d'essayer contre l'autorité du Sénat, et contre les » sympathies de l'Italie entière, l'effet de ta parole. » Voilà le peuple vainqueur et dominateur de toutes » les nations, lu l'as vu, misérable, dans cette bril- » lante journée, où tous les chefs de la cité, ceux de » tous les ordres, de tous les âges, croyaient voter
• non sur le salut d'un citoyen, mais sur celui de la
• cité entière, lorsquenfm le Champ-de-Mars se rem- » plil d'hommes qui avaient fermé, pour y venir, » non des boutiques, mais des municipes. »
Si, pendant toute l'histoire de la République, l'antagonisme des Romains de la ville et de ceux de la campagne est le fait dominant, si, même
1 Cicéron, Pro Scxlio, XV. Four se rendre mafirc du Forum, en l'absence des Romains de la campagne cl des municipes, Clodius avait fait abolir la loi Fufia qui déclarait que les comices ne pourraient avoir lieu tous les jours fastes, et l;i loi Jî/t'a qui permettait à un magistrat d'arrtMer les suffrages, en annonçant qu'il observait le ciel. Cette loi de Clodius était, dit Cicéron, la ruine de la République loui entière. Ln effet, l'assemb.ée des tribus devint une machine à voter qui, sous l'impulsion du tribun démagogue, se mit à fonctionner avec une activité effrénée. I! y eut des assemblées où chaque tribu rustique était à peine représentée par cinq personnes. Pro Sextio, LI : * Omiito eus legts quœ fvrunlur ila rix ul quini tl
• ht ex alia tribu qui suffragium ferant uperianlur. • Cicéron Pro domo, XXX) parlo d'un certain Sedulius, dont le nom figurait sur I e plébiscite par lequel il fut exilé, comme celui du citoyen qui avait volé le premier. Cicéron ne trouve pas étonnant que ce patriote fut le premier au Forum le jour de l'assemblée, puisque, faute d'abri, il v coucjaa.
au temps de Cicéron, le citoyen d'un municipe avait deux patries et n'était qu'un fils adoptif de la cité romaine 1 , c'est dans la prépondérance, ou de la population urbaine, ou de la population rustique, aux divers siècles de Rome, que nous devons trouver la cause des révolutions qu'elle a traversées.
Sous les rois, il n'y eut ni assemblées de tribus, ni assemblées politiques des centuries. La première élection faite dans rassemblée centuriate, fut celle des deux premiers consuls 2 ; et la première loi que les centuries votèrent, fut celle de Valerius Publicola sur l'appel au peuple (494 av. J.-C.) 3 . Avant l'expulsion des Tarquins. c'est toujours l'assemblée des trente curies de la ville qui est appelée à choisir le nouveau roi et même, lorsque les Tarquins sont chassés, la première pensée de Valerius et de Junius Bru tus, est de convoquer les curies, pour qu'elles sanctionnent par leurs votes la révolution qui vient do s'accomplir 5 .
Le peuple des curies (Quirites) était celui de la ville de Rome. 11 se réunissait au Comitium 6 , au nord-est du Forum, devant les marches de l'escalier par où Ton montait à la curie Hostilienne, et au pied de la plate-forme du Vulcanal, sur laquelle fut placé, depuis l'an 150 av. J.-C. 7 , le tribunal du préteur. Tandis que les trois cents sénateurs, chefs des trente curies,
l Cicéron, De legibus, H, 2 : . Ego, mrhercule, omnibus munici-
• pibus duas censeo esse palrias : unam natimv, allrram civitalis ; ut
• H le Calo, quum esset Tusculi natus, in pnpuli Rnmani civitatrm
• susceplus est. Haque, quum orlu Tusculanus esset, civitate Rnma- » nus, habuit allrram loci patriam, altérant juris.» — 2 Tilt— Livc, I, 60, tin. — 3 Cicéron, De Rrpublica, 11, 31 : « Publicola legem ad
• populum tulil eam quœ crnluriatis comitiis prima lata est. » — 4 Cicéron, De Rrpublica, II, 13, «7-18, 20. Dcnys, IV, 12. — s Denys, IV, 71. — 6 Varron, De lingua latina, IV, 32 : « Comitium ab
• eo quod eoibnnl en comitiis euriateis cl litium causa. » — 7 Ampère? Ilistnirr romain* à Rouir, t. II, p. 3 1 7-3 2-5 .
délibéraient dans le temple que leur avait bâti le roi Tullus, les chevaliers 1 des six centuries , Rhamnes, Tities et Luceres, réunis au bas des degrés sur le Comitium avec le peuple quiritaire des six demi- tribus, attendaient le sénatus-consulle que le magistrat allait proposer à l'approbation des curies 8 .
Servius Tullius fut le libérateur de la plèbe urbaine. C'est lui qui ordonna que les esclaves prissent part à la célébration des cérémonies religieuses de la fête des Compitatia 3 . C'est lui qui fil admettre les affranchis à voter dans l'assemblée curiate et les inscrivit au nombre des citoyens des quatre tribus urbaines 4 . Ces affranchis devinrent plus tard la clientèle héréditaire des grandes maisons de Rome. Assujettis à leurs patrons par l'usure, ils votaient au Comitium avec leur créancier patricien 5 , qui leur eût fait payer cher toute velléité d'indépendance. La loi civile rendait illusoire la liberté politique des pauvres, et c'est pour cela que Servius, qui voulait leur donner une liberté réelle, commença par payer leurs dettes et par défendre que la personne du débiteur fût le gage du créancier 6 .
Si la plèbe urbaine n'était libre que par la protection royale, la plèbe rustique n'eut même sous le règne de Servius aucun droit politique. Les centuries, où ce roi lui fit une place, ne formèrent jusqu'aux premières années de la République, ni une assemblée électorale, ni une assemblée législative. Elles n'étaient, dans l'esprit du législateur, qu'une. organisa-
i Pseudo-Asconius, In Verrrm Art II, t. Dr prettura urbmm, ch. 22: « Comitium locus propter senatum quo coirc equitibu» et po- • iulo Roma.no ucet. » — s Ampère, Uitloirc nmainr à Ruau .1.11, p. 324. — a Dcnys, IV, 14. - 4 Dcnys, IV, 22, tin. — » Denys, IV, 2i, fin. — 6 Dcnys, IV, 9 et 10.
tion militaire el financière pour faciliter la levée des soldats et la répartition des tributs. La campagne était divisée en vingt-six districts religieux on pagi, qui correspondaient aux vingt-six quartiers de la ville répartis entre les quatre tribus urbaines 1 . L'égalité du nombre des divisions de la ville et de la campagne, l'usage de compter, dans la levée en masse des jeunes gens, quatre légions urbaines et quatre légions rustiques 2 , montrent que la population de la ville et la population rurale étaient à peu près en nombre égal. Mais la première exerçait seule les droits politiques. Les plébéiens de la campagne ne jouissaient que des droits civils et, en échange, ils devaient contribuer de leur sang et de leur argent à la défense commune de l'Etat. Jusqu'à l'an 509 av. J.-C., ils n'occupèrent pas, dans le royaume de Servius ou de Tarquin, un rang beaucoup plus élevé que celui qui fut assigné aux alliés Latins sous la République romaine.
Les conquêtes de Tarquin-le-Superbe, qui donna le droit de cité aux habitants de Gabies 3 , augmentèrent le nombre total des citoyens et, depuis le règne de Servius Tullius jusqu'à l'expulsion des Tarquins, on le trouve porté de quatre-vingt à cent trente mille 4 .
i Denys, IV, U et 15. Voir les prouves à la note 6 sur le livre I", à la fin du volume, et Varron, L. L. IV, 8 et 9. — 3 Voir plus haut, livre l", eh. III, § IV. Denys, IX, 13: • aùtùv jifcv r i p tw V èx » tt|; xo>.eu>ç 'PwjxaCwv ^ xpxcîrrï} « xa\ eiîtXtxTo; ixfx*, 8t<j|iypUi»v i {lâXtrrx Tte^wv èyé'/eto, xa\ tûv s'jvrtTatv|iivii>v toîç xéxvxpn TGtyjiaaiv )• Ittzîojv ôjio'j ti /iXhûv xal ôiatxojiwv, à~ oixwv 31 xat\ <ruauijcwv irisa •» To?aÙTv » Denys, IX, 5 : u 'EÇ^emv i-z\ toù; roXîjAioo;, 3'jo |iiv ■ éxâxtpoç dywv 4 Pco|ia(tdv Taytiara twv è; oùrf.ç xtmifttxoéwi tt ( ; - wftîw;, ot/x èXdrrw 5^ tsutt,; ytlfa rf.v ûtù twv àxolxtav Te xa\ ûirri- » xtfwv dtroTraXûTOv. 'AsfxtTO 5' oùtoï; toù A«t(vwv tc xo\ 'Epv£xtiw
ï îôvov; SiitWiov toû xat.Oévto; iïrtxoyptxoy. ■ — 3 Denys, IV, 58. — a Denys, V, 20.
Mais la population urbaine s'accroissait comme celle des campagnes : si le territoire s'agrandissait et se peuplait, des familles nobles, comme les Valerius d'Eretum 1 , les Appius de Regilli 8 , venaient s'établir à Rome avec de nombreux serviteurs, et maintenaient la prépondérance de la ville.
Mais, en 509 av. J.-C, l'aristocratie de Rome, pour chasser les Tarquins, dut payer de quelques concessions politiques le concours des plébéiens de la campagne. Les cadres des classes et des centuries qui, jusque-là, n'avaient servi qu'au recrutement et à la levée des impôts, devinrent ceux d'une assemblée politique, où les paysans paraissaient exercer les mêmes droits que les Quirites de la ville. Il y eut alors deux peuples en un : le premier, plus restreint, celui de la ville, qui, divisé par races et par clientèles 3 , volait dans les comices curiates; le second, plus complet, celui du territoire entier, Rome comprise, qui, divisé par classes, votait dans l'assemblée des centuries. La voix des trente licteurs appelait, comme autrefois, les Quirites de la ville à l'assemblée des curies. Le son du cor, qui était dans le camp le signal du mouvement des drapeaux, convoquait au Champ-de- Mars, en dehors de l'enceinte sacrée du Pomœrium, les classes de l'armée civile de Servius 4 . Le peuple des curies donnait seul Yimperium qui ne pouvait s'exercer qu'en dehors des limites de la ville. Le peuple des centuries désignait, il est vrai, ceux à qui devait être confié le commandement militaire ; mais il se composait de ceux qui devaient le subir. Un consul pré-
i Valère Maxime, liv. II, ch. IV, n» !i. — 2 Suéionc, Vie de Tibère. I. — 3 Lrclius Félix, dans Aulu-Gclle, XV, î7. — * Varron, Dt lingua latina, liv. V, fin.
sidanl rassemblée centuriate au Champ-de-Mars, pouvait, s'il n'était pas encore rentré dans Rome, où finissait son droit de vie et de mort, menacer de ses haches un votant ou un candidat, comme s'il eût encore commandé au milieu d'un camp l .
Le droit de vote des plébéiens de la campagne dans l'assemblée centuriate était à peu près illusoire. Dans cette institution où les historiens modernes ont cherché un progrès de la démocratie, les anciens n'ont vu qu'un stratagème politique destiné à tromper la plèbe et à lui cacher sa nullité réelle 2 . Mais ce n'est pas au bon roi Servius qu'il faut imputer l'invention de cette liberté mensongère. On y sent partout l'habileté persévérante des patriciens, qui, obligés à des concessions, travaillent à en détruire l'effet, et veulent retenir pour eux seuls l'autorité qu'ils ont l'air de partager.
Le Sénat déclara fériés les jours de marché, pour que les assemblées se tinssent en l'absence de la plupart des plébéiens des campagnes. La première classe avait à elle seule quatre-vingt-dix-huit voix sur cent quatre-vingt-treize, et l'on ne peut douter que le patriciat n'y eût conservé une influence dominante 3 . Pour la rendre encore plus irrésistible, les patriciens réservèrent aux dix-huit centuries de chevaliers le droit de voter les premières et à part ; en tète des dixhuit centuries marchaient les six prérogatives proprement dites, celles des Rkamnes, des Tities et des Luceres, remplies des jeunes patriciens, fils de sénateurs. Leur vote, que la superstition romaine prenait pour une inspiration des Dieux, entraînait celui de tous les
l Tite-Live, XXIV, 9. — s Dcnys, IV, 21. « T6v Sf.jiov xawrepa- » TïiyTfaa^. • — 3 En Franco, après la Révolution cl l'Empire, la cause de l'aristocratie se confondait encore avec celle de la grande propriété.
chevaliers, et la première classe suivait l'exemple de la chevalerie. L'accord de toutes les centuries de la première classe rendait superflu le vole de toutes les autres ; rarement la seconde était appelée pour compléter la majorité des quatre-vingt-dix-sept voix. Gomme si ce n'eût pas été assez de tant de précautions contre l'opposition de la plèbe, jusqu'aux lois de Publilius Philo et de Mœnius (337-280), aucune élection, aucune loi faite dans l'assemblée cenluriate n'était valable, si le Sénat n'en proposait la ratification aux curies.
Gomment les plébéiens riches de la première classe eussent-ils songé à contrarier la pensée politique des sénateurs, exprimée par leurs fils dans le vote des six prérogatives, quand ils savaient qu'il dépendait du Sénat de faire annuler par les curies la décision de l'assemblée cenluriate tout entière ? Cette constitution que l'aristocratie faisait remonter au roi populaire Servius Tullius n'a fait illusion à aucun de ceux qu'elle était destinée à tromper. Cicéron l'apprécie comme Denys d'Halicarnassc . lorsque dans le De legibus\ répondant à son frère Quinlus qui déplorait l'établissement du tribu nat, il refuse de voir dans la constitution de l'an 509 aucune garantie eiïective de la liberté plébéienne :
« Ou bien il ne fallait pas chasser les rois, ou il ♦ fallait donner à la plèbe uue liberté réelle , et non » pas nominale. »
La constitution politique attribuée à Servius n'était donc que l'image trompeuse de la démocratie. Au fond elle était tout aristocratique v et les plébéiens
1 Cicéron, Dr Isgtbus, III, 10 : « Quttmobrrm nul cxiycndi rrges » non fuerunl; mil ptrbi nt xon vebuo \>a\t>a li»ei;t«. » — - Cicéron,
n'eurent de sécurité et de force politique qu'à partir de l'établissement du tribunat et de l'assemblée des
tribus.
Jusqu'à l'an 494 av. J.-C, il n'y eut que quatre tribus urbaines. Mais dans les cantons ruraux ou pagi, et surtout dans ceux qui touchaient à la ville, les patriciens devaient avoir de nombreuses propriétés l . Car, lorsque les pagi de la campagne devenus plus nombreux eurent été transformés en seize tribus rustiques, le patriciat conserva encore de l'influence dans quelques-unes d'entre elles. Sur les vingt tribus qui votèrent dans le procès de Goriolan, neuf déclarèrent innocent cet ennemi de la plèbe. 11 devait donc y en avoir au moins cinq de la campagne, qui avaient donné un vote favorable à l'accusé -.
La transformation des pagi en tribus rustiques eut lieu en 494 av. J.-C; elle n'est marquée dans Tile- Live que par ces simples mots : « Romœ tribus factœ*. » Il y eut alors seize tribus rustiques. Les plus rapprochées de Rome étaient : la Romilia sur la rive droite du Tibre 1 , la Claudia sur la rive droite de l'Anio \ la Pupinia entre la rive gauche de l'Anio, Rome et Gabies 6 , la Lemonia sur la voie Latine hors de la porte Capène 7 . La formation des seize tribus rustiques fut immédiatement suivie de la création du tribunat.
De Republicn, II, 22 : • Ctirnvitque, qiwd semper in rrpublicu tenen- » dum, ne plurimum ralcant plurimi. •
l Fcstus, s. v. Viatorcs : ■> Inili» omnium tribuum agri in propin- » quo rranl urbis 'ilqm nssidiu homitv s ruslicabunlur. • — < Dcoys, VII, 04, lin, cl Mil, 6 ci 2i. — .iTile-Live, II, 21. Les textes imprimés portent : Rotnœ tribus unart tigiiiti fada; mais M. Mommsen <i montré que les mots una rl viyinti sont une interpolation qui n'est pas conforme aux. plus anciens manuscrits. Voir la note 4 au livre II à la lin «lu volume. — 1 Fcstus, s, v. Romutiam. —
6 Denys, V, 40, et Tite-Livc, 11, 16. — « Tile-Live, XXVI, 9. —
7 Feslus, s. v. Lemonia.
La plèbe de la campagne eut dans Rome ses représentants accrédités, ses assemblées d'où les patriciens étaient exclus. Au veto par lequel les curies de la ville pouvaient infirmer les actes de l'assemblée centuriate, répond le veto tribuoitien qui peut paralyser la volonté du Sénat et des consuls. Deux peuples se trouvent ainsi en présence. La loi des Douze-Tables ellemême, qui semble un essai de rapprochement sur le terrain du droit civil, consacre cette division de la plèbe et du patriciat, en interdisant les mariages mixtes comme entre deux nations voisines et ennemies.
Nous avons vu qu'au temps de Servi us, sur les quatre-vingt mille citoyens en état de porter les armes, la moitié appartenait à la population urbaine, et l'autre moitié à celle des vingt-six pagi de la campagne. Pendant tout le premier siècle de la République, cet équilibre entre les deux éléments du peuple Romain semble s'être maintenu, quoique le nombre lolal des citoyens s'élevât en moyenne à cent trente mille *. Car sur les huit légions de la levée, en temps de grands dangers, la ville en fournissait quatre \ Mais, malgré celte égalité de nombre, l'organisation des centuries, et surtout le privilège des dix-huit centuries équestres, assuraient à la population urbaine et au patriciat un triomphe certain dans les élections du Champ-de- Mars.
Tout changea au siècle des guerres contre les Gaulois et contre les Samnites. La puissance politique passa graduellement du patriciat à la plèbe, par un déplacement de plus en plus sensible de la majorité. De 380 à 241 av. J.-C, quatorze tribus rustiques
1 Denys, IX, 36, fin, année 473 av. J.-C. — 3 Denys, IX, 5 el 13, année 479 av. J.-C.
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s'ajoutèrent aux vingt-une tribus déjà formées avant la prise de Rome par les Gaulois. A mesure que des tribus nouvelles se forment, on voit le nombre des plébéiens augmenter et les tribuns, qui les représentent, obtenir pour eux de nouveaux droits politiques. La conquête de l'égalité politique à Rome est conséquence de l'accroissement du territoire rural 1 .