‹ Histoire de Chevaliers romains considerée dans ses rapports avec les différentes constitutions de Rome depuis le temps des rois jusqu ́au temps des GrecquesChapitre 7 sur 45 · MÉTHODE · texte numérisé non relu

MÉTHODE

La méthode est sévère, et elle donne à tout ce livre l'aspect d'un bilan hérissé de chilîres : c'est la méthode arithmétique. Nous ne nous sommes cru en droit de changer ni un chiflre porté dans les écrivains classiques, ni un mot de leur texte. Lorsqu'il y avait incertitude sur la leçon, nous avons eu recours aux textes les plus anciens, débarrassés autant que possible des hypothèses des commentateurs. Car on ne corrige guère les anciens qu'à défaut de les comprendre. Sur les questions que nous avons étudiées , nous avons

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trouvé tous les anciens d'accord, et les contradictions qu'on a prétendu découvrir entre eux ne sont autre chose que les contre-sens des modernes ajoutés à ceux d'Aulu-Gellc qui disserte sur l'antiquité sans la connaître. Les chiffres donnés par les historiens anciens non-seulement concordent pour la même époque, mais ils sont conséquents entre eux pour deux époques successives. L'histoire des chevaliers romains nous en fournira bien des exemples : Titc-Live nous dit que sous Servius Tullius il y eut 2,400 chevaliers equo publico partagés en deux groupes de chacun 1,200 hommes; Cicéron ajoute que ce nombre se conservait encore l'année de la mort de Scipion Émilien ; Caton le censeur, à l'époque des grandes guerres d'Orient, se plaignait qu'il n'y eût plus que 2,000 chevaliers equo publico et demandait que le nombre n'en fût dans aucun cas inférieur à 2,200. L'effectif complet du corps restait donc fixé à 2,400. Si l'on prétend corriger ce dernier chiffre dans un de ces trois auteurs, on se met dans la nécessité de le corriger aussi dans les deux autres, et on se prive en même temps d'un moyen sûr d'arriver à connaître la constitution primitive de Servius. Comme il y avait toujours trois cents cavaliers romains dans chaque légion complète, l'existence 'd'un corps de 2,400 chevaliers à une époque où Rome ne possédait pas d'autre cavalerie indique certainement l'existence de huit légions. La légion primitive étant de 5,000 hommes, huit légions devaient contenir 40,000 hommes, et c'est précisément le nombre de jeunes gens que nous trouvons marqué dans le cens de Servius. De plus la chevalerie étant alors divisée en deux corps égaux de 1,200 hommes chacun, dont le premier représentait le palriciat de la ville, et dont le

second conlcnail les fils des riches plébéiens de la campagne, une division analogue doit se retrouver dans les cadres de l'infanterie. En eflel, Denys nous dit que, trente ans après l'expulsion des rois, en 47!) av. J.-C. dans une levée générale, la ville seule fournit quatre légions, et la campagne et lescoloniesen arment autant. Cette symétrie nous explique encore la division de la ville et du territoire sous le roi Servius. Vai ron distingue dans les quatre tribus urbaines vingt-six ou vingt-sept districts religieux. Denys compte aussi sous le même roi vingt-six districts religieux dans la campagne. Fabius-Piclor les nomme improprement tribus (p/a'O; mais Denys leur restitue leur vrai nom, celui de Pagi. 11 y avait donc autant de circonscriptions en dehors qu'en dedans de la ville de Servius. et chacune d'elles fournissant un nombre égal de soldats, on recrutait des deux côtés le même nombre de légions. Si l'on veut modifier par des calculs hypothétiques une seule de ces données, on dérange tout l'ensemble et l'on commet une erreur semblable à celle d'un archileclequi, pour reconstruire un monument en ruines, s'av iserait de changer arbitrairement les intervalles des colonnes dont il verrait encore quelques bases fixées à leur place auprès de leurs fûts renverses.

Dans ces rapports numériques que nous établissons, ne faut-il voir qu'une invention complaisante pour les erreurs des anciens, une méthode facile pour nous dispenser de la critique épineuse des textes ? Le lecteur qui voudra bien nous suivre dans les sentiers un peu rudes qui nous ont conduit a la vérité s'apercevra de lui-même que les discussions de textes ne nous ont pas plus rebuté que les calculs de l'arithmétique. D'un autre coté, imputer sans cesse aux Romains des er-

reurs sur leurs comptes publics, c'est plus qu'une témérité d'érudition; c'est un oubli entier du génie propre à cette race. Pour le Romain, le chiffre est sacré. R y a eu dans !a vieille Rome trois tribus, treute curies, trois cents sénateurs, trois mille hommes de lourde infanterie par chaque légion. Toutes les institutions romaines, qui ont la solidité des Pyramides , en ont aussi les arêtes nettes et anguleuses. La Rome primitive était carrée. Le camp romain était aussi un carré de dimensions définies. Chaque cohorte y avait son numéro, chaque homme sa place marquée d'avance. Le moindre détail dans les rituels religieux, politiques et judiciaires était fixé avec l'exactitude réglementaire qu'on impose aux mouvements d'un soldat qui marche en ligne. 11 n'était pas plus permis à un plaideur de se tromper d'une virgule , qu'au fils d'un général de combattre hors des rangs. Ce peuple savait aligner les chiffres comme les soldats. Dans chaque Romain, chevalier ou non, il y avait un militaire et un jurisconsulte, un arpenteur et un banquier. Les soldats de l'armée de Macédoine mettaient de l'argent dans leur ceinture pour faire l'usure dans l'intervalle de deux batailles, et le publicain que ses débiteurs provinciaux ne payaient pas au jour fixé, leur jenvoyait porter l'assignation par quelques cohortes demandées à un préteur ou à un proconsul de ses amis. Le monde était mis au pillage avec méthode, et apprenait, par voie de contrainte, à obéir à l'inflexible loi. Si les Romains n'ont pas eu l'esprit de finesse, on ne peut leur refuser l'esprit de géométrie. La méthode mathématique que nous avons employée ici n'était donc pas arbitraire; elle nous était imposée par la nature du sujet, et c'eût été méconnaître les Romains que d'es-

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sayer de montrer ce qu'ils ont été et ce qu'ils ont fait, sans y mettre quelque chose de la précision et de la rigueur qui est le caractère dominant de toutes leurs formules et de tous leurs actes.

Que les généraux romains aient, par orgueil militaire et national, diminué le chiffre de leurs pertes et exagéré celles de leurs ennemis, c'est ce qu'on a toujours fait dans les bulletins datés d'un champ de bataille ; mais que les chefs politiques de ce peuple calculateur qui, depuis Servius jusqu'à Auguste, n'a cessé de dresser des statistiques et des cadastres, qui avait fait de la censure le couronnement de tous les honneurs et mis ses archives sous la garde des tribuns et des édiles, aient sans raison commis des erreurs énormes dans les comptes publics; ou que ses historiens, qui étaient pour la plupart des hommes d'État, en soient venus au temps de Gicéron à ignorer quel avait été le cens des citoyens de chaque classe, et le nombre des chevaliers et des soldats romains, au moins jusqu'à la première guerre punique, c'est ce que l'autorité même de M. Bœckh n'a jamais pu nous persuader. En cherchant bien, on trouve que l'invraisemblable n'est pas non plus vrai. Les historiens anciens étaient naturellement plus instruits que les modernes de leur histoire nationale , et pour longtemps encore il nous faudra sur ce sujet leur demander des leçons, au lieu de prétendre à leur en donner.

f>OM1\ IN TE — SYSTÈME DE XIEBUIR

Toutefois, un seul homme a eu dans ce siècle le privilège réservé au génie de comprendre Rome mieux que les Romains, et de deviner, par une sorte d'intuition, ce qu'elle était à son origine. Nicbuhr a vu le

premier que la nation romaine s'étail formée non de deux ordres, de deux classes de citoyens, mais de deux peuples distincts, le peuple de la ville (populus), composé des races patriciennes et de leurs clients , et le peuple de la campagne (plebs), composé de petits propriétaires des tribus rustiques. Cette dualité , qui est le secret de toute l'histoire de Rome, explique seule la formation du tribunal de la plèbe, sorte de magistrature indépendante de tout le reste de la constitution romaine; seule, elle peut faire comprendre la loi qui, jusqu'en 240 avant Jésus-Christ, interdit aux patriciens d'entrer dans l'assemblée plébéienne des tribus. C'est bien assez pour la gloire de Niebuhr, d'avoir mis en lumière cette grande vérité, qu'il a éclairée de tous côtés par des comparaisons empruntées à l'histoire des républiques du moyen âge et des temps modernes. II n'a pas eu le loisir de tirer toutes les conséquences de sa découverte, et, après lui, la critique, s'atlachanl à des points secondaires de son ouvrage, a cru le dépasser en relevant chez lui quelques erreurs de détail, et en renversant quelques-unes de ses hypothèses mal fondées ; mais l'idée vraie et si profonde qui anime tout son système, on l'a négligée, et même dans ces derniers temps l'Allemagne en est venue à le renier. Nous essaierons donc de montrer quel jour nouveau elle jette sur l'histoire entière de Rome.

Les tribuns étaient non des magistrats du peuple de la ville de Rome, mais des représentants de la plèbe, c'est-à-dire du peuple extérieur. Dans Rome et jusqu'à un mille de ses murs, ils étaient inviolables, comme envoyés d'un État étranger, lié seulement à l'État romain par un traité que les féciaux avaient garanti. La protection accordée par les tribuns aux

plébéiens dans Rome était celle dont les ambassadeurs modernes couvrent leurs nationaux dans une ville étrangère. La plèbe formée surtout des paysans réunis sur le marché de Rome dans rassemblée des tribus, n'y admettait aucun patricien ; et, si un magistrat de la ville osait frapper le tribun, l'interrompre pendant qu'il parlait ou faire le moindre acte d'autorité dans cette assemblée, la souveraineté indépendante de la plèbe (majestas) était violée, le pacte de la loi sacrée, le seul qui unissait les hommes de la campagne aux hommes de la ville, était rompu, et, toute communauté civile étant méconnue, leurs rapports n'étaient plus réglés que par le droit des gens. Le violateur de la majesté plébéienne était déclaré parles tribuns ennemi de la plèbe (perducllis), saisi, jeté en prison, ou même précipité sans jugement de la roche Tarpéienne. Ce qu'on a nommé jugement de perduellion était une vraie déclaration de guerre, faite en plein Forum par les dix chefs de la plèbe à un patricien de la ville, et, pour en éviter les effets, il pouvait recourir en grâce à la plèbe elle-même qui, le plus souvent, se contentait de l'exiler.

Jusqu'à la fin de la première guerre punique, c'està-dire jusqu'à l'époque où les patriciens entrèrent dans l'assemblée des tribus, et toute la plèbe dans les curies de la ville, les tribuns n'étaient pas admis au sénat, c'est-à-dire dans l'assemblée des trois cents chefs du peuple quiritaire. Ils restaient, comme étrangers à la ville, dans le vestibule de la curie. Leur admission au nombre des sénateurs est le signe de cette fusion du peuple de la ville et de la plèbe de la campagne, qui eut lieu seulement vers l'an 240 avant Jésus- Christ.

Si Ton se figurait la plèbe rustique unie, avant cette époque, avec le peuple île la ville par les liens indissolubles de la nationalité politique, un grand nombre de faits des premiers siècles de la république deviendraient incompréhensibles. Les sécessions, qu'on a improprement appelées retraites de la plèbe, ne présentent qu'une série d'invraisemblances ou d'impossibilités, si l'on y veut voir des émigrations périodiques d'un peuple tout entier quittant ses maisons de la ville ou ses maisons des champs, pour aller séjourner inutilement sur une montagne. Pour avoir raison d'une démonstration politique aussi peu sensée, le Sénat n'aurait eu qu'à laisser agir la faim, l'ennui, les privations qui eussent ramené plus sûrement les émigranls à leurs foyers que l'éloquence de Mencnius Agrippa. Mais les sécessions étaient tout autrement redoutables. Celait la menace du peuple de la campagne de se séparer de la ville, et de transporter le marché des Nundines au Ire part qu'au Forum. Le mont Sacré, l'Aventin, le Janicule furent successivement désignés pour remplacer Rome comme centre commercial de la région agricole que les plébéiens cultivaient, et les patriciens, réduits par une sorte de blocus, durent, pour ramener chez eux les convois de blé et les agriculteurs, garantir les plébéiens contre la violence des usuriers de la ville par un sauf-conduit général et permanent, qui fut la puissance tribunitienne. C'est pour cela que les tribuns je la plèbe se faisaient seconder dans leurs fondions par les édiles, c'est-à-dire par les inspecteurs du marché. Les sécessions furent possibles jusqu'à la réforme de l'an 2-40 avant Jésus- Christ, qui unit intimement la plèbe et le patriciat, la campagne et la ville; et nous trouvons une dernière

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sécession de la plèbe au Janicule en 286 avant Jésus- Christ. C'est jusqu'à cette même année de la dictature d'Hortensius que les patriciens refusèrent obéissance aux plébiscites et aux tribuns, parce qu'ils ne votaient pas les uns et n'élisaient pas les autres. Il faut donc croire que jusqu'au milieu du troisième siècle avant Jésus- Christ, il y avait dans l'Klat romain deux peuples en un, ou plutôt deux zones de populations concentriques. La population de la zone extérieure, c'est-àdire les plébéiens de la campagne, avaient au milieu de la zone intérieure, au centre de la ville, une enclave où , les jours d'assemblée , ils exerçaient une souveraineté exclusive : c'était lo marché ou Forum sur lequel ils venaient, les jours de nundines, vendre les produits de leurs champs. L'union nationale des populations de ces deux zones n'avait rien de définitif tant que chacune d'elles eut ses lois et ses magistrats particuliers, et Rome, jusqu'à la fin de la première guerre punique , fut menacée, par représailles de la cruauté de ses patriciens, d'un véritable schisme des tribus rustiques.

Il est vrai que Nicbuhr fait cesser la dualité de la plèbe rustique et du peuple de la ville à l'époque de la loi des Douze Tables, c'est-à-dire deux siècles Irop tôt, et il a cru que ces deux éléments s'étaient combinés sous l'influence d'une même législation ; mais, quelle que soit la valeur de cet aperçu, en ce qui concerne la vie civile des Romains, il est certain que la dualité politique subsista jusqu'à la grande réforme des assemblées par centuries et par tribus, qui coïncide, comme nous le montrerons, avec la révolution économique et monétaire de la lin de la première guerre punique. Dire que .Niebuhr a manqué non de génie ni

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de prudence, mais de logique et de hardiesse, c'est une assertion qui, au» premier abord, peut sembler étrange; mais nous prions qu'on ne la condamne point d'avance, et qu'on nous attende aux preuves. En nous avouant, si on nous permet cette expression, plus niebuhrien que Niebuhr, nous n'avons point cherché le piquant d'une originalité paradoxale ; nous avons obéi aux nécessites rationnelles qui s'imposent à quiconque veut mettre d'accord toutes les parties d'un système. C'est aux hommes de génie qu'il appartient de trouver en toute science les principes féconds de la vérité ; c'est aux simples chercheurs de fouiller ces mines profondes dont les grands inventeurs d'idées ont ouvert le premier fdon.

La portée de la découverte de Niebuhr s'étend bien plus loin qu'il ne l'a cru lui-même, et la distinction marquée entre les hommes de la ville de Rome et ceux de la campagne est le trait principal de toute l'histoire de la République romaine. Un fait, jusqu'ici mal compris et qui a donné lieu à une foule de malentendus, trouve son explication naturelle dans cet antagonisme séculaire : c'est l'alliance permanente du patriciat,. c'est-à-dire de la vieille bourgeoisie de Rome avec la populace des quatre tribus urbaines, composée d'affranchis et de clients, presque tous à la discrétion des grands. Rien n'est plus différent de la plèbe des campagnes que la plèbe des carrefours de Rome. Celle population des Quirites de la ville était habituée depuis le règne de Servius Tullius à donner dans l'assemblée curiate aux décrets du Sénat, son vote approbatif et silencieux. Comment aurait-elle revendiqué la liberté? Chaque client était débiteur, locataire, fermier, jardinier, appariteur ou scribe de son patron \ il lui devait

sa voix au Forum et au Champ-de-Mars . sa visite chaque matin, son appui dans loutes les sollicitations, son témoignage ou au moins son silence respectueux devant les tribunaux où le patron était accusé. Il ne pouvait essayer de se dérober aux mille liens de la clientèle sans perdre ou la maigre pitance qu'il allait chercher le matin à la porte du patron, ou la boutique ou la ferme, ou le logement qu'il tenait de lui, ou l'espoir d'être soutenu dans ses procès. Un vole indépendant pouvait l'exposer aux exigences impitoyables du créancier patricien, et le replonger dans l'atelier d'esclaves (ergastulum), d'où une bienveillance intéressée l'avait retiré. Le fouet du lorarius apprenait alors au malheureux affranchi combien il avait eu tort de se confier à une liberté précaire. Aussi la plèbe rustique se sépara-t-ellc bien vile avec dédain de cette multitude des clients de la ville, et dès 470 avant Jésus-Christ, elle refusa de la laisser désormais dans l'assemblée des curies nommer des tribuns delà plèbe agréables anx patriciens. L'élection des tribuns fut transférée de l'assemblée curiale à celle des tribus 1 . . Les Appius, qui semblaient avoir conccnlré en eux seuls toule l'insolence du palriciat, connaissaient bien la plèbe urbaine, et ils comptaient sur elle. En 311 et en 169 avant Jésus-Christ, on les voit patronner les affranchis, défendre et augmenter leurs droits politiques: ils savaient que chacun de ces votes servilcs était acquis d'avance à la noblesse. C'est celle tourbe de la

1 11 est étonnant que I on ail pu croire, maigre l'affirmation contraire de tous les historiens anciens, que les tribuns (le la plèbe aient été élus par les centuries jusqu'à 470 avant Jésus-Christ. Les candidats étaient désignés par la plèbe rustique et l'élection était faite par les curies. Mais en 470 les hommes des tribus s'emparèrent aussi do l'élection.

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ville, comme l'appelle Denys d'Halicarnasse (tioXitix6ç ô/loç). cette faction du Forum, selon l'expression de Tite-Live, qui a précipité la chute de la liberté romaine. C'est elle qui , après avoir lâchement abandonné à la colère des tribuns de la plèbe rustique son premier défenseur, Manlius Gapitolinus l , prêta ses bras mercenaires à la vengeance des Nasica et des Opimius pour assassiner les Gracques. Les auteurs des lois agraires n'avaient, il est vrai, travaillé que pour la classe agricole ; car l'oisiveté et les plaisirs grossiers de la ville convenaient mieux à ces mendiants de Rome que le rude labeur des champs. Mais quand Marius, qui n'était pourtant pas leur ami, eut été forcé de recruter ses armées parmi les capite censi, parmi ceux qui n'avaient pas qualre mille as de fortune, tout fut perdu. Ces misérables soldats vendirent leur épée à leurs généraux, comme ils vendaient leurs votes aux candidats de la noblesse. On vit le chef cruel du parti nobiliaire, Sylla, distribuer l'Italie à des légionnaires sans honneur qui pillaient quelquefois leur pays avant de partir, pour se payer d'avance des fatigues d'une guerre lointaine. Dans un temps pareil, on comprend quels démagogues c'étaient que les Catilina et les Clodius, l'un, ancien massacreur de Sylla, l'autre, descendant des plus orgueilleux persécuteurs du peuple ; ils ne pouvaient pas être de vrais soutiens de la liberté plébéienne, ceux qui avaient pour amis quelques nobles enrichis des biens des proscrits que Catilina avait égorgés, pour complices des patriciens ruinés comme eux, pour soldats les restes des bandes syllaniennes, pour partisans dans Rome des dérao-

1 II avait voulu faire t\os distributions gratuites de blé au peuple de la ville, ce qui était contraire aux intérêts des paysans.

craies assez semblables à ces patriotes qui, en 1793, agissaient, moyennant quarante sous par jour. Aux bandits de la tribu Palatine, à des spadassins de carrefour enrégimentés par des patriciens, aux Lentidius, aux Plaguleius, à des votants qui se trouvaient toujours les premiers au Forum, parce qu'ils y couchaient, Cicéron essayait d'opposer ce qui restait encore de la vieille plèbe des champs, les Romains des municipeset des tribus rustiques, à la tête desquels se plaçaient les chevaliers. Opposition honnête, mais impuissante î car la méprisable population do la ville s'était accrue par chaque conquèle, et la grande race des propriétaires avait été diminuée par chaque bataille. Le peu qu'il en restait n'était assez fort ni par le nombre ni par l'énergie morale pour soutenir le fardeau d'un si grand empire. La monarchie était inévitable, et la République aurait fini d'elle-même ; César ne fit que hâter sa fin. Mais il importait de remarquer que, tant qu'elle a vécu, sa vie fut une lutte de la campagne contre la ville, de la plèbe rustique contre une coalition de l'aristocratie de Rome avec la populace urbaine. Telle est, à ce qu'il nous semble, l'expression la plus complète et la plus simple du système historique de Niebuhr.

C'est §ous la double garantie d'une méthode empruntée aux sciences exactes, et d'une idée empruntée à un grand critique que nous plaçons les résultats de nos recherches. Nous décrirons les révolutions romaines depuis les rois jusque vers le milieu du troisième siècle après Jésus-Christ, en nous attachant à mettre en relief le rôle que les chevaliers y ont joué. Dans ce premier volume, nous nous arrêterons au tribunat des Gracques, parce qu'entre les années 133 et

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123 avant Jésus-Christ, commence une ère de discordes violentes, qui fut comme le long et douloureux enfantement de la monarchie. De 753 à 133 avant Jésus-Christ, six époques méritent de fixer l'attention de celui qui étudie les phases de la constitution romaine.

1° Époque des premiers rois.

2° Époque des Tarquins et de Servius Tullius. 3° Époque de 500 à 493 avant Jésus-Christ.

4° Époque de 400 à 360 avant Jésus-Christ.

5° Époque de 337 a 285 avant Jésus-Christ.

6° Époque de la grande réforme de 240 à 220 avant Jésus-Christ.

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