PREMIÈRE ÉPOQUE PREMIERS ROIS DE ROME JUSQU'A AKCUS
Toute histoire exactement chronologique de l'époque des rois est impossible. Chaque historien a distribué à son gré entre les rois, les exploits, ou les fondations qui créèrent le territoire primitif et la constitution la plus ancienne de Rome. Entre leurs hypothèses différentes il est inutile d'essayer de choisir; elles ne peuvent se § concilier que dans l'ensemble, que chacune d'elles explique à sa façon. Si l'on voulait chercher dans l'histoire de la formation des institutions primitives une fausse précision, on serait amené à se demander pourquoi Tite-Live ne fait pas entrer de Sabins dans le Sénat, et pourquoi Denys d'Halicarnasse n'y fait pas entrer d'Albains. Il est impossible de s'expliquer celle différence, autrement que par une raison d'arithmétique : chacuu de ces deux auteurs
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fait son compte à sa manière pour arriver en 509 av. J.-C. au total de trois cents sénateurs. Ce total seul a quelque importance historique. La manière dont chaque historien le compose est purement arbitraire. Nous préférons même, à l'opinion de Titc-Live et de Denys, celle de Gicéron qui ne porte le nombre des sénateurs qu'à cent cinquante sous les quatre premiers rois, et notre préférence n'a qu'une raison : c'est que l'hypothèse de Cicéron donne plus d'unité et de simplicité à l'histoire romaine.
11 n'est pas moins impossible de décrire la formation du peuple primitif de Rome. La fable de l'enlèvement des Sabines de Cures, et de l'établissement des Sabins au Capitole, doit être entièrement rejetée. Un homme d'esprit qui a fait le roman des premiers . temps de Rome 1 , M. Ampère, après avoir reconnu qu'aucun des détails de cet épisode imaginaire ne résiste un seul instant à l'examen, l'arrange de façon à lui donner une vraisemblance factice, et il décrit, comme il lui plaît de se le figurer, le fameux combat de Romulus et de Tatius. Il met dans cette fiction l'exactitude topographique d'un touriste érudit qui a cru voirie champ de bataille. Mais, pour que Romulus et Tatius se fussent combattus, il faudrait d'abord qu'ils eussent existé, et il n'y a aucune raison critique de préférer le prétendu Romulus historique à vingt autres Romulus ou Romus dont la légende parlait*. Le fils de Mars et d'Ilia n'a d'autre avantage sur ses fabuleux homonymes que d'avoir été choisi comme fondateur de Rome par le Grec Dioclès de Péparèlhe, et par le Romain Fabius Pictor au troisième siècle av.
1 M. Ampère, Histoire Romaine à Rome, <h. XI. — ? Plutarvjup, Vie de Romulus. Fesjtus,** de M. Egger, p. 76-79.
J.-C. Pour Tatius, soo existence est encore plus problématique.
Il y avait à Rome trente curies, dont l'une s'appelait Rapta, une autre, Tatiensis. Elles étaient réparties en trois tribus dont Tune portait le nom des Tities. Autour de ces quatre noms les élymologistes ont brodé pour les expliquer un conte dont voici les principaux traits : le nom de curies vient de la ville de Cures (quoiqu'elle soit à douze lieues de Rome et que son territoire n'ait formé une tribu romaine qu'en l'année 241 av. J.-C). Les habitants de Cures, qui chez eux s'appelaient Curcnses ou Curetés, s'appelèrent à Rome Curites ou Quirites, et même ils firent adopter ce nom aux autres Romains qui n'étaient pas originaires de Cures. Mais pourquoi les habitants de cette ville sabine se transportèrent-ils à Rome? C'est que leurs filles avaient été enlevées par les Romains, comme le prouve le nom de la curie Rapta, et il faut supposer que Romulus.à ses autres qualités héroïques joignait aussi la galanterie 1 , et qu'il voulut se faire pardonner par les Sabines le procédé violent dont il avait usé à leur égard, en donnant les noms de trente d'entre elles aux trente curies du peuple romain. Par qui les Sabins étaient-ils conduits lorsqu'ils vinrent à Rome? Par un chef nommé Tatius, comme le prouve le nom de la curie Tatiensis, et il est même probable que son prénom était Titus, puisqu'une des trois tribus anciennes de Rome était composée de Tities vraisemblablement issus des Sabins de Titus. Ainsi tout s'explique, et l'histoire, servante zélée de la grammaire, trouve réponse à tout. Le récit de la vie du
i Voir le discours aimable adresse par Hoinulus aux Sabines pour les consoler. (Tile-Live I, ch. 9.)
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peuple romain commence par quelques articles bons à mettre dans un petit dictionnaire des élymologies amusantes.
Nous laisserons de côté tous ces contes. Peu nous importe que dans les récits légendaires, Romulus et Tatius se soient battus ou accordés. Si l'on s'attachait à démontrer qu'ils n'ont existé ni l'un ni l'autre, on risquerait de perdre sa peine, et de ne pas plus entamer la personnalité imaginaire dont ces deux noms ou plutôt ces deux mots ont été revêtus, que le pieux Enée n'entama les ombres des liifers quand il essaya de les pourfendre. Nous dirons avecCicéron 1 : Venons-en des fables aux faits.
Les seuls faits réels de cette époque, ce sont les institutions qui ont duré, et non les actes de quelques . personnages, de convention. La Rome carrée (Roma qtiadrata), sorte de forteresse entourée d'une muraille dont on découvre aujourd'hui les restes, s'élevait déjà sur le Palatin bien avant l'époque où la légende fait vivre le prétendu fondateur. L'appareil des pierres de ce mur presque en tout semblable à celui des murs des anciennes villes tyrrhéniennes, les rites à la fois tyrrhéniens cl sabins qui, dit-on, furent employés pour en tracer l'enceinte, montrent assez que le peuple latin qui l'habitait, n'était pas originairement différent de ces Ïyrrhéniens-Pélasgcs qui subirent plus lard la conquête du peuple barbare des Etrusques-Rhasènes. Tyrrhénicns, Sabins et Latins appartenaient tous à cette race pélasgique qui couvrit l'Italie et la Grèce. Ce n'est pas sans raison queDenys et Calon sont d'accord pour constater la parenté originelle des Grecs et des Latins. Ils curent primitivement même religion, même
1 Cicéron, De Hepublica, II, 2.
alphabet. L'affinité de la langue latine et des dialectes éolien et dorien n'est pas méconnaissable, et l'Académie française couronnait l'an dernier 1 , un livre où est démontrée avec talent l'identité des institutions les plus anciennes de la Grèce et de Rome.
La ville carrée du Palatin s'étendit bientôt aux collines du voisinage, et à la fin du règne d'Ancus, la ville aux sept montagnes était déjà formée. Le Septimontium comprenait, selon Antistius Labéon : i° Le Palatin; 2° le Cermale*; 3°laVelia; 4° TOppius; 5° le Cispius; 0° le Fagulal 3 ; 7° le Cœlius. La ville proprement dite était bornée au nord par un mur do terre qui longeait la rue des Carènes. Mais on y comprenait encore le quartier suburbain de Sucusa ou de Subura qui était en dehors de ce mur. Les habitants des sept hauteurs s'appelaient Montant, et l'on donnait le nom de Pagani à ceux du faubourg de Subure nommé Pagussucusanus*- Jusqu'au temps de Cicéron, on distingua dans la plèbe urbaine les Pagani des Montant, c'est-à-dire les habitants des faubourgs, de ceux de la cité primitive du Scptimonlium.
Cette cité contenait exactement les quartiers qui formèrent au temps du roi Servius les tribus Palatine 5 , Esquiline 6 et Suburane \ La tribu Colline située au nord de Rome, et composée du Viminal et du Quirinal, ne fut ajoutée à la ville que par Servius. Sous les premiers rois, le mont de Saturne, qui fut plus lard le
i La Cite antique, par M. Fustel de Coulantes. — 9 Pente septentrionale du Palatin. — 3 L'Oppius, le Cispius et le Fagulal, étaient trois des sommets de rCsquilin. < — ■* Plus tard, lorsque de nouveaux pagi furent annexés à la ville, les habitants de Subure, qui faisaient partie de la ville primitive, célébrèrent, avec les Moniani, la fête du Sepiimonlium, et ne furent plus compris parmi les Paçani. — 5 palatin, Cermalo et Velia. — » Oppius, Cispius et Fabulai. — ' Cœlius, Carènes et Subure.
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nouveau Capitole. était tout à fait en dehors de la ville. Tout au plus était-ce comme le Janicule un poste avancé vers le nord-ouest de Rome, et Varron ne le compte pas plus que l'Avenlin au nombre des sommets compris autrefois dans les quatre tril us urbaines. Le vieux Capitole, c'est-à-dire l'ancienne citadelle qui défendait au nord teSeptimontium, s'élevait sur leQuirinal, non loin de l'endroit où l'on bâtit plus tard le temple de Flore. Il devait en être ainsi à l'époque où le rempart de Servius qui plus tard s'étendit au nord du Vimiualel du Quirinal, n'était pas encore construit. Sans la forteresse du Jupiter Quirinal, le faubourg de Subure eût été exposé aux attaques venues du nord. C'est au temps des Tarquins que la construction du rempart de Servius permit de reporter la citadelle un peu vers le sud, et plus près du Tibre. Alors, et seulement sous le dernier roi de Rome, s'élevèrent sur le mont de Saturne la seconde citadelle, et le temple du nouveau Jupiter Capitolin. Ces observations géographiques suflisent à faire apprécier la valeur des fables qui fout monter au Capitole Romulus vainqueur d'Acron, et qui font arriver au pied de la roche Tarpéienne, c'est-à-dire au pied de la citadelle des Tarquins, pour s'en faire ouvrir la porte parTarpéia. les Sabins imaginaires du roi étymologique Titus Tatius. Au sud, la Rome du Septimontium était défendue pardes marais qui couvraient le Vélabre. et qui s'étendaient entre le Palatin et l'Aventin dans la vallée Murtia. Un bac était établi entre Rome et l'Avenlin ces marais ne furent desséchés que par le grand égout
l Varron, l>c Lingua latina, TV, 7. JVam olim pulndibus mons AvnUinut) erat a eœtcris disclutus. Ilaquv co ex urbe ... aévehebantur ratibus.
DES CHEV ALI KltS ROM UNS
des Tarquins, Cloaca maxima, et le Cirque fut alors établi dans la vallée Murtia. La légende qui place l'enlèvement des Sabines dans le grand Cirque aurait dû, pour éviter un anachronisme, y faire célébrer par Romulus des joutes sur l'eau, et non des courses de chevaux, et supposer que les Sabines furent enlevées en bateau comme les fiancées de Venise.
Le peuple de la ville du Septimontium était partagé en trois tribus, c'est-à-dire en trois races, celles des Rhamnes, des Titien et des Luceres. Les élymologies qui font dériver Rhamnes de Romulus, Tities de Titus Tatius, et Luceres de Lucumon n'ont pas plus do valeur que celle qui compose le nom du Capitole de deux mots signifiant la tête d'Olus (caput OU). Celte élymologie a fait imaginer la fable d'une téte d'homme trouvée dans les fondements de la citadelle, et la plupart des récits de l'histoire primitive de Rome ont une origine grammaticale toute pareille. Les trois tribus se partageaient en trente curies dont les membres s'appelaient Quiriles, (jtiritcs,o\iCœrites, c'est-à-dire hommes des curies. La curie était la division la plus importante du peuple. Elle avait son prêtre appelé curion, son lieu de réunion où se trouvait une table (curialis mensa) destinée à recevoir les sacrifices offerts à la Junon quintairc, et à réunir autour d'un banquet commun les chefs de famille.
Le culte national des trois tribus était celui de Vesta, qu'on appelait la Vesla du peuple romain des curies (Vcsta populi romani QuiritiumJ. Chacune des tribus était représentée dans le collège des Vestales, et les membres du collège des augures étaient, pour la même raison, en nombre multiple de trois. Chaque curie nommait cinq sénateurs. Car le Sénat avant Tar-
quin comptait, selon Cicéron, cent cinquante membres. Les sénateurs furent toujours les chefs descentes, c'est-à-dire des groupes de lamille qui composaient les curies, et rien n'est plus propre à faire comprendre cette organisation primitive de Rome que la description d'une tribu d'arabes agriculteurs par le général Daumas
« Tout chef de famille propriétaire de terres qui » réunit autour de sa tente celles de ses enfants, de » ses plus proches parents ou alliés, et de ses fer- » miers, forme ainsi un douar (rond de tentes) dont il » est le chef naturel, dont il est le représentant ou » cliik dans la tribu, et qui porte son nom. »
Le douar arabe est analogue à la (jms romaine, et le cliik arabe correspond à l'ancien Pater ou sénateur romain entouré de ses familles de parents et de clients.
« Divers douars réunis forment un centre de popu- > lation qui reçoit le nom de Farka. Celte réunion a » principalement lieu lorsque les chefs de douars re- » connaissent une parenté entre eux. Elle prend sou- » vent un nom propre sous lequel sont désignés tous » les individus qui la composent, et agit ordinairement » de concert. Les chefs de douar se réunissent en as- » semblée (Djcmmâa) ' pour discuter les mesures » communes et veiller aux intérêts de leurs familles. » Ils forment une sorte d'aristocratie qui a ses chefs » El-Kebar. Bientôt l'homme le plus influent ou le » plus illustre parmi ces grands devient d'un commun
l 31<rur$ et coutumes de l'Algérie, p ir le p'-ivïtiI Oaumas, p 9 et *uiv. — i Djrmmda o ;ins>i un sons religieux ci si^nilie à la h is réunion et mosquée. (/&-. p. 1 !)"'»). I»o même la Curir <lu Sénat romain ûU\i[ un temple.
» accord chef de la Farka. C'est la réunion de plu- » sieurs Farkas en nombre très-variable qui forme les • grandes tribus. »
On reconnaît dans la Farka h Curie, subdivision principale de la tribu romaine comme de la tribu arabe, et leur analogie se retrouve dans la répartition générale du sol. En Algérie, chaque Farka possède comme propriété commune, une partie déterminée des bois et des friches de la tribu, elles terres ensemencées sont aussi considérées comme propriété particulière d'une Farka jusqu'après la moisson. De même à Rome, l'ancien territoire était partagé en trente lots, un pour chaque curie.
Chez les Kabyles, population plus sédentaire que les Arabes et plus semblable aux anciens Romains, la tribu (arch) est divisée en Fekhed correspondant aux curies, et chaque Feklwd en Dcchera ou groupe de maisons. La Dechera comme la Gens romaine nomme un chef ou aminé , et la réunion des aminés forme l'assemblée de la tribu (Djemmâa), comme la réunion des Paires formait à Rome le Sénat.
Si les chefs des gentes étaient seuls admis dans l'enceinte sacrée du Sénat, tous les chefs de famille formaient l'assemblée curiate ou des trente curies. L'assemblée curiate ne votait jamais que sur l'initiative du Sénat (auctoritate patrum), et les cent ciuquante chefs des gentes partagés eux-mêmes en trente curies, faisaient confirmer ainsi par le peuple des pères de famille (populus) les lois ou les élections qu'ils avaient décidées d'avance. Jusqu'au siècle de Gicéron le droit dé porter le premier vole dans les assemblées curiate et centuriate, dernier reste de l'ancienne initiative sénatoriale, fut réservé aux patriciens. C'est dans l'assem-
blée curiate, et sur la proposition du sénat qu'était choisi le roi , magistrat viager, auquel étaient dévolues la suprême judicature et la direction de la guerre. Cicéron remarque que, pour constituer le pouvoir royal, il fallait, dès cette époque, deux votes des curies : l'un qui donnait le titre de roi, l'autre qui conférait le droit de commander l'armée (imperium). Les clients ne faisaient pas encore partie de rassemblée curiate. Les citoyens entièrement libres (ingenui) y étaient seuls admis, et ils se confondirent plus tard, grâce à la parenté, avec les patriciens descendus des anciens sénateurs V L'accroissement du peuple romain permit ainsi aux simples chefs de famille de la ville primitive du Septimontium, de se distinguer des nouveaux citoyens, par la qualité de patriciens qui convenait d'abord aux seuls chefs des gentes et à leurs fils.
Le nombre des citoyens ne dut pas dépasser vingt mille jusqu'au temps d'Ancus. Car il n'y avait que six cents chevaliers, c'est-à-dire de quoi former les ailes de deux légions de cinq mille hommes, et le nombre des citoyens qui ne servaient plus en rase campagne (seniores), devait égaler celui des jeunes gens (juniorcs). Chacune des dix curies de chaque tribu avait choisi pour le service de la cavalerie, d'abord dix, puis vingt jeunes gens parmi les familles les plus riches, et les chevaliers formèrent ainsi trois corps, d'abord de cent, ensuite de deux cents hommes qui avaient gardé le nom ancien de centuries. Les trois centuries de chevaliers avaient été consacrées par les augures, et portaient les noms des trois tribus des Rhamncs, des Tities et des Luceres. Elles étaient, aussi bien que le Sénat, partagées
i Feslus, ôii. de M. Egper, p. 49 : « Palricios Cinciusait inlibro » de comiliis eos appellari solitos qui nunc ingenui voceniur. »
en trente curies. Mais, pour le service militaire, on groupait les chevaliers autrement. On prenait une dizaine de chevaliers de chaque tribu, et Ton formait ainsi l'escadron de trente hommes appelé turma, image réduite de la triple cité des patriciens.
Le territoire de Rome s'étendait, dès le règne d'Ancus, jusqu'à Oslie, et les citoyens de Rome avaient entouré ce port d'un fossé qui portait le nom de ceux qui l'avaient creusé : c'était le fossé desQuirites. Rome devenait le centre commercial de la Sabine, de l'Etrurie et du Latium, et bientôt elle fut la capitale fédérale des villes latines. Fixer la limite de l'Etat romain du côté du sud, nous parait difficile, surtout à celte époque ancienne. Albe à cinq lieues de Rome, avait été détruite et son territoire conquis. Mais qui peut dire si le territoire romain était exactement circonscrit par une ligno continue, et si les enclaves du sol quiritaire n'étaient pas éparses dans tout le Latium, où Rome cherchait à répandre ses colonies, comme le territoire d'une ville libre de l'Allemagne au moyen-âge était enchevêtré avec celui des principautés voisines?