‹ Histoire de Chevaliers romains considerée dans ses rapports avec les différentes constitutions de Rome depuis le temps des rois jusqu ́au temps des GrecquesChapitre 9 sur 45 · LES TARQUINS ET SERVIUS TULLIUS · texte numérisé non relu

LES TARQUINS ET SERVIUS TULLIUS

Des chefs de cavaliers mercenaires, qui vinrent de l'Etrurie se mettre au service des rois de Rome, méritèrent par leurs exploits de leur succéder. Ce furent les deux Tarquins et Servius Tullius que l'histoire Etrusque appelait Mastarna. Les Tarquins semblent originaires de la vieille ville pélasgique ou grecque de

Cortone 1 . Là s'était réfugiée et maintenue la race des Pélasges-Tyrrhènes lorsqu'ils durent céder les plaines de l'Arno et de l'Ombrone aux conquérants Rhasènes, descendus des montagnes de la Rhétie. L'ancien nom pélasgique de Cortone, Corytkus, a fait imaginer plus tard à quelque Grec érudit l'histoire d'un Demarate de Corinthe, qui aurait quitté sa patrie au temps de l'exil des Bacchiades pour venir s'établir à Tarquinies. Mais on peut suivre cette faniHle des Tarquins descendant de la citadelle pélasgique de Corythe ou de Cortone, située au nord du lac de Pérousc, pour venir habiter les cités presque helléniques situées entre le Tibre et la Marta ; Tarquinies, près de laquelle on a découvert la nécropole de Voici pleine des monuments d'un art tout athénien, et Ca^re, qui avait son trésor au temple de Delphes et où l'on a retrouvé le tombeau des Tarquins. L'Elrurie orientale et méri-

i Virgile {Enéide, 8, vers 506 et 603) nous montre Tareho, chef des Tyrrhènes, venant chasser Mézence de Caire. Silius Italieus (VIII, vers 474) avait recueilli la même légende et fait venir Tarchon de Corlune. • Cor tona Super bi Tarchonlis domus. » Virgile donne pour compagnon à Tarchon An on qu'il appelle un Gree. {Enéide, \, vers 719).

Venerat aniiquis Corylhi de (inibus Acron Gmiu* homo. » Dans plusieurs passages de VEntide (III, vers 166-171, VII, vers 207 et VIII, \ers 130) le poète parle de Cortone ou d»- Corvlhe comme de la patrie de Dardanus, fondateur pélasgique de Troie, dont Enée ramène en Italie la postérité, et cette même ville de Cortone nous est représentée par Hérodote (1. 57) et par Denys d'Halicarnasse (l, 26-29) comme une des villes qui conservèrent le plus longtemps la population et la langue des Pélasges. L'histoire Etrusque faisait de Mastarna ou Servius Tuiliusun des compagnons du mercenaire Cales Vibenna. Or, on a retrouvé à Pérouse des tomhcs portant le nom de Fipin dans lequel Oit. Miiller reconnaissait le nom de Vibcnnut t nom latin d'une famille de Volsinies. A Chiusi on a reltou\é le nom de Vipona. Tarquin l'Ancien et Servius Tullius nous sont présentés avant leur règne comme deux chefs de cavalerie. Ou'on suive sur une carte le chemin qui descend de Cortone ou Corythe par IVrousc ou par Chiusi à Vulsinies, et de là à Tarquinies et a Chtc, et l'on verra le chemin par où les mercenaires pélasges de l'Etruric arrivèrent à home.

dionale, dont la barbarie Rhasène avait à peine terni la brillante civilisation, a envoyé à Rome ses rois grands bâtisseurs.

1* Agrandissement de la ville et organisation de la population

urbaine.

Sous les règnes des Tarquins ctde Servius, la ville du Septimontium fut agrandie. Les marais du Vélabre et de la vallée Murtia furent desséchés, et leurs eaux conduites au Tibre par le grand égout (CAoaca maxima). Le cirque fut tracé entre le Palatin et l'Aventin, et chacune des trente curies y eut sa place marquée, où les sénateurs et les chevaliers de celte curie établirent leurs tribunes. Au nord du Septimontium et du faubourg de Subure, Servius Tullius annexa à la ville le Quirinal et le Viminal qui formèrent la tribu Colline. Pour défendre Rome du coté de la Sabine, où le sommet de ces montagnes eût été de niveau avec le plateau extérieur, il creusa un fossé profond de trente pieds et large de cent. La terre du fossé rejetée à l'intérieur formait un escarpement (agger), dont une partie existe encore, et qui entourait le Quirinal, le Viminal et l'Esquilin. Au dessus de l'aggcr s'élevait une muraille garnie de tours qui se prolongeait au sud le long des pentes du Cœlius jusqu'à la forteresse de FAventin, et à l'ouest jusqu'à l'escarpement septentrional du nouveau Capitole. Deux murs rejoignaient l'ensemble de cette fortification au Tibre près du pont Sublicius. Ni rAvenlin, ni le nouveau Capitole, quoique enveloppés par l'enceinte, ne faisaient encore partie de la ville proprement dite. Car Varron les met en dehors des quatre tribus urbaines de Servius. L'Aventin, avant-poste de Rome du côté du Latium, comme le Janicule Tétait du

côté do l'Elrurie, fut entouré de murs énormes qui ont été récemment découverts. Ils ressemblent par la forme des blocs quadrangulaires irréguliers qui les composent, aux murs pélasgiques d'Alatri, et par les couches de pierres alternativement horizontales et verticales, aux murs de Volterra. Le nouveau Gapitole ne fut construit que sous le second des Tarquins. Le rempart de Servius rendait inutile la citadelle de l'ancien Capitole placée au sommet sud-ouest du Quirinal. Le point faible de la nouvelle enceinte était reporté au sud du Champ de Mars et des prés Flaminiens, entre le Gapitole nouveau et la rive gauche du Tibre. C'est là que Tarquin-le- Superbe bâtit la seconde citadelle audessus de la roche Carmen taie que les Gaulois essayèrent d'escalader, en 390 avant Jésus-Christ. Le temple du nouveau Jupiter Capitolin s'éleva sur la même montagne appelée Saturnia, mais au sommet septentrional, au nord de la roche Tarpéienne. La ville de Servius cl des Tarquins était à peu près double de l'ancienne cité du Septimontium. Elle était grande comme Athènes et avait deux lieues et demie de tour.

En même temps la population quiritaire, c'est-à-dire celle des trente curies de la ville, avait doublé ainsi que le nombre des gentes. C'est pourquoi Tarquin doubla le nombre des sénateurs et le porta, selon Cicéron, de cent cinquante à trois cents. Le Sénat ne dépassa jamais ce dernier chiffre jusqu'au dernier siècle de la République. Les nouveaux sénateurs furent appelés pères des secondes gentes (Patres gentium) ou pères ajoutés à la liste [Patres conscripti) \

i Le grammairien Servius place sous Serv ius Tullius l'admission

Les anciens sénateurs étaient les pères des premières génies (majorum gentium). Il y eut désormais dix sénateurs par curie.

Chaque curie nommant aussi un certain nombre de jeunes chevaliers, les trois centuries des Rhamnes, des Tities et des Luccres furent doublées comme le Sénat, et chaque centurie, au lieu de deux cents chevaliers, en contint désormais quatre cents. Les chevaliers de nouvelle création (posteriores) étaient les fils des familles dont les chefs principaux étaient les sénateurs des secondes génies (minorum gentium), et les chevaliers d'ancienne création (priores) correspondaient aux sénateurs des premières maisons (majorum gentium). Ce doublement des ordres supérieurs de l'Etat provenait du doublement de la cité tout entière. Car nous voyons sous Servius les trois tribus anciennes des Rtiamnes, des Tities et des Luceres, se décomposer en six demitribus dont trois distinguées par l'épithèLc de priores, trois par celle de posteriores. Ces six parties du peuple romain sont désormais représentées au foyer public par six vestales. Un dédoublement analogue se produit dans le corps des chevaliers qui portaient les noms des tribus, cl, au lieu de trois centuries de quatre cents chevaliers, on y compte depuis Servius, six centuries de deux cents hommes chacune.

Servius fit encore un autre changement dans l'organisation de la population urbaine. Les affranchis coudes Patres minorum gentium dans le Sénat. Tacite la retarde jusqu'au consulat de Brulusetde Va'crius Publieola. Festus ot Plularquc appellent conscripd les sénateurs nommés par ces consuls. Tite-Live répète le même fait sous les deux formes et aux deux époques. C'est un des nombreux exemples du déplacement arbitraire des faits de l'histoire de la Rome primitive. L'épithèle de eonseripii signifiant littéralement inscrits sur la même liste, s'appliqua bientôt à tous les membres du Sénat.

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vertis en clients héréditaires des grandes maisons furent * admis pour la première fois à voter dans la curie de leur patron, à côté des pères de famille d'origine libre (ingenui). Ce changement n'était pas fait pour diminuer l'influence des grandes maisons dans l'assemblée curiate. Mais il est juste de dire que Servius, pour ne pas rendre illusoires les droits politiques de la plèbe urbaine, paya les dettes des clients. Il habita lui-même le quartier de l'Esquilin qu'il avait agrandi et peuplé d'affranchis. Mais les clients ne tardèrent pas à retomber dans la dépendance des riches qui étaient à la fois leurs patrons et leurs créanciers, et les hommes de famille libre, dont l'orgueil aristocratique avait fait une sorte de gentry toute prête à se confondre avec le patricial, rougirent de se trouver rapprochés des citoyens qui descendaient des esclaves de leurs pères. De là cette distinction dédaigneuse qui est marquée dans les formules anciennes : Le peuple romain et les Quiriles (Populus romanus, Quiritesque), ce qui signifie les Romains de bonne maison, le peuple proprement dit, et les petites gens des curies. Maia comme les curies contenaient légalement les uns et les autres, quand on voulait éviter la distinction, on disait : Populus romanus Quiritium, le peuple romain des Quirites, ou, omnes Quirites, tous les hommes des curies. Plus tard nous trouvons les pauvres Quirites des clientèles, désignés sous le nom de Curites ou Cœrites 1 . Ce furent les citoyens de la sixième classe de l'assemblée centuriate. Mis hors des centuries sous la République ,

l Cœriks est le même mol que Curilet et Quirilct comme mœnis le même que muni* et Clœlitu le même que Cluiliut. Cœrites m- vient pas plus du nom. do la ville Etrusque de Ca-ie que Curites ne vient de celui de la ville Sabine de Cures. Nous démontrerons la fausseté de ces étymologies.

exclus de bonne heure du vote au Champ-de-Mars, les Cœrites n'en restèrent pas moins inscrits dans les curies et dans les tribus.

Servius Tullius partagea la ville en quatre quartiers ou tribus locales appelées : Palatine, Suburane, Esquilinc et Colline. Chaque tribu était subdivisée en six ou sept districts religieux, et au centre de chacun était une des chapelles des Argées. Le nom de ces héros protecteurs des carrefours avait fait imaginer par les Grecs la légende d'Hercule, le héros Argien, enterrant plusieurs de ses compagnons sur les collines romaines au retour de son voyage d'Espagne. Varron compte en tout vingt-sept de ces sanctuaires ; il donne l'énumération, et indique remplacement de la plupart d'entre eux. Chaque district religieux de la ville s'appelait virus. Le magister vici était chargé d'entretenir les édifices et le culte du carrefour (compitum) qui en était le centre. La fête mobile des compitalia qui était ordinairement placée en hiveraprès les saturnales, réunissait autour des chapelles des héros la population des trente curies de la ville, et Servius, l'ami des affranchis, avait même voulu que les autels des dieux protecteurs fussent desservis par des esclaves. Les quatre tribus entre lesquelles étaient répartis les vingt-sept vici ou districts religieux de Rome, avaient des chefs purement civils, appelés plus tard curaiores tribuum. Ils étaient chargés de lever dans chaque quartier les soldats et les tributs, et ce fut un principe de la constitution romaine, que l'inscription du citoyen dans une tribu, l'obligation de payer l'impôt et celle défaire le service militaire fussent les trois marques principales du droit de cité.

La ville de Rome et la population quirilaire, ayant été doublées par Tarquin et Servius, la levée de tous

les jeunes gens de la ville (juniores) fournissait quatre légions de cinq mille hommes au lieu de deux qu'elle fournissait au temps de Tullus et d'Ancus. En 479 avant Jésus-Christ, un demi-siècle après Servius Tullius, Denys 1 nous dit que la ville seule pouvait encore armer quatre légions, qu'il distingue, et des quatre légions levées dans la campagne romaine, et des contingents latins et herniques. C'est aux quatre légions urbaines qu'étaient attachés les douze cents chevaliers Rhamnes, Tities et Luceres, choisis dans les familles riches des trente curies de la ville.

2° Organisation du territoire et de la population rurale.

L'organisation du territoire et de la population rurale, qui dépendaient de Rome sous Servius, était tout à fait distincte de celle de la ville , quoiqu'elle y correspondît par des divisions symétriques. S'il y avait dans la ville vingt-sept districts religieux ou vici, il y avait dans la campagne vingt -six districts religieux appelés pagi. Au centre de chaque pagus, comme au centre.de chaque vicus, il y avait un autel d'un héros protecteur que l'on fêtait le jour des paganales (Paganalia). Le centre du pagus était en même temps une petite forteresse qui offrait, à côté de la chapelle du Dieu, un lieu de refuge aux paysans attaqués, une enceinte où ils venaient passer la nuit en temps de guerre. Une tradition fausse porte à vingt-six le nombre des tribus rustiques sous le règne de Servius. Mais Tile-Livc, Aurelius Victor, Caton ne connaissent à cette époque que les quatre tribus urbaines, et le compte des trente tribus romaines de Servius est présenté comme faux daus le passage de Denys d'Hahearnasse* qu'on cite pour l'établir. C'est Denys qui

1 Denys IX, 5 et 13. — a flous avons rétabli et complété ce pas-

nous apprend que Fabius Pictor, historien romain qui écrivait en grec, avait désigué du même nom de o-jldi les vingt- six pagi de la campagne et les quatre tribus de la ville, et formé ainsi le total de trente tribus. Fabius avait commis la faute d'arithmétique qui consiste à ajouter ensemble des choses de nature différente. Le pagus de la campagne avait pour analogues dans la ville, le vicus et tecompitum, centre du vicus, et non pas la tribu. De même que la tribu urbaine contenait six ou sept vici, il fallut aux premières années de la République les sept pagi de la rive droite du Tibre pour former la première des tribus rustiques, la Romilia. La Rome des rois était entourée de pagi, et comme ils n'étaient pas encore groupés en tribus, chaque magistcr pagi était chargé à la fois de la surveillance du culte local, et de la levée des tributs et des soldats. Chaque pagus fournissait autant d'hommes que chaque vicus de la ville. Aux quatre légions urbaines furent ajoutées quatre légions rustiques, et les quarante mille hommes de ces huit légions étaient les quarante mille juniorcs du cens de Servius. Pour former les ailes des quatre légions de la campagne, il fallait douze cents cavaliers. Aussi voyons-nous que Servius enrôla douze centuries, c'est-à-dire douze centaines de nouveaux chevaliers. Attachés à l'armée plébéienne de la campagne, ces chevaliers ne représentaient point, comme ceux de la ville, les trente curies. Leurs centuries n'avaient point été consacrées par les augures, et ils n'étaient pas choisis parmi les ûïs des patriciens, quoique rien n'empêchât un jeune

sage d'après les manuscrits cités dans 1rs plus anciennes éditions de Denys d'Ualicarnassc. Voir à la Un du volume la note 6, au livre premier.

patricien de s'y faire incorporer. Ils recevaient seulement de l'État comme les chevaliers Rhamnes, Tiiies et Luceres, la somme nécessaire pour acheter un cheval, et la subvention annuelle destinée à le nourrir. Ils furent, comme ceux des six centuries sacrées, chevaliers equo publico.

3» Constitution commune aux deux populations urbaine et rurale

au lempt de Servius

La constitution des centuries n'eut pas sous Servius Tullius l'importance qu'on lui suppose. Lorsqu'aux premières années de la République, les patriciens firent pour la première fois de la réunion des centuries une assemblée politique, ils n'accordèrent aux plébéiens de la campagne convoqués avec eux au Champ-de- Mars, que des droits illusoires. Afin de déguiser la nullité des concessions faites à la plèbe, ils voulurent mettre leur constitution tout aristocratique de 509 avant Jésus-Christ, sous le patronage d'un nom populaire, celui du roi Servius. C'est dans les prétendus mémoires de ce roi qu'ils feignirent d'en avoir trouvé le plan. Ils allèrent même jusqu'à imaginer, que ce roi, ami des petites gens, avait eu l'intention d'établir le gouvernement républicain, c'est-à-dire d'abdiquer en faveur de l'aristocratie. Les historiens transformèrent peu à peu en un fait l'intention prêtée par les patriciens à Servius, de donner à Rome une constitution prétendue démocratique, et ce mensonge politique eut plus de succès que le Sénat lui-même ne l'avait espéré. Car on le répèle encore aujourd'hui, quoique depuis deux mille ans il ait cessé d'être utile. La réforme de 2'fO avant Jésus-Christ, en modifiant profondément la constitution de 509, aurait pu dis-

penser même les Romains de le perpétuer dans leur histoire.

En réalité, la première loi portée devant l'assemblée centuriate fut, comme Gicéron nous l'apprend, la loi de Valerius Publicola sur l'appel au peuple, votée-en 494 avant Jésus-Christ, et les centuries n'eurent à élire aucun magistrat avant les premiers consuls. Quel aurait été sous les rois le rôle politique d'une assemblée qui n'eût fait ni lois ni élections? Ceux qui prêtent aux centuries de Servius un caractère politique, sont réduits à supposer que la tyrannie de Tarquin-lc-Supcrbc suspendit le jeu de cette belle constitution. Mais il se trouve qu'elle n'a pas pi^s fonctionné sous Servius lui-même, qu'au temps de son successeur. Ne serait-il pas étrange qu'un roi, qui se serait donné la peine de l'imaginer, n'eût pas eu au moins la curiosité d'en faire l'essai? Les curies étaient si bien la seule assemblée du peuple au temps des rois, qu'aussitôt après l'expulsion de Tarquin-lc- Superbe, Brutus ne songea nullement aux centuries. Sa première pensée fut de convoquer l'assemblée curiate pour lui faire légaliser, par un vote, la révolution qui venait de s'accomplir. La constitution de l'assemblée centuriate, attribuée à Servius, est donc un testament politique apocryphe, antidaté, et rédigé de la main de ces chefs de l'aristocratie qui, en 509, s'instituèrent eux-mêmes héritiers de la puissance des rois.

On doit aussi bien préciser dans quel sens on peut dire que les centuries de Servius furent une organisation militaire. On a confondu souvent les centuries qu'on passait en revue auChamp-de-Mars, cette armée civile (urbanus exercitus) qui ne présentait que des

cadres de recrutement, avec les centuries militaires organisées pour le combat. Qu'on réfléchisse à ce qu'eût été une armée rangée comme l'étaient les centuries du Champ-dc-Mars. Dans chaque rang on eût trouvé des légionnaires grands et petits, jeunes et vieux, faibles et forts, mêlés ensemble uniquement parce qu'ils avaient même fortune. Mais est-il possible, pour composer un corps destiné à agir sur un champ de bataille, de ne pas considérer bien plutôt les aptitudes militaires que la fortune des soldats? de faire combattre côte à cote le jeune homme de dix-huit ans, qui est propre à engager la bataille par une légère escarmouche, et le robuste vétéran qui en décidera le succès en soutenant le dernier choc? Si l'on relit la description de la légion, telle que Tite-Livela donne pour l'époque de la première guerre latine. 337 avant Jésus- Christ, ou celle que nous fait Polvbc de la légion de son temps, on verra que les Romains tenaient compte, pour la composition des corps aussi bien de l'âge, de la force et de l'expérience militaire des soldats, que de leur cens. D'ailleurs, la légion que suppose Denys d'Halicarnasse, formée de quatre rangs d'hoplites, dont chacun eût renfermé des citoyens d'une des quatre premières classes, eût été composée de corps aussi inégaux entre eux, que l'auraient été les soldats d'une même centurie. Car les centuries civiles de la première classe contenaient moins de citoyens que celles des classes moyennes ou pauvres. Une telle armée eût donc tout à fait manqué de la consistance propre aux corps homogènes, et de fait on ne la voit figurer dans aucune guerre 1 , pas pins que la phalange romaine à

1 Tite-Livc, II, 27 a l'un 493 avant JéMis-Clirisi. cite on centurion de primipile, el II, 47 a l'an 478 nvnnlJesu«-Chrisi il parle des Iriaires. Les iriaires supposent lis princes et les Iiaslat5.

huit rangs de M. Mommsen. De ces deux armées imaginaires, on ne peut pas plus citer un combat qu'on ne citera un vote de la prétendue assemblée centuriate du temps des rois. Du reste, il n'était pas nécessaire que les légionnaires du même rang eussent exactement la même armure. Au temps de Polybè, nous voyons encore dans le même rang des haslats, des légionnaires qui avaient pour arme défensive une plaque de cuivre sur la poitrine, et d'autres qui avaienl une cotte de mailles complète.

Ou'élait-ce donc que le cens de Servius? et que signifiait sous son règne la réunion des centuries civiles au Champ-dc-Mars ? Elle avait pour but une simple opération de statistique destinée à reconnaître le nombre et la richesse des défenseurs de Rome. Les tributs étaient répartis proportionnellement à la fortune estimée de chacun, et l'on savait au besoin quelle armure on pouvait exiger d'un légionnaire plus ou moins riche. Ainsi, la première classe avait un cens équivalent à cent mille as d'une livre, c'est-à-dire à trente-deux mille sept cents kilogrammes de cuivre. Ce cens eut pendant tout le premier siècle de la République,* une valeur légale de cent chevaux de bataille, ou de mille bœufs, ou de dix mille brebis. 11 s'appelait cens équestre, parce que les chevaliers equo publico étaient toujours choisis parmi les jeunes gens de la première classe.

La seconde classe avait un cens de 75,000 as. La troisième — — de 50.000 — La quatrième — — de 25,000 — Les citoyens de ces quatre premières classes étaient distingués des autres par le nom de censi, parce que 25,000 as d'une livre formaient l'unité de for-

tune 1 appelée census. Le cens de chacune des classes supérieures élait un multiple de 25,000 as.

La cinquième classe, où étaient inscrits ceux qui n'avaient qu'une demi fortune (12,500 as), se composait des accensi, c'est-à-dire des citoyens adjoints aux censi. Ils ne servaient pas dans les rangs de l'infanterie pesamment armée ; ils formaient hors des rangs une sorte d'infanterie légère, et, dans la légion de 337 avant Jésus-Christ, nous trouvons les accensi placés après les rorarii, jeunes gens d'infanterie légère comme eux qui, après avoir engagé la bataille, rentraient dans les rangs pour s'abriter derrière les vétérans de la troisième ligne. La sixième classe ne servait pas dans l'armée.

Des quatre-vingt mille citoyens compris sur les listes du cens de Servius, quarante mille appartenaient à la plèbe, au peuple de la zone agricole située en dehors de la ville et de ses dépendances immédiates \ (es plébéiens ne faisaient partie ni des tribus ni des curies urbaines. Ils habitaient les vingt-six pagi de la campagne, et jouissaient du droit de cité, mais sans suffrage, sans droits politiques. Seulement ils venaient dans la plaine du Champ-dc-Mars, en dehors de la ville de Servius, se faire inscrire au nombre des défenseurs de Rome, à côté des citoyens du peuple quiri-

I M. Mommsen [II Moire Ho ma inc. t. 1. p. 129 et 2:il-2'i2 il<< la ira duel ion (Je M. Alexandre) fin relie, à l'imitation de M. Bit'ikh, l'unité de fortum* à Home dans une certaine étendue déterminée de terrain. Mais une même étendue de terre n'a pas partout iu>iue \a!eur, el dan* un même endroit celle va cur vaiie selon la (eilih edu sol el le mode de culture qu'on y applique. D'ailteio-s, on ne voit pas pourquoi Rome qui avait, sUon U- .Mommsen [Ibitl., p. l'il), grandi comme ville de commerce, et, qui, selon Polyltc, passait des Ir.tiles de commerce avec Cartilage dès le temps des premiers consuls, n'aurait connu que la propriété foncière. — L"S dépendantes immédiates de la ville allaient jusqu'à un mille de ses murs.

taire. Exposés les premiers à toute invasion dirigée contre cette ville, qui était le débouché de leur commerce, ils aidaient les Romains de leurs contributions, et leurs quatre légions rurales étaient les premières à entrer en campagne. Les quatre légions urbaines, et les chevaliers des six centuries des Rlinmnes, des Tilies et des Luceres formaient une réserve qui, au besoin, doublait la force défensive de l'État romain. ■

TROISIÈME ÉPOQt'K »«î>-4JW AVANT JÉSI S-CHKIST.

Tarquin-le-Superbe avait été un conquérant. Entre antres territoires ajoutés à celui de Rome, il avait soumis tout le pays de Gabies. Il avait achevé les travail de ses prédécesseurs, le grand égout et le Capitale. Mais il fatigua de sa tyrannie cruelle l'aristocratie de Rome, dont il employait les clients à faire ses corvées. Le peuple des Quirites finit par chasser des murs de la ville cette famille ambitieuse des Tarquins, et, pour s'assurer le secours de la plèbe de la campagne, les patriciens qui faisaient la révolution, promirent de lui donner des droits politiques. Depuis Servius les Romains des vingt-six pagi n'avaient connu de la cité romaine que les charges et les devoirs. Ils payaient les tributs. Ils servaient dans les légions. Mais, après 500, ils furent assimilés aux Romains de la ville. Leurs pagi dont Servius et les Tarquins avaient augmenté le nombre, furent groupés en seize tribus rustiques. Le peuple des curies les convoqua à se réunir avec lui dans une plaine située hors de la ville,

pour former une assemblée politique commune. Les

centuries votèrent pour la première fois au Champ-de- Mars pour l'élection des consuls.

Mais cette concession faite par l'aristocratie urbaine aux paysans romains, était bien illusoire. Les paysans avaient le droit d'élire; mais les patriciens avaient seuls le droit d'être candidats. La première des six classes, celle où dominait le patricial, comptait à elle seule 99 centuries sur 193, c'est-à-dire deux voix de plus que la majorité ; et chacune des centuries des riebes était quatre fois moins nombreuse qu'une des centuries des classes moyennes. C'était un principe tout romain, et que Cicêron recommande aux politiques, d'empêcher la domination du grand nombre. Aussi serait-ce une erreur de croire que la répartition inégale des voix entre les classes fût la seule précaution prise par le patriciat contre le danger de la démocratie. Les voles législatifs ou électoraux des centuries n'avaient rien de délinitif. Il fallait que la loi, l'élection à laquelle la plèbe extérieure avait été appelée à concourir dans l'assemblée tenue hors des murs, fût consacrée sur le Comitium, par les trente curies de la ville. Des deux votes nécessaires autrefois pour conférer le pouvoir royal, le premier seul avait été transféré à l'assemblée centuriale. Le consul désigné au Champ-de-Mars, n'avait pas le droit de donner le mol d'ordre aux légions, ni même de monter à cheval, avant d'avoir reçu Vimpcrium du peuple quiritaire. Or, les membres des trente curies, réunis sous leurs chefs patriciens, se tenaient dans l'enceinte religieuse du Comitium, au bas des degrés de la curie Hostilienne, où délibéraient les trois cents chefs des gentes. Ils attendaient patiemment qu'un augure eût pris les auspices, et qu'un magistrat patricien leur

apportât la proposition du Sénat (auciorilatem senatùsj 1 sans laquelle les curies ne pouvaient rien voler. Il eût suffi au Sénat, pour annuler ce qui s'était fait au Champ-de-Mars, de s'abstenir d'en proposer aux curies la confirmation, et, si jamais 2 on ne voit les sénateurs user de leur initiative toute-puissante auprès des curies, pour faire casser une élection ou une loi centuriale, c'est moins par leur modération qu'ils évitaient ce conflit, que par l'art qu'ils mettaient à le prévenir en dirigeant les votes du Champ-de-Mars.

Lorsque les centuries étaient assemblées, le magistral patricien qui les présidait avait seul le droit de mettre une loi aux voix ; souvent il éliminait de son plein pouvoir un candidat, on faisait recommencer le vote d'une centurie mal inspirée. Dans l'enceinte où se recueillaient les votes (septa ou ovile), étaient appelées d'abord les' dix-huit centuries de chevaliers equo publico, qui formaient comme des comices préliminaires et séparés, ceux du peuple noble. On les nommait primo vocatœ centuriœ ; mais celle désignation s'appliquait quelquefois dans un sens restreint aux douze centuries militaires, parce que les six centuries sacrées étaient spécialement appelées prérogatives. Dans la réunion de la chevalerie, ces six centuries composées de fils de sénateurs, étaient consultées les premières , parce qu'il fallait que

1 Le mot auclorilas signifie primilivoment proposition d'une loi et non confirmation d'une loi. L'auctor legis est celui qui prend l'initiative de la proposer et qui la vote le premier. Mais, comme le plus souvent les^nat proposait aux curies de confirmer^ votes des centuries, le mot auclorilas prit le sens dérivé « t secondaire de confirmation. C'est au sens primitif qu'il faut s'attacher lorsqu'il s'agit des plus anciennes institutions de Rome. — 2 Us menacèrent de le Taire en 365 avant Jésus-Christ, à propos do l'élection du premier consul plébéien.

le premier volanl (auctor) de l'assemblée centuriate. aussi bien que de l'assemblée curiale, fût un patricien. Les six centuries de chevaliers porlaient les noms des six demi-tribus des Rhamnes, des Tities et des Luceres. Elles représentaient le peuple patricien delà ville primitive, divisé en ses trente curies. Le vote de ces six prérogatives était donc pour l'assemblée centuriate, ce qu'était pour l'assemblée curiale, l'initiative du Sénat \ Elles votaient comme mandataires des tribus sacrées et des curies , et les augures prenaient les auspices au même titre. C'est pourquoi le vote des six prérogatives, qui suivait immédiatement la cérémonie augurale, était considéré par les Romains comme un signe de. la volonté des dieux (omen). Il entraînait presque toujours celui des douze autres centuries équestres. Le vote des dix-huit centuries était annoncé à l'assemblée, et les quatre-vingts centuries des fantassins de la première classe, qui étaient ensuite appelées par le héraut, refusaient rarement d'y adhérer. A quoi bon choisir d'autres consuls que ceux que le vote des six prérogatives avait dési- • gués à la plèbe de la campagne, comme les candidats préférés du Sénat? Les sénateurs n'avaient-ils pas le droit, ou de faire annuler une élection qui leur aurait déplu, pour le moindre vice de forme dans la cérémonie augurale, ou de la faire casser par l'assemblée curiale qu'ils dirigeaient?

Les 99 centuries de la première classe ayant voté

l CicOon, De tegibu* ]\, 12 (31) : Maximum awrm et prastaritistimum in icpublica jus est augurum et cum auctor Ha te conjutte lum, Auelorilat doit se traduire ici par droit dïniliathe. C'est lïnitialive, soit du sénat faisant une proposition aux curies, soit des six suffrages sénatoriaux votant en tête de l'assemblée centuriate.

d'accord, ce qui arrivait presque toujours, la majorité légale était formée, et rarement, nous dit Tite- Live, on consultait la seconde classe. Pour décourager toute tentative d'opposition, le sénat avait encore trouvé un procédé politique plus efficace : au lieu de diriger les votes des plébéiens de la campagne, il s'en passait. Les jours de marché, ceux où les hommes des tribus rustiques se réunissaient à Rome, avaient été déclarés néfastes 1 par les augures patriciens. Cette loi qui dura jusqu'à l'an 286 avant Jésus-Christ, on la justifiait par un beau prétexte : c'est qu'on aurait craint de déranger de leurs alîaires, par une convocation politique, les paysans qui venaient vendre leurs denrées au marché. On espérait qu'ils se dérangeraient encore moins de leurs travaux pendant la semaine, et que l'assemblée, où ils étaient convoqués pour la forme, se tiendrait en l'absence de la plupart d'entre eux. Aussi les plébéiens de la campagne s'abstinrent-ils souvent 8 de venir figurer au Champde-Mars, dans des assemblées où leur concours était jugé si peu nécessaire, et où, pour les quatre cinquièmes d'entre eux, tout était décidé, avant que leur tour de voter fût venu. Ils laissaient alors les patriciens et leurs clients, c'est-à-dire les hommes de la ville, arranger entre eux comme ils l'entendraient, les élections des consuls.

Telle était la constitution, qu'on a souvent représentée comme un progrès de la démocratie dans Rome,

l l.a distinction des jours fastes et des jours do t'mïm'Cs n" f :! établie qu'on l'a i 13»» avant Josus Christ, par la loi Fufln ou Fusia. Auparavant l'action poli(i^u.\ aussi Wwn | ic T ic ion judiciaire, était interdite pendant les jours néfastes. - .' Tue l.-ve II. i.i : Irait plebt intéresse consu'.nribus m nul Us mtluit; per paire» etienicsnue palrum contules créait T. Quiruttut cl Q Servitius.

fît dont on a voulu, bien à tort, faire honneur au roi populaire Semas Tullius. Denys y voit au contraire un stratagème habile pour tromper la plèbe sur sa nullité réelle. Mais les hommes ne s'attachent guère qu'aux droits sérieux. Il est difficile de leur persuader qu'ils ont de la puissance, quand ils n'en ont pas. L'indifférence politique, ou la demande de droits nouveaux, étaient les seules réponses possibles aux promesses mensongères de la constitution aristocratique de 509 avant Jésus-Christ. Gicéron, qui la juge en homme d'état, disait à son frère Quintus, pour lui faire comprendre la nécessité de l'établissement du tribunal de la plèbe: • Ou il ne fallait pas chasser les rois, ou il » fallait donner à la plèbe une liberté réelle, et non pas » nominale. » l

Nous avons essayé de ressaisir le sens de celle révolution de 403 avant Jésus-Christ, d'où sortit le tribunal de la plèbe, d'en retrouver la couleur vraie et vivante, altérée par les retouches peu adroites de la rhétorique de Tile-Live et de Denys d'Halicarnasse. Des fragments du récit primitif qu'ils ont noyés dans leurs développements oratoires, et surtout les indications de Pison. de Salluste et de Cicéron, qui avaient l'avantage d'être des hommes d'état, et plus anciens que Titc-Live et Denys, nous ont permis de donner pour la première fois une description de ce mouvement politique si célèbre et si mal compris, qu'on a appelé improprement la retraite au Mont-Sacré. 11 faut écarter d'abord l'idée d'une émigration en masse de la plèbe romaine, quittant ses habitations de la ville et de la campagne, pour aller séjourner sur une

1 Cicéron, De Legibus III, <0 : « Quamobrem aul exigeai reges non fuerunl, aul plebi re, non verbo, danda liberltu •

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montagne inhabitable pour elle, dans l'hiver de 493 à 492 avant Jésus-Christ. Nous montrerons que cette retraite était impossible, qu'elle eût été sans but et sans résultat, et que le tableau qu'on en fait ordinairement, d'après Tite-Live, et surtout d'après Denys d'Halicarnasse, n'est qu'une amplification de rhétorique sur le mot de secessio mal compris. La supposition d'un campement de six ou de dix légions sur une colline qui existe encore, et où cinq mille personnes auraient peine à se loger, est tout aussi inadmissible. La partie du récit de Tite-Live où il nous décrit ce campement des légions, n'est qu'un tissu de faits imaginaires, et dont le témoignage de l'historien même qui nous les raconte suffit à prouver la fausseté. Le serment militaire qui, selon Tite-Live, retint au drapeau les légionnaires de 493 avant Jésus-Christ, après une campagne victorieuse, ce serment que le Sénat d'alors aurait fait entrer dans les combinaisons de sa politique, et que les plébéiens auraient cherché à éluder sans y parvenir, n'a été institué qu'en 216 avant Jésus-Christ, la troisième année de la seconde guerre punique ; et c'est Tite-Live qui nous l'apprend. Il est beaucoup plus croyable dans cette dernière affirmation, que dans sa narration des événements de 493 avant Jésus-Christ; car nous avons la formule ancienne du serment militaire. Il y est question de monnaies d'argent, et les Romains n'en frappèrent pas avant l'an 269 avant Jésus Christ. La formule du serment est donc de l'époque des guerres puniques, et tout ce que Tite-Live nous en dit à l'année 493 avant Jésus-Christ, est une fiction.

La réalité est bien plus lorte, bien plus saisissante que tous les tableaux de fantaisie par lesquels les bis-

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toriens rhéteurs ont essayé do dramatiser l'histoire Lis usuriers patriciens, après la bataille du lac Régillo, (jui les délivrait à jamais des Tarquins, essayèrent d'appliquer aux plébéiens de la campagne les mêmes traitements que subissaient avec patience, depuis des siècles, les pauvres clients de la plèbe urbaine. Mais les propriétaires des tribus rustiques n'étaient pas hommes à se soumeltie au régime de la prison pour dettes, ni aux coups de lanière du créancier. Quand on eut vu un ancien centurion, un homme d'une grande famille plébéienne, sortir d'un atelier d'esclaves, et montrer sur son corps les meurtrissures des coups de fouet à côté des plus honorables cicatrices, un soulèvement éclata. L'indignation des paysans donna du courage aux affranchis de la ville. Les deux plèbes se coalisèrent. La plèbe urbaine tint ses conciliabules au quartier des Esquilics, sur la colline habitée cinquante ans auparavant par Scrvius Tullius, son libérateur; la plèbe de la campagne, sur rAventin, forteresse des tribus rustiques, située aux portes de Rome. La mauvaise foi du Sénat, et la cruauté du consul Appius Glaudius rendirent la révolution inévitable. Les légions plébéiennes se rendirent au Mont-Sacré, non pour y camper, ni pour y séjourner inutilement, mais pour y tracer l'enceinte d'un nouveau marché rival de celui du Forum, pour consacrer à Jupiter Tonnant une citadelle opposée à celle du Capilole. La sécession, si elle eût réussi, eût abouti à la fondation d'une ville plébéienne, qui serait devenue le rendez-vous des tribus rustiques pour le marché des nundines. En même temps les clients de la ville refusaient de cultiver les terres de leurs patrons i tuées dans le rayon d'un mille autour de Rome, et

ils pillaient leurs granges. Le blé n'arrivait plus à Rome, et la cité patricienne, comme le ventre affamé dont parle Mcncnius Agrippa, n'était plus servie ni par les bras de la campagne, ni même par ceux de la ville. Pour échapper à ce blocus, les plus misérables clients des patriciens, ceux qui sortaient des prisons de leurs créanciers ou craignaient d'y être enfermés, se réfugièrent au Mont-Sacré sous la protection des deux tribuns et de la garde qu'y avaient établie les tribus rustiques. La ville du Mont-Sacré était destinée par ses fondateurs à supplanter Rome, et, comme elle, elle commençait par être un asile. Le nombre des réfugiés, selon Denys d'ilalicarnasse, dont le récit est plein d'exagérations, ne s'élevait qu'à quinze ou dixhuit mille. En le réduisant à cinq mille, on le mettrai l à peu près d'accord avec la grandeur actuelle de la colline qu'ils occupaient. Là, vécurent sous des tentes de branchages ou de toile, les réfugiés de ia ville. La plèbe rustique, leur protectrice, leur apportait à manger, et elle fut personnifiée dans la tradition populaire sous la figure de la fée bienfaisante Anna Perenna, venant tous les matins du village de Bovillae apporter aux habitants du Mont-Sacré des gâteaux cuits sous la cendre. Lorsque Menenius Agrippa eut fait comprendre à ces malheureux, qu'en s'associant à un plan pour affamer Rome, ils s'affamaient eux-mêmes, ils rentrèrent dans la ville, 'et élevèrent, dit-on, une statue à Anna Perenna. Tous les ans, à la fête de cette déesse, la plèbe de la ville se répandait dans les prés voisins des bords du Tibre. Elle y coupait de grands roseaux, que l'on plantait en terre, et que chaque famille recouvrait d'une toge ou de quelques feuillages entrelacés; l'on prenait un repas sur l'herbe en s'abrilaDt

sous ces tentes improvisées, qui rappelaient le séjour d'une partie de l'ancienne plèbe urbaine sur le Mont- Sacré.

Les réfugiés ne revinrent avec Mcnenius qu'après s'être fait donner par les commissaires du Sénat l'assurance qu'ils ne seraient pas poursuivis par leurs créanciers, et, pour mieux assurer l'exécution du traité, ils rentrèrent en armes daos la ville et occupèrent l'Esquilin.

La désertion du Mont-Sacré ûlsentiraux plébéiens de la campagne la difficulté de créer sur la rive droite de J'Anio, assez loin du Tibre et de la mer, une ville de commerce rivale de Rome. Us transportèrent leur nouveau marché et le séjour des deux tribuns de la plèbe sur l'Avenlin, aux portes mêmes de la ville. Les patriciens, vaincus par la famine et par le ravage de leurs champs, dont on empêchait la culture, finirent par céder. Ils conclurent avec la plèbe rustique, comme avec une puissance étrangère, un traité sanctionné parles féciaux. Le pouvoir des deux tribuns de la plèbe rustique reçut des curies de la ville une homologation qui le fit reconnaître à l'intérieur même de Rome, et, jusqu'à la loi de Publilius Volero, de 470 avant Jésus-Christ, ce fut l'assemblée curiale qui choisit les tribuns parmi les candidats de la plèbe des campagnes.

Le tribun était à Rome comme un fondé de pouvoirs d'une puissance étrangère: son inviolabilité était l'application d'une règle du droit des gens. Au Forum, le jour de l'assemblée des tribus, il n'était permis à aucun patricien ni de voter, ni de paraître, ni de troubler les délibérations. Un seul mot prononcé par un des chefs de la population urbaine contre le

tribun était un crime de lèse-majesté, ou plutôt un attentat contre l'indépendance des paysans. Le perturbateur pouvait être puni immédiatement par les tribuns, qui avaient le droit de le faire saisir {jus prehensionis) par les édiles, et de le faire sans jugement précipiter de la roche Tarpéienne, comme un agresseur étranger (pcrdueUis). Le tribun pouvait réclamer tout plébéien qu'on voulait mettre en .prison, comme n'étant pas sujet à la loi patricienne. Il pouvait annuler tout sénatus-consulte contraire aux intérêts de la plèbe. En un mot, le tribunat n'était pas une simple magistrature. C'était bien plus : une souveraineté. La dictature elle-même, qui suspendait toutes les magistratures du peuple de la ville, ne pouvait suspendre l'action des tribuns. Seulement le dictateur personnifiait en lui la toute-puissance patricienne, comme le tribun, la majesté plébéienne, et, comme le tribun, le dictateur avait le droit déjuger et de punir sommairement.

C'est à condition de jouir de ces garanties, que les hommes des tribus rustiques rapportèrent leur blé au Forum, et vinrent reconnaître de nouveau le Jupiter Capitolin comme leur dieu national. Ils étaient armés quand ils descendirent de l'Aventin pour monter au Capitole, et bientôt ils firent sentir leur force.

Ce qui irritait le plus les patriciens, c'est que les tribuns s'interposaient même entre eux et leurs clients qui étaient les plébéiens de la ville. Coriolan. au milieu de la disette qui suivit la grande lutte de 493 avant Jésus-Christ, conseilla au Sénat de ne distribuer de blé à la plèbe urbaine, qu'en exigeant d'elle qu'elle renonçât à la protection tribunitienne. Mais les tribuns ne voulurent pas laisser si vite amoindrir leur puis-

sance. Ils convoquèrent au Forum les hommes des campagnes et les plébéiens de la ville. Des cordes tendues sur le marché séparèrent les places où devaient se réunir les vingt tribus, etCoriolan, menacé d'abord de la roche Tarpéienne, finit par être exilé. Toutefois la séparation des deux plèbes demandée par Coriolan était nalurelle, et vingt ans après elle s'accomplit. Les plébéiens des campagnes se lassèrent de voir leurs tribuns choisis par les clients des patriciens assemblés avec leurs maîtres dans les trente curies de la ville. En 470 avant Jésus-Christ, Publilius Volero fit transporter l'élection des tribuns, de l'assemblée curiate à celle des tribus, où les hommes de la ville n'avaient que quatre voix sur vingt ou vingt et une. En même temps les clients de la plèbe urbaine tombèrent au-dessous de la protection tribunilienne. Car, au lieu de deux tribuns, un pour chacune des deux plèbes, on en nomma, depuis 470 avant Jésus-Christ, cinq, dont chacun représentait une des cinq premières classes de l'assemblée centuriate. Les hommes de la sixième classe, qui n'avaient pas une fortune équivalente à 12,500 livres de cuivre, n'étaient plus représentés au collège des tribuns, et ils ne le furent pas davantage en 457 avant Jésus-Christ, lorsque le nombre des tribuns fui doublé et porté à dix. Ces pauvres citoyens de la sixième classe sont les quiriies des clientèles, ceux qui figurent désormais dans la constitution romaine sous le nom de cœrites ou A'œrar'ri. Ils ne sont même plus convoqués an Champ-de-Mars, cl c'est pourquoi la plupart des historiens ne comptent que cinq classes au lieu de six. Les tribuns de la plèbe ne daignent plus protéger les arrhes; la grande plèbe rustique, en se réservaut presque exclusivement la

nomination de ses dix envoyés dans l'assemblée des Iribus, avait renoncé à intervenir entre les pauvres de Rome et leurs patrons.

Le souvenir de la révolution de 493 av. J.-C. remplissait les chefs de la plèbe rustique d'une fierté égale à celle des patriciens de Rome. Leurs regards se tournaient souvent avec une confiance menaçante vers la citadelle de l'Aventin qui leur rappelait la conquête de la liberté plébéienne. Au contraire, l'aristocratie urbaine et ses partisans ne cessèrent jusqu'au dernier siècle de la République, de maudire le tribunat comme un joug odieux qui leur avait été imposé par la force. Ils se souvenaient avec amertume que les réfugiés du Mont-Sacré étaient rentrés en armes dans la ville, que les plébéiens de la campagne élaien{ descendus en armes de l'Aventin ; qu'il avait fallu passer sous leurs Fourches Gaudines, et jurer avec les uns et les autres des traités humiliants, par lesquels ils avaient promis de respecter la souveraineté inviolable de la plèbe installée au Forum comme en pays de conquête. Gomment ces fiers patriciens de Rome se fussent-ils habitués à être traités en étrangers, en vaincus, en ennemis (perduelles) entre le Capitole et le Palatin ? Était-il supportable qu'un sénateur, un consulaire, dût assister de loin et en silence aux délibérations de cette plèbe du dehors qui venait s'assembler devant sa maison ; qu'en sortant de la curie, il rencontrât assis dans le vestibule dix tribuns, dix surveillants étrangers, indifférents à la loi qui ne leur permettait pas de discuter dans le sénat, parce qu'il fallait leur soumettre chaque sénatus-consulte, et que d'un seul mot, veto, ils pouvaient l'annuler sans discussion ; qu'un jeune noble du quartier élégant des Carènes, pour un coup donné à un

édile d'un marché, à un appariteur d'un tribun qu'il n'avait pas nommé, pour un mol, pour un cri qui lui serait échappé devant l'assemblée des tribus contre la majesté sacro-sainte du protecteur des paysans, fût saisi, enchaîné, détenu dans la prison du Forum, et précipité sans procédure de la rocheTarpéienne, comme un violateur du droit des gens, à moins qu'il n'aimât mieux en appeler au jugement de la plèbe elle-même, qui probablement lui permettait de vivre, à condition de s'exiler à Tibur, ou de payer cinq cent mille livres de cuivre qui formaient alors le prix de cinq cents chevaux de bataille? Pour ne point devoir leur fortune ou leur vie « à ces Tarquins tribuns de la plèbe » qui s'arrogeaient le droit de les condamner et même de leur faire grâce, le fils de Menenius Agrippa, en 476 av. J.-C, et le chefdudécemvirat. Appius Claudius,en 446, préférèrent se donner la mort.

Une institution qui infligeait aux patriciens de telles humiliations, ou les réduisait à de telles nécessités, était à leurs yeux un véritable monstre politique qui avait créé à Rome une cité dans la cité, et fait de la République un corps à deux têtes. Q. Cicéron, un de ces partisans que la noblesse rencontre souvent parmi les hommes distingués de la plèbe, qui ont l'esprit étroit et le tempérament énergique de l'aristocratie, comparait le tribunal à ces enfants difformes que la loi des Douze Tables ordonnait au père d'abandonner etde laisser mourir. 11 s'indignait que le monstre, un instant mis de côté par les décemvirs, eût reparu au temps de la loi Valeria-ïloralia encore plus laid et plus horrible qu'auparavant. Il s'étonnait que son frère Marcus lui laissât une place dans la constitution dont il esquissait le plan. Mais Marcus lui répondait avec ce calme que

donne toujours la supériorité de l'esprit jointe à une grande expérience 1 :

» Vous voyez très-clairement, Quintus, les vices du » tribunat. Mais c'est un procédé injuste, quand on se » plaint d'une chose, d'en négliger les bons effets pour » énurnérer les maux qu'elle a produits, et pour mettre » seulement en relief ce qu'elle a de vicieux. Par cette > méthode, on pourrait blâmer même le consulat, en » dressant la liste des fautes des consuls que je ne » veux pas énurnérer. »

Celui qui avait combattu dans Catilina et dans Clodius, non les chefs d'un parti plébéien, mais ceux du vieux parti syllanien, composé de patriciens, de soldats ruinés, de bravi qui remplissaient les corporations* urbaines et infestaient le pavé de Rome, savait bien par expérience que la plèbe romaine n'était pas ce rimas de soldatesque et de populace désœuvrée, toujours au service et aux gages de l'aristocratie. La plèbe véritable, celle que les tribuns avaient représentée dans l'histoire, était celle des tribus rustiques, celle qui avait ramené Cicéron de l'exil, en fermant, comme il le disait, pour venir au Champ-de-Mars voter en sa faveur, non les échoppes du Palatin et du quartier de Subure, mais les municipes du pays des Volsques et des Sabins. Consulaire, mais homme nouveau sorti de l'obscur municipe d'Arpinum, Cicéron était traité par l'aristocratie des Manlius, des Sylla, des Sulpicius, des Catilina, des Calulus, de roi étranger, de citoyen nomade qui était venu louer une maison dans la ville de Rome, • dvis inquilinus urbis Romœ. » Il comprenait que, pour mettre un frein à

« Cicéron, De Ugibut 111, *0. - » ColUgia urbana.

l'orgueil de cette noblesse urbaine, il avâil fallu le tribu nat.

D'ailleurs, qu'eût été Rome sans les tribuns ? Si elle a été libérale de son droit de cité, si elle a augmenté le nombre et le territoire de ses tribus rustiques, si elle n'est pas restée emprisonnée dans les limites inflexibles que les augures patriciens lui avaient tracées, si elle ne s'est pas concentrée et desséchée en ellemême comme un germe qui n'a pu éclore ni percer son enveloppe, c'est au tribunal qu'elle le doit. En introduisant violemment en elle l'élément étranger de la plèbe rustique, celte institution, comme une greffe puissante, a forcé Rome à sortir d'elle-même. Elle a fécondé, en la corrigeant, son Apre sève aristocratique. Elle a transformé l'oligarchie étroite d'une cité qui. de bonne heure, comme celle de Venise, eût fermé son livre d'or, en une nation de conquérants et de législateurs, toujours renouvelée et agrandie par l'admission aux droits des citoyens de ceux que ses armes avaient vaincus et que ses lois ont civilisés.

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