‹ Histoire de choléra-morbus asiatiqueChapitre 3 sur 83 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Caractère du choléra-morbus et frayeurs qu'il inspire. —Son ancienneté.

— La peste noire était une autre maladie. — Tableau d'un cholérique.

— Diverses espèces de choléra. — ^Le choléra asiatique, parti de Jesspre en I8I7, ravage la pépinsule indienne. — Les îles de l'archipel indien en sont tonr-à-tour atteintes. — Les vastes contrées de l'Asie orientale deviennent aussi le théâtre de ses fureurs. — Le fléau envahit ensuite la presqu'île arabique, la Perse, la Mésopotamie et la Syrie. — La caravane de la Mecque l'introduit en Egypte. — Preuve évidente de son importation dans ce pays. — Une frégate anglaise atteinte de la maladie infecte l'Ile - de - Trance. — L'île Bourbon s'en garantit d'abord , mais flnit par en recevoir les atteintes. — Effets salutaires des mesures d'isolement et de séquestration.

Parmi les fléaux qui désolent l'espèce humaine il faut placer en première ligne le choléra-morbus asiatique, redoute par-dessus toute autre maladie en raison des funestes extensions qu'il a prises depuis dix-huit ans. Celle épidémie cruelle, sor-

On pourrait, sous certains tapporls , comparer ie choléra des Indes Orient ales à la terrible maladie connue sous le nom de peste noire qui ravagea le monde vers le milieu du quatorzième siècle; on croit même généralement que celte peste n'est ïiutre chose que le choléra, mais cette opinion est une erreur.

Dans la haute Asie, où la peste noire prit naissauce, un saignement de nez annonçait l'invasion du mal et était en même temps l'indice d'une' mort certaine et prochaine. A Constantinople , l'historien impérial Cantacuzène parle de grosses tumeurs purulentes aux aisselles et aux aines , dont l'ouverture procurait du soulagement aux malades; il parle, en outre, de petites tumeurs, aux bras , au visage et sur d'autres parties du corps. Chez plusieurs apparaissaient sur tous les membres des pétéchies noires , isolées ou confluentes. Ces caractères ne se rencontraient pas sur tous les malades; un seul suffisait quelquefois pour causer la mort, et dans d'autres cas leur réunion n'empêchait pas de guérir. Les accidens cérébraux étaient fréquens. Plusieurs malades perdaient la parole par la paralysie de la langue; d'autres étaient en proie aux anxiétés et à l'insomnie; la soif était ardente, et les souffrances duraient ainsi sans adoucissement jusqu'à la mort, que plusieurs hâtaient dans leur désespoir.

DU CHOLÈRA-MORB'US. 13 Nous ne voyons encore là que les symptômes ordinaires de la peste orientale; mais il s'y joignit des accidens plus gravés qui ne se sont pas représentés dans d'autres temps : les organes de la respiration étaient frappés d'inflammation gangreneuse; malades ressentaient de vives douleurs à Ir, poitrine, et leur haleine répandait une infection mortelle (i).

l)ans les contrées occidentales ce dernier plié- "nomène fut prédominant; une fièvre violente avec hémoptysie tuait dâns les trois premiers jours.

De grandes perturbations physiques avaient précédé en Europe l'invasion de la peste noire , comme si la nature eût voulu annoncer l'approche d'une des calamités les plus affreuses dont les hommes ont gardé le souvenir. « Durant ces « temps, dit un historien de France (2), les hom- « mes étaient tourmentés de tous les fléaux du Ciel; u un tremblement de terre universel renversait les (c villes entières, déracinait les arbres etlesmonia- « gnes, et remplissait les campagnes d'abîmes si «profonds qu'il semblait que l'Enfer eut voulu « engloutir le genre humain. » A. Florence , au commencement de la contagion, on voyait se manifester

(1) Recherches sur lapeslc noire du xiv^ siècle, parle doclcur Hcckcr, professeur à Berlin. — Gazelle médicale de Paris du 31 mai 1832.

(2) Mczeray, Ilisl. de France, ia- folio, t. ii.

14 HISTOIRE à l'aine ou sous les aisselles un gonflement égal à la grosseur d'un œuf; plus tard ce gonflement pa* rut indifféremment dans toutes les parties du corps; plus tard encore la maladie changea de symptôme et se déclara le plus souvent par des taches noires ou livides. L'art d'aucun médecin ne pouvait arrêter le mal (i).

Tous les pays de l'Europe furent successivement atteints par cette épouvantable maladie, à l'exception du Brabant, qui s'en ressentit à peine, par le plus étonnant des privilèges. La peste noire régna en Provence pendant seize mois, et une vieille chronique s'exprime ainsi : « En i348 fut une « mortalité de gent en Provence et en la Langue- « doc , si très grande qu'il n'y demoura pas la « sixième partie du peuple (2). » Enfin le fléau atteignit la Russie en i35i, deux ans après le" midi de l'Europe , et plus de trois ans après Constantinople; il s'y montra avec des symj)tômes à peu près les mêmes et y fit d'affreux ravages. La maladie commençait par des frissons , de la chaleur, des douleurs pongitives dans le dos et les épaules, des glandes dans les cavités cliar-

(1) De Sismondi, Hist. des répitbliques italiennes au mo%ienâge , t. VI , ch. 28.

Cet auteur a emprunté la description de celte peste à la fameuse introduction du Decamerone de Boccace. ' (2) Le traducteur contenaporain de la petite chronique manuscrite de France ou de Saint-Denis.

DU CHOLÈRA-MORBUS. 15 hues du corps ; puis venait un violent crachement de sang, et le malade expirait le second ou le troisième jour (i). La peste noire se propagea dans le Nord avec rapidité, et la république d'Islande fut anéantie; les hâbitans épars de cette lie glacée cessèrent de former un corps de nation (2).

Partout où la contagion régna , il suffisait , non seulement de converser avec les malades ou de s'approcher d'eux, mais de toucher aux choses qu'ils avaient touchées, pour être frappé sur-lechamp (3^ on pensa même que les regards avaient le pouvoir de lancer le mal au loin, soit que l'éclat inusité des yeux inspirât cette idée, soit qu'elle ne fût qu'un résultat des anciennes croyances sur la fascination (4).

A Avignon le pape fut obligé de bénir le Rhône, où l'on jetait les morts, les cimetières ne suffisant pas pour les recevoir. Partout le peuple en délire, passant du sentiment à l'action, se précipita sur les Juifs, objets d'horreur dans le moyenâge; on égorgea ces malheureux, faussement accusés d'empoisonner les puits et les fontaines ;

(1) Hecker, ouv. cité. — Karamsin, Uist. de l'empire de Russie, t. IV, ch. 10.

(2) La ville (le Trapani en Sicile fut complètement déserte; tons les habitans moururent jusqu'au dernier.

( 3) De Sismondi , ouv. cité.

( \) Gazelle médicale de Paris , n. cite.

on les brûla sans miséricorde, on n'épargna pas

même les enfans au berceau (i).

La terreur détruisit les relations sociales et les liens de famille^ les lois perdirent leur empire au milieu de la confusion universelle; chacun vécut dans l'isolement et ne suivit que l'impulsion de ses caprices. Dans l'Europe entière, les trois cinquièmes de la population furent détruits (2). En général il périt beaucoup plus de jeunes gens que de vieillards, et partout où la peste cessa, l'espèce humaine se multiplia d'une man^re extraordinaire, la nature accordant une vigueur nouvelle à la force génératrice (3). Les morts furent bientôt oubliés, et Te monde, où tout reprit sa place, appartint encore aux vivans, livrés à toute l'activité des affaires , entraînés par les mêmes goûts, les mêmes habitudes et les mêmes passions (4)-

(1) Bàmgc, Histoire des Juifr. — Vou. aussi mon Histoire de Provence , l. n , chap. 25.

(2) De Sismondi , ihid:

(3) Montfaucon dit qae les femmes accouchaient alors très ' fréquemment de deux ou trois enfans à la fois (Monumens de la monarchie française , t. n, f- 282).

(4) Une vieille chronique allemande peint naïvement cette résurrection sociale : a Après que la mortalité , les processions de flagellans, les pèlerinages à Rome, le massacre des Juifs, eurent cessé, le monde recommença à vivre cl à être joyeux, et les hommes se firentr de nouveaux habits. »

DU CIIOLÉRA-MORBUS. 17 Le caractère de la peste noire est évident, c'est la peste d'Orient avec ses bubons gangreneux; mais elle présente un épiphénomène tout spécial qui la suit dans son long ^'oyage, c'est la gangrène du poumon : car on ne peut voir autre chose dans cette vive douleur de poitrine, cette hémoptysie et cette haleine empestée que signalent tous les contemporains (i).

Aperçoit-on les symptômes du choléra-morbus dans les signes caractéristiques de la peste noire? y voit-on les crampes^ les vomissemens, la dyssenterie, et surtout la suppression des urines, marque la plus certaine du fléau indien ? non certainement. Jetez les yeux sur un cholérique : l'infortuné , quel affreux spectacle il présente ! la prostration de ses forces est complète , et bien souvent il est en proie à dès douleurs déchirantes; une sueur froide inonde son corps tandis qu'une chaleur brûlante le dévore entièrement; la soif est inextinguible; ses traits décomposés expriment un abattement absolu, une anxiété profonde; de sa poitrine resserrée s'exhale un souffle glacial, et sa bouche est souillée de i^atières vomies; sa voix est faible et comme sépulcrale; le cœur cesse de remplir ses fonctions, le sang ne circule plus, la cyanose se manifeste; la physionomie

fl) Gazelle médicale de Paris , ibitl.

iS HISTOIRE crispée, les yeux enfoncés, caves, entourés d'un cercle livide, donnent au malade un aspect cadavéreux. Objet de pitié pour les uns et d'horreur pour les autres, il conserve la plénitude de son intelligence dans l'anéantissement de ses facultés vitales; sa raison lui permet de faire librement ses adieux à la terre, et de son lit de douleur il peut voir les apprêts de ses funérailles.

La maladie àile ■ trousse-galant , qui parcourut l'Europe entière en l'année 1600, ne doit pas être confondue avec le clioléra-morbus , ainsi que Tissot, célèbre médecin suisse, l'a fait par erreur dans un ouvrage publié en 1770 (i). Zacutus Lusilanus a décrit le trousse-galant sous le nom de colique, après avoir décrit le cboléia quelques pages plus baut. Celte colique, Zacutus l'attribue à une force occulte, à une altération peslilenlielle de l'air (2).

Le clioléra-morbus avec ses caractères tranchés s'est offert bien des fois aux observateurs de tous les pays; on l'a vu paraître accidentellement sur un seul individu, ou sur quelques personnes isolément, développé par l'action de causes prédisposantes particulières à l'organisme attaqué : ainsi réduit à des limites peu étendues , il est appelé sporadique.

(1) Cet ouvrage a pour litre : Avis au 'peuple sur sa smUé. (■2) Rapport de l 'académie rot[ale de Paris.

DU CUOLÉRA-MORBUS. 19 U n'est pas rare de voir le choléra régner sous l'iulluence d'une constitution déterminée de l'atmosphère, et par forme de petite épidémie (i); c'est un mode qu'il a suivi fréquemment , et on l'appelle alors calastique : ainsi l'ont vu à Londres Sydenham en 1669 et en 1676, Huxham en 1741; ainsi a-t-il été noté à Paris à diverses époques, et notamment en ïySo et en 1780, temps où l'on remarque déjà que la maladie est plus funeste aux hommes qu'aux femmes; ainsi il en est fait souvent mention vers le milieu et la fin du siècle dernier dans les transactions du bureau sanitaire de Madras. A peu près vers la même époque le docteur Johnson fut témoin de son apparition sur la côte orientale de Ceylan. On prétend aussi que le choléra a paru en 1770 à Arcot sur la côte de Coromandelj et en 1775 dans l'île Bourbon (2).

Les annales de la science médicale nous font voir le choléra dans des contrées particulières qu'il a choisies pour séjour : c'est le choléra endémique (3) , depuis long-temps observé dans

(Ij Rapport de l'académie royale de médecine de Paris.

12) Mémoire de Monlbrion , dans le Journal des Iravaux de l'académie de l'industrie, t. i , n* 7.

(3) Le choléra existe enpore à l'état symptoraaliquc, lie à des cas divers de maladies aiguës. Dans les contrées méridion£\lcs on le trouve joint aux flèvres bilieuses fortes , aux fièvres typhoïdes internes.

ritide (i); il ne franchissait jamais les bornes que lui assignaient les causes locales et les influences hygiéniques qui lui donnaient naissance.

Mais le choléra prenant un caractère de propagation désastreuse, le choléra, voyageur rapide et brutal, rendant le globe entier tributaire de ses lois de mort, le choléra régnant avec fureur sous l'action de causes occultes indépendantes du changement des saisons , des vicissitudes de la température, des conditions delà géologie et des individualités physiques, le choléra ainsi produit était heureusement inconnu dans l'histoire de la médecine (2); son importance et sa célébrité sont récentes.

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