PÉNINSULE INDIENNE
L^époque de la grande extension du choléra date de l'année 181 7. Il fit sa première apparition à Jessore, ville populeuse située sur le delta du Gange, à 33 lieues nord-est de Calcutta. Le 19 août
(1) Les effets (lu choléra indien sont exprimés par les mots de ce proverbe usité à la côte de Cororaandel : Vomir el mourir.
(2) Rapport de l'académie royale de médecine de Paris.
DU CnOLÉÏtV-MORBUS. 21 le docteur Tyller fut appelé auprès du premier malade, et du 20 au 21 du même mois quinze personnes moururent frappées du fléau. En quelques semaines on compta six mille victimes dans le seul district de Jessore; les habitans épouvantés cherchaient dans la fuite le moyen d'échapper à la mort : personne ne croyait que le mal provenait de l'irapurété de l'atmosphère ou de quelque cause générale; on le considérait comme l'effet d'alimens altérés, et le docteui Tytler lui-même l'attribua d'abord à la mauvaise qualité du riz, qui, comme on sait, est la principale nourriture des Indiens.
Des fuyards atteints de la maladie contagieuse la répandirent alors le long du Gange : elle attaqua violemment les Indiens de Calcutta, et les Européens n'en ressentirent les cruels effets qu'au mois de septembre; elle parvint à son plus haut période depuis janvier jusqu'à la fm de mai 18 18. Peu de villes ont été épargnées entre Silhet et Rattak, depuis l'embouchure du Gange jusqu'à son confluent avec la Jumma , formant un territoire de i65 lieues de long.
Du 6 au 7 novembre de la même année le choléra surprit le centre de l'armée anglaise sous les ordres du marquis d'Hasting, rassemblée sur les bords du Sinde, l'un des grands affluens de la Jumma, au moment où elle allait entrer en cam-
22 HISTOIRE pagne contre les peuples les plus redoutables de rindoustan; cette armée fut changée en un vaste hôpital, et le dixième des troupes succomba (i). Le 9 avril de l'année suivante le mal vint attaquer la division de gauche de l'armée anglaise à Jubbulpore, au centre de la presqu'île de l'Inde. Un corps détaché dont la santé avait été parfaite pendant le siège de la forteresse de Chanda malgré les fatigues qu'il avait souffertes , ne prit l'infection qu'en passant par un village où elle régnait.
Le choléra, suivant toujours la ligne des communications commerciales, ravagea la côte de Coromandel en 1818 et 1819. A Ellore, les prisonniers renfermés dans un édifice environné de hautes murailles échappèrent à la maladie, qui autour d'eux frappait à coups redoublés (2). Au mois d'octobre 18 18 Madras en fut atteint. I^e fléau se calma, mais au mois de mai 18 r9 il reprit toute sa violence, et cette irruption meurtrière se prolongea , avec quelque intermittence , jusqu'en 1820(3).
{i)Historn and adminisiralion of marquese Hasling (Asiatic Journal, t. XV!).
(2) Le même fait s'est reproduit dans d'autres localités asiatiques.
(3) Courier of Madras. 27 iiovombro 1820. — Asialic Journal, juin 1835.
DU CUOLÉRA-MOUBUS. '^'i Il y a sur la côte de Coromandel une ville réputée saillie entre toutes les \illes indiennes ; son nom est Jaggrenah , et chaque année on y célèbre une fête religieuse qui rassemble jusqu'à douze cent mille pèlerins remplis d'enthousiasme et de fanatisme. Là se font voir des choses étranges, témoignages affreux de l'égarement humain : on proraène les idoles sur un char autour de la pagode, et les plus dévots se précipitent sous les roues, croyant gagner le Ciel par cette mort si folle. En 1821, pendant qu'une multitude innombrable se pressait à Jaggrenah, le choléra-morbus surgit au milieu d'elle comme une apparition foudroyante, et le sol fut jonché de morts : les idoles restèrent dans le temple sacré, le char fut immobile , et la terreur dispersa soudain \^us ceux qui ne tombèrent pas sous les rapides coups du fléau dévorant.
Tandis que la maladie redoutable s'avançait du nord au sud le long des côtes de Coromandel, elle traversait de l'est à l'ouest la péninsule indienne. Aux premiers jours d'août 1818 elle atteignit les côtes du Malabar, et vint menacer l'Ile de Bombay , qui était autrefois l'un des grands entrepôts du commerce de l'Orient; mais après la paix de 181 5 la prospérité toujours croissante de Calcutta parut éclipser la sienne, et l'obhgea à chercher de nou-^ veaux débouchés à ses exportations. Le choléra régnait avec violence au village de Pauwel, séparé
2i HISTOIIŒ de l'île par un canal de sept lieues, lorsqu'un homme venant de ce village infecta Bombay, ainsi que l'a constaté le docteur ïaylor (i). La maladie fut en même temps portée dans l'ile de Salsette , à sept lieues au nord, et il fut avéré qu'elle y était venue avec un détachement de troupes parti de Panwel pour y escorter un prisonnier.
Ce fut le commencement d'une irruption qui, renouvelée chaque année dans cette partie de l'Asie, a servi de centre et de point de départ aux lignes itinéraires par lesquelles le choléra s'est avancé jusqu'aux rives du golfe Persique, de la Méditerranée, de la mer Caspienne, et même de la Baltique.
Ce fléau régna avec violence à Bombay, et s'étendit dans tout le ter^^toire de cette présidence, dont la surface a près de cinq cents lieues cari'ées. Pendant la mousson du sud-ouest il s'avança vei-s Surate à travers la partie occidentale de l'île de Salsette, et se propagea au midi le long de la côte du Malabar, envahissant les établissemens portugais, dont Goa est le chef-lieu (2).