ARCHIPEL INDIEN
Au mois de février 18 19 l'île de Ceylan reçut le germe du mal asiatique par les navires qui tra-
(1) Report of Ihe Bombaii médical baard.
(2) Moreau de Jonnès , ouv. cite.
DU CnOLÉRA-MORBUS. 25 versent journellemeut le détroit deManar, et communiquent avec la côte de la presqu'île de l'Inde , dont la population était alors infectée (i). Tout démontre que la ville de Colombo en fut atteinte par cette voie. Au mois d'août de l'année suivante le vaisseau anglais h JJander, à bord duquel le choléra s'était manifesté sur la rade de Pondichéry, s'étant rendu à Trinquemalé dans l'île de Ceylan, il y débarqua plusieurs personnes qui succombèrent à la maladie après l'avoir répandue dans cette ville. Du littoral le choléra s'étendit dans l'intérieur de l'île, et il pénétra jusqu'à Kandy, ville située au milieu des montagnes, à une grande élévation au dessus de l'océan. Il n'y a point de doute, dit la gazette officielle de Madras, que la maladie fut importée à Trinquemalé par le Léander.
L'île de Penang fut infectée au mois d'octobre 1819 par suite de ses relations journalières avec la presqu'île de Malacca, où le choléra avait éclaté dès le mois d'août.
En même temps la grande île de Sumatra reçut la maladie au moyen des embarcations nombreuses venant du continent. Bientôt le choléra se répandit sur toutes les côtes de l'île et pénétra dans la ville d'Achem : le roi pour y échapper
(I) Report oflhe médical boardof Ihe Cetilan arwu/. .
26 HISTOIRE abandonna sa capitale , et forma un camp à l'eniboucliure de la rivière; mais le mal, étendant le cercle de ses ravages, le suivit dans cet asile, et l'intérieur de l'île fut bientôt en proie au fléau.
Java, que sa proximité semblait exposer à une irruption immédiate, ne fut cependant atteint qu'au mois d'avril 182t. La maladie se déclara d'abord -à Samarang, où elle fut apportée par les jonques qui commercent avec cette ville, et se propagea ensuite le long de la côte, tuant jusqu'à cent personnes par jour. Le choléra s'assoupit en juillet dansles ports de mer, mais il s'étendit aux districts du centre, et régna même dans les montagnes les plus élevées. On porte dans celle irruption la perte de Batavia à 17,000 habitans, et celle de l'Ile entière à 102,000 (1).
A la même époque Bornéo, la troisième des îles de la Sonde, fut assaillie par le choléra: toute la garnison hollandaise de Pontianak en fut attaquée, et le résident, qui heureusement en réchappa, fut la seule personne qui put administrer des remèdes aux autres (2).
L'archipel des Moluques ne fut point préservé du choléra par sa position reculée à l'extrémité de l'océan indien : ses rapports fréquens avec
(1) Il paraît que de nouvelles irruptions ont envahi l'ile de Java pendant les années suivantes.
(2) Account of ihe court of Bomco, London 1828.
DU CnOLÉRA-MORDUS. 27 Java, qui en était alors infecté, lui communiquèrent la cruelle maladie. Amboineen éprouva les ravages au printemps de 1823, et il paraît qu'en iSaS les troupes hollandaises en ont beaucoup souffert dans leurs expéditions à Macassar, dans l'île des Gélèbes.
Dès 1820 , des navires partis du Bengale, alors désolé par le choléra (i), le portèrent aux îles Philippines, dont l'état sanitaire avait toujoure été satisfaisant. Une aff'reuseet subite mortalité jeta la terreur parmi les habitans de Manille, capitale de ces îles; la populace se souleva, accusant les Européens et les Chinois de produire la maladie par leurs opérations magiques; elle en massacra un grand nombre, et le naturaliste Godefroy, qui venait de faire une importante collection de reptiles et d'insectes, fut une des premières victimes immolées à ces croyances superstitieuses. Les Espagnols, frappés d'effroi, ne firent rien pour sauver les malheureux sur lesquels se ruait une multitude en fureur; le navire anglais le Dauntless, alors mouillé devant Manille, fut l'impuissant témoin de ces affreux massacres , et se vit forcé de mettre à la
(1) Depuis 1817 le choléra-raorbus a régné dans l'immense territoire de la présidence du Bengale , ravageant successivement SCS diîTcrcnlcs parties , s'cndormant presque toujours aux approches de la saison froide et se ranimant dès les premières chaleurs.
voile (i). On porte à plus de i5,ooo le nombi^edes habîtans de Manille qui périrent dans la première quinzaine de l'invasion. Les capitaines des vaisseaux de commerce, persuadés que le choléra était contagieux, interdirent toute communication avec la terre, et cette sage mesure leur réussit complètement; la même mesure, adoptée par le gouverneur de Cavité, ville située dans la partie méridionale de la baie de Manille, fut aussi couronnée d'un plein succès (a).
ASIE O.RIENTALE.
Dès l'année 1817, peu de mois après sa première apparition dans le delta du Gange, le choléra se répandit le long des côtes orientales du golfe du Bengale, au delà des bouches du grand fleuve de Bourampouter. En 18 19 il pénétra dans les provinces du royaume d'Â.racan par les communications maritimes , passa dans la presqu'île de Malacca, puis dans le royaume de Siam,où son irruption fut des plus meurtrières. Bankok, capitale de ce royaume, fut en proie à une affreuse
(1) Gazette du gouvernement de Madras , 1" février 1821.
(2) Moreau de Jonnès.
Il parait que le germe du choléra s'est manifesté dans l'archipel des Philippines, comme au Bengale , par une série de reproductions annuelles.
Dlî CHOLÉRA-MORBUS. 20 morlalité. Le peuple^ livré à des superslilions ridicules, s'imagina qu'un génie malfaisant, caché sous la forme d'un poisson, déchaînait les fureurs d'une inexplicable maladie, et il l'exorcisa dans une solennité religieuse; mais la contagion se propageant avec plus de facilité au milieu d'une foule immense, immola sept mille personnes sur la place même où l'on célébrait la fête (i).
En 1823 le choléra exerça d'horribles ravages dans l'empire birman. La guerre contre cet empire ayant multiplié les Communications entre le Bengale et les pays au delà du Gange , le choléra s'introduisit à la suite des troupes et dés mouvemens maritimes : il pénétra à Assam avec un détachement dont il moissonna les officiers , et rie cessa qu'au bout de cinq mois; sa fin parut d'autant plus extraordinaire qu'on éprouvait alors une disette extrême et une inondation dangereuse.
Les Vastes contrées maritimes du Cambodge et du Tonquin ayant été atteintes du choléra par leurs relations avec la Cochinchine, qui leur est intermédiaire , bientôt les rapports qu'ont eux-
(i) L'expérience démontre que les grandes réunions sont toujours funestes lorsqu'il y a dans un pays des germes contagieux.
Vingt-six mille ouvriers ayant été rassemblés en 1823 pour ouvrir un canal de navigation entre Saigou, capitale de la Cochinchine, et le royaume voisin de Cambodge , le choléra attaqua celte troupe de travailleurs et en fit périr presque un tiers.
30 niSTOIRE mcraes les deux pays avec les provinces méridionales de la Chine y introduisirent le germe de la maladie: pendant l'automne de 1820 les liabitans de Canton succombaient par milliers au terrible fléau, qui depuis cette première irruption semble s'être reproduit chaque année dans quelques-unes des provinces chinoises; en 1823 le choléra avait envahi Macao , et exerçait d'affreux ravages dans l'intérieur de l'empire ; il régna à Pékin, sa capitale, avec tant de violence que le peuple épuisa tous les moyens de sépulture exigés par la multitude des morts, et il fallut que le trésor impérial y pourvût; Nankin subit aussi les atteintes du mal, et ses progrès s'accrurent dans la partie septentrionale de la Chine. Eu 1827 le choléra pénétra au delà de la grande muraille, dans la Tartarie chinoise. Tandis qu'il s'avançait ainsi vers les hautes latitudes de l'Asie par ses progrès dans lés régions orientales de ce continent immense, il s'en approchait encore par un autre chemin , celui que suivent les caravanes de l'Indoustan , en se dirigeant sur Balk , Samarkand et Boukara, par les contrées de Lahore, Cashgar et Caboul.