EGYPTE
Le choléra, en s'établissant en Judée et dans la province de Damas, pouvait facilement s'introduire en Egypte; le pacha, adoptant le rapport que lui fit le 26 juin 1 824 M. Moreau de Jonnès, rapporteur du conseil supérieur de santé établi à Paris, prît avec sévérité les mesures préservatives qui
(1) L'ancienne Scleucie.
DU ClIOLÈRA-MORBUS. 37 lui avaient été conseillées, elle fléau, arrêté dans sa marche, ne pénétra point dans la vallée du Nil (i).
Il l'envahit sept ans plus tard. Le 1 2 mars 1 83 1 on apprit dans l'Heggiazque le choléra-morbus s'était deaouveau déclara à Mascate : des marchands et des pèlerins atteints de la maladie partirent de cette ville et prirent la route de Gedda, où plusieurs allèrent mourir; les autres se transportèrent à la Mecque, et immédiatement après leurarrivéelecholéra commença à fair^ deux ou trois victimes par jour. La mortalité augmenta progressivement, au point que dans les premiers jours du mois de mai elle était de 60 à 70 individus. Ensuite elle diminua sensiblement, de manière que vers lafin du même mois elle se réduisit à 6 ou 7 personnes; mais au commencement du mois de juin l'affluence des pèlerins étant devenue considérable, le choléra reprit une affreuse intensité. Les habitans, saisis d'épouvante, refusèrent d'abord d'aller en pèlerinage au mont Arafat ; cependant ils se décidèrent à s'y rendre le 9. Ce jour-là un vent du sud souffla pendant deux heures avec tant de violence qu'il renversa presque toutes les tentes; il fut suivi d'une pluie légère dans les endroits bas , mais très forte sur la montagne : dès-lors la mortalité augmenta. Après le coucher du soleil les pèlerins se transportèrent à Mcsdalet et de là à Mouna,
li^ Morcaudc Jonncs,ouv. cilé.
3â ÏIISTOIUE laissant plusieurs morts sur la route; ils campèrent dans cette ville au nombre de cinquante mille, firent des cérémonies religieuses , jetèrent des pierres au Diable, et immolèrent pendant trois jours environ 60,000 animaux : dès ce moment le choléra-morbus exerça de si grands ravages que les cadavres épars dans les rues restèrent sans sépulture. Le peuple, croyant que la trompette du jugement dernier allait appeler toutes les générations humaines au tribunal du souverain juge, abandonna les agonisans et prit en désordre le chemin de la Mecque. Là se pressait une multitude immense : les pèlerins , ne sachant comment se soustraire à la maladie redoutable , se prosternaient autour du temple sacré qui renferme le tombeau du prophète , et rendaient le dernier soupir en portant sur le ciel Jeurs regards consolés .
Les pèlerins de la Syrie allèrent s'établir à Naddi-Fathmé, à environ six heures de la Mecque, tandis que ceux' de l'Egypte se rendirent à Cheik- Mahmoud, lieu voisin de cette y'ille; les premiers, après être restés dix jours à Naddi-Fathmé sans que le choléra s'adoucit, partirent pourMédine, et partout où ils passèrent cette maladie éclata.
Après leur arrivée à Médine elle s'y développa avec une telle intensité que le jour de leur départ elle fit périr 3oo personnes ; mais elle diminua
pu CIIOLÈKA-MOIIBUS. 39 bienlôl lorsqu'ils furent parlis. Sept jours après les pèlerins égyptiens entrèrent à Médine, où k contagion paraissait avoir cessé (i). Les pélèrins qui se dirigèrent vers l'Egyple y pénétrèrent par deux points , Cosséir et Suez : d'après l'avis du conseil de santé établi au Caire le gouvernement du pacha envoya des troupes pour former des cordons sanitaires sur ces deux passages; mais, dit Glot-Bey, inspecteur du service de santé du viceroi, déjà un grand nombre de pèlerins s'étaient répandus dans l'Egypte, et avaient fait leur entrée au Caire, d'où, par une mesure de précaution bien lardive, le gouvernement les expulsa pour les met- Ire en quarantaine (2). Cosséir n'eut aucun symptôme de choléra, mais au mois de juillet on reçut l'avis qu'à Suez il s'était montré avec violence.
Le gouvernement établit aussitôt deux quarantaines d'observation : l'une àTousa sur les bords du Nil pour y recevoir les pèlerins venant de Cosséir, l'autre à Birket-el-Hagg pour recevoir ceux venant de Suez.
La caravane arriva au Caire le i3 août. L'inquié-
(1) Rapport du cheik Halil, uléma très instruit qui se trou- •vait à l'Heggiaz à l'époque du choléra. Ce rapport est inséré dans la brochure publiée par Clot-Bey à Marseille en 1832, et portant pour titre : Relation des épidémies 'de choléra-morbns qui ml réfjné à l'IIeggias , à Suez et en Egypte.
(2) Brochure citée.
4P HISTOIRE tude régnait dans celle grande capitale, depuis plusieurs jours les bruits vagues de l'existence du choléra-morbus prenaient de la consistance; mais du 12 au 1 5 août la mort rapide de plusieurs personnes de marque ne laissa plus de doute. La mortalité s'accrut rapidement, et le 16 le nombre des victimes était déjà de 83. Le lendemain toutes les affaires furent suspendues, les classes élevées s'enfuirent dans toutes les directions, et pendant plusieurs jours le Caire ne présenta que des scènes de désolation et d'horreur : partout on voyait des malheureux saisis par les premières atteintes da choléra tomber à terre comme frappés par un ennemi invisible; couchés dans ïes rues , ils mouraient sans autre secours qu'un peu d'eaiU que rarement encore ils recevaient de quelque main charitable. Quatorze cents personnes succombèrent dans un seul jour (i).
Le choléra exerça d'affreux ravages jusqu'au, commencement d'octobre i83i. Il se répandit à Damiette, àRosette^à Alexandrie, surles vaisseaux stationnés dans les ports; un bâtiment du vice-roi perdit 358 hommes d'équipage en vingt-quatre heures. La maladie, remontant le Nil, pénétra jus-
(1) Relation succincte des ravages du choléra en Eg^iple, i)ar M. Mimaut , consul-général , pièce manuscrite envoyée à l'académie royale de médecine de Paris.
DU CUOLÉllA-MORBUS. «1 que clans kl haute Egyple, à Thèbes, à Âssouan , et régna partout avec fureur.
La population franque d'Alexandrie se soumit aux mesures de séquestration usitées dans les échelles eu temps de peste : cette population, qui était nombreuse, n'eut à regretter qu'une seule personne, le consul d'Espagne; et encore est-il avéré que celui-ci avait communiqué avec son fîls, lequel était arrivé à Alexandrie depuis quinze jours environ, et n'avait pas voulu se séquestrer. Tandis queles Francs se promenaient avec sécurité sur leurs galeries , lès Arabes, les Cophtes, les Arméniens et les Turcs, qui encombraient les cours intérieures des mêmes maisons, tombaient chaque jour par centaines sous les atteintes du fléau.
On évalue à cent cinquante mille le nombre des victimes dans toute l'Egypte (i).
Il y a dans cette narration exacte plusieurs faits imporlans qu'il ne faut point perdre de vue. Glot- Bey affirme que le choléra-morbus existait depuis plusieurs jours au Caire lorsque les pèlerins venus par Suez y entrèrent le i3 août; cependant luimême fixe du 12 au i5 l'invasion de la maladie dans cette capitale, ce qui établirait une coïncidence à peu près parfaite entre l'arrivée de la caravane et les premiers décès de cholériques.
a 1 Montbrion , Journal des travaux de l'académie de l'industrie, n, VII.
42 HISïOlllE Mais , en admellanl que l'arrivée de la caravane ait précédé ces premiers décès, il ne faut pas oublier que déjà un grand nombre de pèlerins, se détachant de la caravane, s'étaient répandus dans l'Egypte et étaient entrés au Caire : c'est Clot-Bey qui nous le dit. D'un autre côté, des marchands du Caire étaient allés jusqu'à Elauge au devant de la caravane pour lui vendre des provisions ; plusieurs de ces marchands furent atteints du choléra et en moururent : nous voyons ce fait dans le rapport du cheik Halil, uléma avantageusement cité par Clot-Bey lui-même. Dans les premiers jours du mois d'août, avant l'entrée de la caravane au Caire, il y avait donc eu entre les habilans de cette ville et les pèlerins de cette caravane des communications opérées par une double voie; c'est alors que le choléra s'est manifesté en Egypte : n'y voit-on pas l'importation (i) ?
(i) Serait-ce donc le hasard qui aurait fait coïncider l'arrivée de la caravane de la Mecque avec l'irruption du choléra en Égypte ? singulier hasard qui produit partout des faits identiques, car partout nous voyons le choléra importé. Nous le répétons, l'exemple de l'Égypte est des plus concluans. Le choléra régnait à Mascate. Des pèlerins partis de cette ville se transportent à la Mecque, où le choléra se manifeste aussitôt ; la caravane d'Égypte, qui se trouvait à la Mecque, est décimée parle fléau d'Asie; cette caravane retourne en Égypte, le choléra éclate tout de suite dans ce pays : et cet enchaînement de faits serait le produit du hasard !
M. Sue , médecin fort instruit et fort recommandable de notre
DU CHOLÈUA-MOKBLIS.
ILES DE LA MER d' AFRIQUE.
ILE-DE-FKANCE.
En 1819, au mois de novembre , la frégate anglaise ia Topaze, venant de Calcutta, où le choléra régnait encore, vint jeter l'ancre au Port-Louis, chef-lieu de l'Ile-de-France, après avoir perdu par celte maladie et durant la traversée plusieurs matelots de son équipage. La santé publique était alors parfaite dans la colonie, l'une des plus salubres des îles tropicales; de temps immémorial on n'y avait éprouvé aucune maladie épidémique ou contagieuse.
Le capitaine de la Topaze en mouillant dans la rade cacha sa situation. Un grand bateau monté de dix noirs qui retournaient à une habitation voisine passa près de la frégate, et les matelots leur vendirent différentes bardes des décèdes.
ville, auteur d'une brochure intitulée : Relation de l'épidémie de choléra-morbus qui a régné à Marseille pendant l'hiver de 1834 à 1835, invoque à l'appui de son système sur la non contagion l'ouvrage de Clot-Bey; c'est à cet ouvrage que nous renvoyons nos lecteurs et M. Suc lui-même.
CIol-Bey n'est pas bon logicien, car après avoir cité des laits qui établissent la transmission d'individu à individu , il tire une conclusion contraire au conlagionismc.
Les dix noirs, arrivés à leur deslinalion , revendirent ces hardes à d'autres nègres, elle choléra se manifesta tout de suite avec fureur; le propriétaire de l'habitation fut une des premières victimes (i).
En même temps le capitaine de la frégate anglaise , au mépris des lois sanitaires , était descendu à terre suivi de ses officiers et d'une partie des hommes de son équipage : le mal asiatique se répandit aussitôt au Port-Louis et y fit des progrès rapides. La terreur devint générale. Au milieu de ces circonstances affreuses on manqua de bras pour porter les morts au cimetière : l'administration fit équiper deux grands chariots couverts, attelés de deux chevaux. Le plus difficile était de trouver des conducteurs , car malgré les plus grandes récompenses personne ne voulait de ces emplois; enfin on trouva deux Anglais ivrognes, misérable rebut de la population. Un jour les deux conducteurs, encore plus ivres que de coutume , versèrent à la sortie du faubourg leurs chariots lugubres, où étaient entassés les uns sur les autres, enfans, adolescens , vieillards , femmes, filles, hommes, de toute condition et de tout rang; ce ne fut que le lendemain qu'on releva les voitures et les conducteurs mêlés aux cadavres.
(i) Extrait d'une lettre d'un habitant de l'Ile-de-France à M. Ozanam, doyen des médecins de Lyon (Gazelle médicale de Paris du 16 juin 1832).
DU CnOLÈRA-MORBUS. 45 Le choléra s'étendit dans toutes les parties de Tile; mais quelques endroits dont les communications avaient été interceptées dès le commencement de l'invasion , échappèrent à ses effets meurtriers : telle fut notamment l'habitation de M. Chamaret de Chozal, l'une des plus riches de la colonie, et dont aucun habitant ne fut atteint de la maladie parce que le propriétaire fît exécuter strictement les mesures d'isolerhent qu'il avait prises.