LA RELIGION D£S CELTES
Pfonuntiarunt animas immortales.
( Ammien-Makcellin. )
Quelques auteurs pensent que le druidisme a été apporté de l'Asie par les premiers Celtes. M. Alfred Maury croit que lors de la séparation des Galls de la souche arienne, la religion de rinde ne possédait encore qu'un naturalisme grossier bif^n éloigné du Brahmanisme ; que, [lar conséquent le druidisme est d'importation postérieure et qu il a été introduit par les Phéniciens dans la Grande Bretagne, ce qui a fait dire à César que les doctrines de la Gaule sont venues de cette île.
D'autres écrivains sont d'avis que le druidisme a été apporté dans la Gaule par les Cimbres cinq cents ans avant J.-C. Il est possible que les prêtres de cette nation aient apporté des modifications au culte
extérieur, maïs je pense que l'essence même du druidisme remonte aux premiers occupants. D'ailleurs Cimbres et Galls avaient la môme origine et probablement les mêmes croyances. 11 me semble puéril d'admettre qu'une religion a été introduite tout d'une pièce par des conquérants. La plupart de ces prétendues transformations ne sont que le résultat progressif des travaux des prêtres. Ceci soit dit sans nier que tel culte particulier rendu à une divinité ne soit pas d'importation étrangère.
Les dogmes de l'Inde ont uue grande ressemblance avec ceux des Gaulois : « le »feu, la lumière, la lune croissante, les »sîx mois où le soleil est au nord, voilà le )> temps où les hommes qui connaissent • Dieu se rendent à Dieu. La fumée, la «nuit, le dédain delà lune, les six mois ))du sud sont le temps où le Yogi se rend »dans l'arbre de la lune pour en revenir nplus tard. Voilà l'éternelle double route, îclaire ou ténébreuse, objet de foi ici-bas, » conduisant d'une part, là d'où l'on ne » revient plus et, de l'autre , là d'où l'on wdoit levcnir. »
Ce texte du poëme sacré de Bhagavade
Gita ne semble-t-il pas servir de complément à ce que nous savons des Gaulois fils de la nuit, à ces signes mystérieux de leurs monnaies , à cette femme à cheval, la tâte entourée du globe lunaire, dont la représentation sculptée existe à Meuisault et à Dennevy ? Cette concordance entre le système astronomique et le système religieux explique ce que Pythagore disait des mages de Babylone et des merveilles du temple de Bel où l'on représentait le système du monde physique et du monde spirituel. Denysde Thrace^ Clément d'Alexandrie, Philostrate et Cédrénus parlent des mystérieuses roues tournantes et des globes couleur de saphir dont les prêtres se .^ei valent dans cette circonstance.
Les Galls primitifs avaient conservé le souvenir de Dieu, de l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses de la vie future. Tacite assure que les habitants de la Gaule appelaient Dieu le père de tous les êtres et le Tout puissant. Au IIP siècle Elien écrivait que <i les Indiens et les Celtes admettent un Dieu et un jugement. Origène remarque qu'il y a de la ressemblance entre la doctrine des druides et celle des Juifs.
Les Celtes divisaient l'univers en trois cerchs. Celui de l'immensité est le domaine de Dieu seul ; c'est l'absolu et l'infini. Celui du bonheur appartient aux âme^ parvenues d'épreuve en épreuve dans la société des élus. Le cercle des voyageurs enveloppe les deux autres ; c'est dans ce dernier que la Terre se trouve placée, c'est là que se meuvent les âmes qui montent ou descendent selon le progrès ou la déchéance qu'elles ont encouru dans leurs existences successives. Mais ces déchéances ne sont que transitoires et les âmes marchent toujours en progressant vers le cercle du bonheur d'où l'on ne peut plus déchoir.
On voit que la religion des Celtes s'élevait aux plus hautes conceptions métaphysiques, laissant bien loin derrière elle le polythéisme grec et romain. La métempsychose y était érigée en dogme. Le principe derexistence,hommes, animaux, plantes, était la vie dans la mort, c'est-àdire l'éternité des êtres par la résurrection. Les druides présentaient cette idée aux populations sous la forme du guy verdoyant puisant sa vie dans un arbre mort en apparence. Une autre forme de
cette croyance est le symbole du phallus que les Gaulois représentaient sur leurs tombeaux. Par suite des scrupules d'une civilisation plus avancée ce symbole prit la forme d'une bouteille ou ampulla. Les tombes gallo-romaines trouvées abondamment dans nos environs portent cette figure ; inai3 le symbole primitif a existé. Une pierre sépulcrale d'un haut intérêt le reproduit dans toute sa simplicité ; elle est placée à la fontaine du Chagne, près du hameau d'Orche;, dans la commune de Saint-Romain.
Beaucoup d'auteurs pensent que ce Deus ignotîis, père de tous les êtres, portait chez les Celtes le nom d'Esus. André Pezzani fait remarquer que le mot Aïsos signifie celui qui est toujours. Il aurait pu ajouter que cette formule est développée dans l'inscription du temple isiaquede Sais, en Egypte : « Je suis celui qui est, • qui a été, qui sera. Nul d'entre les mor- »tels n'a encore levé mon voile. » Esus et Isis sont identiques.
L'altération du dogme primitif et universel de la Trinité, jointe à l'introduction de quelques formes nouvelles apportées par les Cimbres, les Phéniciens et les Ger-
mains, produisit chez les Kalèles une triple divinité dont toutes les autres ne sont que des synonymesou des dérivés (l) .La connaissance des mystères étant réservée aux seuls druides, le peuple ne tarda pas à oublier l'idée purement spirituelle, à confondre le créateur avec son œuvre, à substituer les effets physiques aux choses de l'ordre immatériel et, par suite, à déifier les astres et les éléments.
Le nom triple er. un de la Trinité gauloise est Belisana, dont les latins ont fait Bellona : c'est le nom même de la ville de Beaune, a{.pelée par contraction Belna, César et Tacite assurent que les Gaulois et les Germains avaient pour habitude de donner les noms de leurs divinités aux lieux oùils faisaiei t leurs sacrifices et nous verrons qu'une foule de noms de notre pays ont celte origine religieuse.
Le mythe de Belisana a été représenté sous plusieurs formes : le taureau à trois grues, tarvos trigarannos^ de Paris, le taureau à trois cornes des environs d'Ar
^1) Chez les Scandinaves celte trinilé se composait de Har, le haut^ lafn-Har, le également haut ei. Thriddi, le troisième»
tun, le personnage à trois têtes trouvé au faubourg Perpreuil et déposé au musée de Beaune, sont des représentations de Belisana. Cest de là que les latins ont pris l'idée de leur Hermès tricéphale.
A Autun comme à Beaune, Belisana était l'objet d'un culte spécial. Eumène nous apprend que lesî habitants de Bibracte élevèrent un temple à Minerve ; or Minerve et Belisana sont identiques. Après la conquête romaine les soldats de César assimilèrent aux leurs les dieux des Gaulois et fusionnèrent les deux religions : c'est pour cette raison qu'ils donnèrent à Beaune, à la cité de Belisana, le nom de Minervia. Solin nous assure que les druides entretenaient un feu perpétuel en l'honneur d'une divinité bretonne qu'il assimile à Minerve.
Belisana était l'expression des trois éléments admis par les prêtres gaulois : la chaleur, la terre et Teau. En conséquence elle se scinde en trois divinités qui sont Bel, Isis et Ana ou Néanne.
Bel, appelé par certains auteurs Saturne assyrien, est la première forme naturelle que les hommes aient deïfiée après l'altération du dogme divin. C'est le soleil,
l'astre le plus apparent, le grand principe de chaleur. Les Aquitains Tadoraient sous le nom d' Abëllio et les Lingons ont donné à une de leurs villes son nom que nous traduisons par Avallon. Abellioa formée nom latin d'Apollon. La ville de Delphes où ce Dieu était l'objet d'un culte si célèbre, avait été fondée par une colonie de Gaulois. II n'est pas inutile de noter que cette ville de Delphes passait pour êti'e le nombril de la Grèce. 11 en était de même chez nous ; la ville de Chartres , centre géographique et religieux était le point de la réunion annuelle de tous les druides de la Gaule.
Autun avait un sanctuaire de Bel qui devint, sous les Romains le temple d'Apollon. Après l'introduction du christianisme et par suite de la similitude établie par Constantin entre Rome et Autun, ce temple fiit consacré à St-Pierre et devint, quelques siècles plus tard, l'abbaye de St-Andoche. Bel était adoré à Beaune: une petite source, aujourd'hui cachée sous les maisons de la rue de la Fontaine, sortait déterre à côté d'un ancien temple dont on voit encore les ruines ; cette source portait le nom de fontaine de Bélénin. Belle-
not, BeJigny, Vollenay, Bolar tirent leur nom de cette divinité.
Bel, considéré comme guérisseur des maladies portait dans la Gaule le suraom de Grannus. Gran^ en celtique signifie vert et c'est de là, sans doute, que vient notre mot patois Grun^ appliqué à des raisins verts et tardifs. Le soleil paraît vert lorsque Ton regarde son image dans Teau ; or c'est par Teau que Ton guérissait les maladies. On buvait les eaux sacrées et Ton s'y baignait. J*ai découvert près de Mavilly, vers les sources de TAvant-Dheune une baignoire antique en béton. Une inscription trouvée à Sainte- Sabine, au milieu d'un grand nombre d'exvoto porte les mots : MATRI. DEUM AC.
lANO. CUM GRANNO. L'épithèle de Grannus était remplacée, dans les langues du nord par le mot Bat ou Bad. La ville de Bath, en Angleterre était appelée par les Romains Aquœ solis. Cest Torigine des stations minérales qui portent le nom de Baden.
Les monnaies des Edues portaient une tête de Bel ou d'Apollon ; on le figurait avec deux petites ailts, pour indiquer la marche du soleil. Une sculpture trouvée i
Beau ne représente le dieu Bel accompa* gné du bélier qui lui était consacré et qui a conservé son nom. Après la conversion des Gaulois, le nom deBélotou adorateur de Bel, devint synonyme de niais ; notre patois a conservé ce mot dans cette acception. De même les nouveaux convertis appliquèrent aux idolâtres le nom de payen qui vient de pagani, paysans, parce que les habitants des campagnes conservèrent longtemps le culte druidique. Une rue de Dijon a porté jusqu'en 1512 le nom de rue des Béliots,
Is ou Isis, la grande déesse des Egyptiens et des Kalètes me paraît être une altération, ou plutôt une synonymie d'Esus. Les Phéniciens apportèrent vraisemblablement dans notre pays les nouveaux mystères dç cette déesse qui personnifiait le travail terrestre, la nature produisant toujours et toujours se rajeunissant, la vierge mère des Druides.
La principale source de Beaune, la Bouzaise a conservé le nom de cette divinité : Bosesis signifie le bois sacré d'Esus ou d'Isis. La célèbre ville d'Alise et le village d'heure (ruisseau d'Isis), oméga-
lement pris le nom de la seconde personne de la Trinité gauloise.
Mais le soleil et la teiTe ne produisent qu'une poussière incapable de nourrir des végétaux. Un autre élément, celui dô Teau, est indispensable aux animaux et aux plantes. Le troisième terme de là triade gaukise était la déification du prirtcipe de l'eau, la déesse Néanne dont It nom s'est modifié selon les pays. Les Germains la nommait Nehanellia. Ce mot semble composé de Néanne et de Hélî, qui signifie Dieu dans les langues orientales. Les Thuringiens ont la grande sorcière Hollé, la chasseresse de la nuit de Noél. Ce mot de Noël a le même sens : c'était la grande fête de l'hiver, consacrée à la déesse de la nuit, des eaux et du chaos.
Dans notre pays cette divinité portait presque toujours le nom d'Ana resté aune foule de lieux où se trouvent des fontaines, et quelquefois celui de Nan que l'usage a adopté exclusivement pour signifier une petite source. On la nommait aussi Néelle, mot qui forme la racine d'une foule de noms de pays. La Niolle est le nom du ruisseau de Chamilly; la Dheune»
Z>owma vientdeZ)ottia:,synonymedesource abondante,, et de Ana, déesse des eaux. Plus près de nous les villages de Nantouz, Arcenant, Pernand conservent le souvenir de cette divinité. C'est d'elle que le? Romains ont fait leur Diane, dea ana. La belle source de l'Algue lui était consacrée : lors de rétablissement des fontaines de Beaûne on a trouvé dans son bassin une statuette de Diane. Il est vraiment digne de remarque que la cité de Belisana ait autour d'elle trois sources consacrées à chacune des divinités de sa triade.
Les pratiques spéciales au culte de ces divinités ne sont guère connues ; on sait que les druides n'écrivaient pas et que leur enseignement se bornait à quelques milliers de vers appris par les adeptes. Le peu que nous en savons est extrait des canons de conciles et des lettres des premiers évêques ; voici ce qu'on lit dans une homélie de Saint-Eloi. « Que nul n'allume des lampes près des sanctuaires payens,, des pierres, des fontaines , des arbres ni dans des carrefours.... ni enchanter des plantes.. .. ni faire passer les bêtes par des arbres fendus de part en part. Au» cune femme ne doit invoquer Minerve en
tissant ou teignant la toile. Quand une maladie survient, qu'on ne suspende pas des bandelettes diaboliques aux arbres, auprès des fontaines ou à la croisée des chemins. » Le concile de Leptines, tenu en 748 renferme des prescriptions fort curieuses, notamment en ce qui concerne certains simulacres ou poupées d'éiolTe* saupoudrés de farine et exposés dans les endroits consacrés. Le litre seul de quelques chapitres nous donne une idée des pratiques de ce culte : Oblations sur les pierres — Phylactères et ligatures — Fontaines où Ton sacrifie. — Des tempêtes, des cornes et des limaçons.
J'ai traité cette question fort en détail dans mon Etude sur les Kalëtes-Edues ; je prie ceux de mes lecteurs qui voudraient connaître plus à fond la religion de nos ancêtres de se reporter à cet ouvrage. J'ajouterai seulement que les prêtres et les prêtresses de la Gaule prédisaient l'avenir et que l'éduen Divitiacus était, au rapport de Cicéron, semblable aux mages de la Perse et très habile dans Fart divinatoire.
Soyons fiers de nos pères : leur théologie a été trop oubliée ou trop méconnue.
Songeons qu'elle a conservé pure etintacte, au milieu de Tidoiâtrie payenne, la doctrine de Tunité de Dieu et de rinimortalité de Tânie. Par l'élévation de ses principes essentiels le duidisme a facilité Tavénement du christianisme.