‹ Histoire de Clichy La GarenneChapitre 5 sur 14 · PÉRIODE MÉROVINGIENNE · texte numérisé non relu

PÉRIODE MÉROVINGIENNE

Les rois de la première race eurent à Clichy plusieurs palais, et il semble même que ce lieu ait été celui de leur séjour le plus habituel; du moins on peut le supposer, d'après le grand nombre de chartes publiques et par-

ticulières qu'ils y souscrivirent, et le grand nombre d'actes qu'ils y consommèrent.

Le plus ancien souvenir conservé par l'histoire, est celui du mariage de Dagobert avec Gomatrude, la quarante-deuxième année du règne de Clotaire IL Le palais où se fit cette cérémonie devait être considérable, puisque, suivant le rapport des divers historiens, elle eut lieu en présence des députés de toute la nation, de la cour des deux monarques, et avec un appareil digne de la majesté royale.

Deux ans plus tard, toujours pendant le règne de Clotaire II, nous y retrouvons Dagobert, au sein d'une grande assemblée de la nation, convoquée des deux royaumes de Neustrie et de Bourgogne, c'est à dire de toute la France. Pendant la tenue même de l'assemblée, un meurtre est commis sur la personne d'Ermenaire, gouverneur du palais

de Charibert, autre fils de Clotaire, par Tordre d'iEgina, prince de race saxonne, ou du moins par les gens de sa suite.

iEgina, chassé de l'Assemblée, reçut Tordre de se retirer avec ses compagnons à Montmartre, que le chroniqueur Frédégaire nomme à cette occasion mont Mercomire. Le roi se chargea d'arranger lui-même une affaire qui menaçait de devenir d'autant plus grave, que Caribert et le comte Bradulphe, son oncle, réunissaient leurs troupes, dans le but de tirer vengeance de l'assassinat.

Ce sont les deux seuls actes du règne de Clotaire II qui aient^quelque rapport avec Clichy, c'est a dire les seuls dont l'histoire fasse mention ; ceux du règne suivant sont beaucoup plus nombreux. On voit Dagobert y signer jusqu'à cinq chartes de donations ou d'immunités en faveur de l'abbaye royale de Saint- Denis, les cinquième, huitième, treizième et

seizième années de son règne. Nous insisterons sur la première, qui offre une certaine importance historique.

C'est la fondation du droit d'asile en faveur de la basilique de Saint-Denis : le roi veut que tous les fugitifs trouvent en ce lieu un asile assuré contre la violence. Il entend que le droit sera acquis à tous ceux qui auront dépassé le troisième poteau 1 , de quelque côté qu'ils arrivent, que les fugitifs venant de Paris ne seront en sûreté que quand ils auront dépassé la butte de Montmartre ; et c'est peut-être pour marquer la limite, que l'abbaye fit construire plus tard la chapelle autour de laquelle s'est formé le village de la

1 Tricenam postent. II s'agit des mi) lia ires placés le long des voies publiques. Dans un acte confirmatif de ce privilège, donné par Charlcs-le-Chauve la vingt-cinquième année de son règne, on lïl tricenam pontem, ce qui n'offre pas un sens satisfaisant, et ne peut être qu'une erreur de copiste.

Chapelle-Saint-Denis. Nous ferons remarquer en passant que Montmartre est appelé ici montagne des Martyrs, et que ce témoignage est plus ancien que celui de l'abbé Hilduin, qui l'appelle montagne de Mars, et même que celui de Frédégaire, qui le nomme mont Mercomire 1 . La priorité est donc en faveur de l'opinion qui indique la butte de Montmartre comme le lieu du martyre de saint Denis [et de ses compagnons ; opinion sur laquelle la tradition populaire n'a jamais varié, et à laquelle Frodoard devait bientôt revenir.

Cette institution des asiles, si peu comprise et tant blâmée de nos jours par ceux qui, comparant superficiellement aux nôtres les mœurs de nos aïeux, ne cherchent pas la raison des

1 Et non mons Mercorii comme le disent les historiens modernes de la ville de Paris.

différences, était pourtant le fruit d'une pensée de haute sagesse de la part du législateur. 11 ne faut pas oublier qu'il y avait à côté de la loi la vengeance personnelle, consacrée d'une manière absolue par l'usage, et d'une manière relative par la loi, et que cette consécration avait elle-même un but humanitaire, celui d'atteindre tous les crimes, lors même que le laconisme des lois avait empêché de les prévoir. 11 résultait de là que, si quelques crimes seulement pouvaient être réprimés d'une manière légale, tous les criminels pouvaient être atteints en vertu du droit de légitime défense. Mais comme la vengeance, sentiment atroce et qui ne raisonne pas, tend toujours à exagérer l'offense et à la dépasser, appellant ainsi une seconde vengeance en sens opposé, il était sage d'ouvrir à tout inculpé un asile qui mît ses jours en sûreté, en attendant qu'il pût comparaître devant ses juges naturels et préparer

sa défense. Une fois entré dans l'asile, il n'était permis de l'en faire sortir qu'en vertu de sommations légales, qui lui donnaient quarante jours de répit. S il refusait de comparaître ou s'il était condamné, on pouvait l'extraire de force, ou le réduire à mourir de faim , en cas qu'il fût du nombre des vilains; le forcer d'une autre manière à sortir,, en ruinant ses propriétés par l'incendie et la dévastation, en cas qu'il fût de race noble. Le droit d'asile était donc un premier pas vers la libre défense, et en faveur des inculpés une première garantie. Nous venons de voir, par l'exemple du duc /Egina, qu'à défaut d'asiles légalement reconnus, on assignait à certains prévenus un espace de terrain, dans lequel ils jouissaient de la liberté, sous la garantie de leur honneur personnel et sous la sauvegarde des lois , en attendant le jugement. Tout cela accuse une législation bien imparfaite, sans doute ; mais

comment nous jugera-t-on nous-mêmes dans

douze siècles d'ici ?

Dagobert ajoute, que si les fugitifs sortent

de son propre palais, ils devront avoir atteint le

côté opposé de la voie publique qui conduit au

Louvre f . Cette charte est datée du vu des ka-

lendes de juin *, la cinquième année du règne;

c'est la première inscrite au cartulaire de l'abbaye.

L'époque à laquelle le nom du Louvre apparaît ici est de beaucoup antérieure à celle où s'arrêtent les historiens de Paris , qui ne remontent qu'à Philippe-Auguste. Ce lieu devait être considérable , soit comme forteresse, maison royale ou faubourg de Paris, puisqu'il est assigné pour terme à une voie publique 3 .

1 Sivè de nostro palatio egrediens, -public am viam çuœ pergit ad Luperam transierit.

2 Le 25 mai.

8 II ne peut être question ici du village de Louvres, à cinq

Mais quelle est la direction de cette voie, qu'il faut traverser pour arriver à la basilique de Saint-Denis, en partant d'un point pris sur le territoire de Clichy? Evidemment il s'agit de la route du pont d'Asnières, ou de la grande voie de l'Estrée, qui passait entre l'abbaye de Saint-Denis et la Seine. Dans le premier cas, le palais de Dagobert eût été situé du côté du pont de Neuilly, lieu où nous aurons bientôt à constater l'existence d'une habitation royale ; mais nous ne croyons pas qu'il soit question de celle-ci.

Le règne de Dagobert est une des époques les plus mémorables de l'histoire de Clichy.

lieues de Paris, sur la route de Compiègne , comme Pa cm Doublet. D'ailleurs ce serait Luperas. Il existait dès le temps des Romains un faubourg vers remplacement du Louvre. L'empereur Julien alla y recevoir des iroupes venant du nord, qui se rendaient en Perse. C'était en effet le seul côté duquel Paris pût s'accroîirc, l'autre étant occupé par les vastes constructions du palais des Césars.

C'est dans son palais de Glichy que ce prince reçut les députés de la Gascogne révoltée. C'est dans son palais de Clichy qu'il accepta la soumission de Judicaël, duc de Bretagne ; ce dernier fait est marqué à trait de mœurs d'autant plus mémorable, qu'il s'éloigne davantage de nos propres usages. Invité à s'asseoir à la table du roi, Judicaël en déclina l'honneur, et alla demander l'hospitalité à Dado , préférant, disent les historiens, la frugalité et les discours pieux du référendaire, au faste et à l'abondance du monarque. Ce Dado, connu plus tard sous le nom de saint Ouen, devait devenir bientôt évêque de Rouen. C'est dans son palais de Clichy que Dagobert fit apporter d'Orléans son fils Sigebert, à peine âgé de six semaines, et qu'il manda saint Amand pour lui donner le baptême. Amand, alors en fuite devant la colère du roi , qu'il avait provoquée en le reprenant trop sévèrement de son libertinage,

prêchait la foi aux peuples infidèles des bords du Rhin. Les ministres Dado et Eloi eurent autant de peine à le décider à revenir à la cour, que les envoyés du roi en avaient eu à le retrouver. Il consentit enfin, et, pour prix de sa condescendance, le monarque l'éleva au siège épiscopal d'Utrecht. Il fut promu en présence d'une nombreuse assemblée du peuple et du clergé *. Jamais choix ne s'accomplit sous de plus heureux auspices.

C'est par suite d'une inattention impardonnable, que la plupart des historiens indiquent Orléans comme le lieu du baptême de Sigebert. L'auteur de la vie de saint Amand assure positivement que la cérémonie fut faite à Clichy. Sigebert, décédé à l'âge de vingt ans,

i V. Fredeg. Apud Duchesne, t. I,p. 763.— Ibid. Monach. Sancti Dyonisii, p. 585.— Ibid. Vita Sancti Judor., p. 653, — Ibid. Vit. Sancti Amandi, p. 6&6.

avec le titre de roi d 1 lustrasie, est. compté au nombre des saints.

Caractère singulier et bizarre , Dagobert est pourtant un des princes les plus remarquables qui aient régné sur la France. Il fit beaucoup pour la grandeur de la nation ; il soutint avec hauteur la gloire du trône, et posa le principe de la ruine de la royauté, en augmentant le pouvoir des maires du palais. Ambitieux et cruel comme Clovis, il mérita cependant comme lui d'avoir de saints évêques pour ministres et pour amis ; il fut plus heureux encore, puisque, du milieu de sa cour licencieuse, un de ses propres fils s'éleva au rang de la sainteté. Fastueux sans élégance, dévot sans instruction, sage dans ses lois, scan daleux dans ses exemples, libéral sans magnificence, d'une bonté que ses peuples n ont pas oubliée, terrible dans sa colère, il semble que le sang de la voîupteuse et implacable Frédé-

gondc bouillonnait tour à tour dans sa poitrine après celui de la douce et pieuse Clotilde.

Les principaux olliciers de la couronne avaient aussi leurs palais a Clichy. Le maire Œga en avait un, dans lequel il mourut trois ans après le décès de Dagobert. Nous venons de voir que le référendaire Dado en avait un également, dans lequel il reçut Judicaël; nous verrons bientôt Charles Martel donner aux moines de Saint-Denis celui qu'il y possédait lui-même.

Le séjour de Clichy ne plut pas moins aux successeurs de Dagobert. Clovis II, la seizième année de son règne, y tint un concile, ou plutôt une assemblée générale de la nation 1 , en présence de laquelle il donna à l'abbaye de Saint-Denis une charte eonlirmalive de ses

1 Celte assemblée ne peut être appelée que très impropre*

privilèges. Cette pièce est souscrite de vingtcinq évêques. La sixième année du règne de Thierry, l'archevêque de Rouen, saint Ouen, vint y rendre compte au monarque du résultat d'une négociation dont il avait été chargé auprès des grands des deux royaumes, alors en guerre les uns contre les autres, et y termina ses jours. 11 fut aussitôt reporté à Rouen, et inhumé dans un tombeau qu'il s'était préparé f , C'est à Clichy 2 que fut sacré par Lantbert, évêque de Lyop, en présence du roi, de

meut un concile. Divers auteurs parlent en outre d'un second concile de Clichy, sans pouvoir en déterminer la date ; niais comme les actes ne subsistent pas, on peut choisir entre les diverses réunions d'évêques qui eurent lieu à Clichy, celle à laquelle il plaira de donner ce nom.

1 Si de graves écrivains, tels que Mabillon lui-même, tut avancé que le corps du saint prélat ne fut reporté à Rouen qu'au bout de trois ans, c'est une erreur manifeste. V. Vita Sancti Audoeni, apud Duchesne, t I, p. 638.

2 V. Mabillon, uc Lia piplomaiicd,

la cour et d'une nombreuse réunion des grands du royaume, saint Ansbert, abbé de Fontenelle, successeur de saint Ouen.

II ne reste maintenant nulle trace de toutes ces grandeurs, nuls vestiges de ces habitations princières; on cherche en vain la place qu'elles occupèrent, et si les auteurs contemporains n'avaient rien dit de leur existence , il n'en survivrait pas même un souvenir.

Les villages de Clichy et de Saint-Ouen se disputent l'emplacement du palais de Dagobert ; examinons les titres sur lesquels ils fondent leurs prétentions. On retrouve à Clichy des fondations considérables d'édifices le long de la rue de Neuilly ; mais il y eut des deux côtés de cette rue de somptueuses maisons de campagne, appartenant à des personnages très qualifiés, pendant les dix-septième et dix-huitième siècles ; les anciens plans de la localité indiquent leur emplacement. On a reconnu

des caveaux profonds et solidement construits à l'angle des rues de Neuilly et de Paris, avec des anneaux de fer scellés dans les murs ; mais cette dernière circonstance indiquerait plutôt les cachots de la haute justice du lieu, que les restes d'une habitation royale *.

Saint-Ouen fait valoir des titres plus apparents. C'est, dit-on, une tradition constante que le palais de Dagobert était là; mais il faut faire bon marché de pareilles traditions, lorsqu'elles ne sont appuyées d'aucun monumcrst.

On montre un puits très-ancien qui se nomme le puits de Dagobert; mais rien n'indique qu'il ait été creusé à une époque aussi reculée. 11 y a plusieurs souterrains qui. partant du sommet de la butte, se dirigent vers la plaine, du

i Partout où la pioche rencontre un pan de mur ignoré, dans le village" de Clichy, on dit aussitôt : Voilà le palais de Dagobert ; aussi le place-t-on en un grand nombre de lieux différents.

côté de l'ouest ; mais, au temps de Dagobert, on n'ouvrait pas de passages souterrains. L'époque de ces constructions est le douzième et le treizième siècles ; et il y avait alors à Saint- Ouen des maisons princières et même des habitations royales. En 1750, en creusant les fondations d'un édifice, les ouvriers trouvèrent, disent quelques écrivains d'une critique peu sévère *, une pierre sur laquelle était écrit en caractères gothiques l'équivalent de ces mots :

Ici fut la maison de DagoberL

Cette prétendue découverte nous est singulièrement suspecte. Pourquoi un équivalent?

Qu'est devenue cette pierre? On aurait dû la placer en évidence dans le nouveau bâti-

1 V. Delort et l'auteur anonyme du Dictionnaire des Environs de Paris,

L'abbé Lebeuf lui-même a répété ce route , mais en hésitaut. Il aurait mieux fait de remonter à la source.

nient *. Le village de Saint-Ouen allègue une dernière raison, plus spécieuse, mais qui ne résiste pas mieux à la discussion. L'église actuelle, dont la partie centrale est du douzième siècle, est construite, assure-t-on, sur l'emplacement d'une antique chapelle dédiée à Saint-Ouen. Or, il est probable que cette chapelle fut érigée au lieu même où le saint évêque avait rendu le dernier soupir, et on sait que ce fut dans la maison du roi. Cette raison est de nulle valeur, car il y eut anciennement un grand nombre d'églises et de chapelles érigées sous le vocable de saint Ouen dans presque tous les diocèses ; il paraît même qu'il y en eut deux dans le diocèse de Paris, et jque celle-ci n'était pas située dans

1 Nous ne disons pas qne le palais de Dagobert n'était pas situé an village de Saint-Ouen ; nous disons seulement que rien ne le prouve. Quant au village de Clichy, il doit, à notre avis, renoncer à toutes prétentions à cet égard.

le domaine du roi. La chapelle Saint-Ouen située dans le domaine royal, fut donnée en l'an 1004 à l'abbaye de Marmoutiers par le roi Robert, à la demande de Burchard, comte de Paris, et de son fils, Renaud, évêque de la même ville. Voici les termes de la charte de donation 1 : « Le comte Burchard et son fils, Renaud, évêque de Paris, ont supplié notre royale munificence, de vouloir bien distraire de leur bénéfice, et accorder au monastère de Marmoutiers, une certaine chapelle dédiée à saint Ouen, qui faisait partie de notre domaine, et que les ducs de France ont usurpée. Nous accordons volontiers cette demande, et nous restituons à l'abbaye de Marmoutiers ladite église, avec tout ce qui en dépend, vi-

1 V. Gallia Christ, iulcr lnstrum. Ecoles. Pam.- Plus correctement dans le Cartulaire et dans l'histoire manuscrite de Marmoutiers. (Bibl. .vu.)

gnes, prairies, terres cultivées et incultes, cours d'eau et serfs des deux sexes. »

Or, depuis plus d'un siècle et demi, la chapelle de Saint-Ouen-sur-Seine, c'est ainsi qu'on l'appelait pour la distinguer des autres, laquelle ne parait pas avoir eu de terres, ni par conséquent de serfs de la glèbe, ne relevait ni du roi, ni des comtes, ni des évêques de Paris, ni de l'abbaye de Marmou tiers, mais de celle de Saint-Denis. Dans un acte de partage de l'an 832, confirmé par Charles-le- Ghauve, la vingt-troisième année de son règne, et par les conciles de Pitres et de Sens, en 802, l'abbé Hilduin la range dans la part des moines; non pour y faire sécher et raccommoder leurs lilets, comme le dit un historien 1 moins attentif que savant, et comme d'autres écrivains l'ont répété sur sa parole, car celte

» l/abbé Lcbcuf.

destination aurait été incompatible avec, la sainteté de l'édifice, mais purement et simplement ; leur concédant en même temps, pour ce dernier usage, une maison sise au lieu nommé Lowngilum.

Il est assez probable, en effet, que l'église actuelle est bâtie sur remplacement de cette antique chapelle, car en fouillant la terre il y a quelques années, afin de procéder à la reconstruction du portail, on trouva plusieurs statues dont la main d'œuvre, et surtout le costume, accusent le neuvième siècle; une entre autres, représentant un évêque, probablement saint Ouen, avec une chasuble rabattue sur les bras, selon la forme de ce temps. Ces statues ont été placées au dessus du portail.

Environ l'an 1173, disent la plupart des historiens, Guillaume, abbé de Saint-Denis, institué en la même année, obtint de GuiU

laume de Champagne, archevêque de Sens, le droit de présenter à la cure de Saint-Ouensur-Seine, et l'acte en fut ratifié Tan 1180 par le souverain pontife. C'est une erreur:

l'église Saint-Ouen dont il est question dans cette charte, est située dans l'archidiaconé de Melun, au diocèse de Sens 1 . Si jamais l'abbaye nomma à la cure de Saint-Ouen-sur- Seine, elle ne conserva pas longtemps ce privilège, car le pouillé parisien du commencement du treizième siècle, attribue la nomination au chapitre de Saint-Benoît, et un acte du vicaire - général Gérard de Montaigu, du 20 avril 1420, consacre le droit de ce même chapitre, tout en y dérogeant.

Alexandre IY, dans une bulle confirmative des biens et privilèges de Saint-Denis, relate le village de Saint-Ouen, mais non la cure.

1 V. Félibien, Hist. de C abbaye de Saint-Denis, et id. Preuves,

Pour continuer l'histoire de Saint-Ouen, il faudrait entrer dans de longs détails sur les habitations qu'y possédèrent plusieurs rois de France: Philippe-le-Bel, Philippe de Valois, le roi Jean, la reine Isabeau de Bavière, Charles V, Charles VI, Louis XI, Henri II, etc., parler de beaucoup d'hôtels de princes et de seigneurs très qualifiés à toutes les époques, et jusque près de nos jours, de la Noble- Maison et de l'ordre de l'Etoile; puis les noms flétris de deux maîtresses de rois viendraient clore la narration ; nous préférons les laisser ensevelis dans leur opprobre, et d'ailleurs, du moment que cette portion du territoire de Clichy est séparée et érigée en paroisse, son histoire ne nous appartient plus.

Nous ferons observer seulement, que les écrivains 1 qui ont appelé du nom de palais

1 Entre autres Duhaillan et Hélyot.

- so -

de Glichy l'hôtel de la Noble-Maison, se sont trompés, et que ceux qui ont indiqué Clichy comme le lieu où Philippe de Valois signa l'ordonnance de février 1343 contre les blasphémateurs, se sont également trompés ; elle est datée de Meaux, et fut rendue probablement à l'hôpital de Lisy, ainsi que plusieurs autres de la môme époque 1 .

La fortune de la maison royale de Clichy suivit celle de ses nobles maîtres ; elle déclina avec elle, et s'éclipsa à mesure que la royauté de Glovis avançait dans sa précoce vieillesse. Les ducs de France, ces heureux rivaux des rois, élevèrent à Clichy même un palais qui rivalisa avec le palais des monarques, ou s'emparèrent du leur. Mais bientôt l'abbaye de Saint-Denis hérita de l'un et de l'autre, car déjà les rois fictifs du sang de Clovis étaient

1 V. le Livre Bouge chi Châtdet.

devenus trop pauvres pour relever des ruines, et les fils de Pépin d'Héristel, trop puissants et trop riches pour attacher un grand prix à la possession d'une maison de campagne. Leur ambition visait à un but plus élevé, et touchait à son terme.

La quatorzième année de son règne, Dagobert donna à l'abbaye de Saint-Denis le haut Clichy, Clippiacum superins, et quelques autres propriétés. Les historiographes les plus savants, Lebeuf, Félibien, Adrien de Valois, ont entendu par le haut Clichy, Clichy-en- Launois, sous prétexte que celui-ci est situé sur une montagne. Cette raison, toute futile qu'elle paraît dès le premier abord, est la seule cependant qui les ait déterminés ; nous ne saurions l'admettre. Ces écrivains ne font pas attention qu'il a existé dans la paroisse de Clichy-Ia -Garenne deux maisons royales situées à une grande distance, et l'une et

l'autre au bord de la Seine; Tune près de Neuilly, l'autre près de Saint- Denis. On peut indiquer remplacement de celle-ci, soit à Saint-Ouen, soit dans un lieu intermédiaire entre ce village et celui de l'Estrée; mais non à Àubervilliers, comme Ta pensé Doublet; car cette situation ne s'accorderait nullement

avec les paroles de la charte du droit d'asile que nous avons citée.

Le palais du bas Clichy, c'est à dire celui qui était inférieur à l'autre relativement au cours de la rivière, nous est connu par une charte du même prince, datée de la onzième année de son règne, voici dans quelles circonstances. Le roi tenait ordinairement sa cour plémère dans une forteresse, in castello, tellement rapprochée de l'abbaye, que le tumulte occasionné par ces sortes de réunions, troublait les moines dans leur office. Ils s'en plaignirent, et le roi, pour se délivrer de leur

importunité, consentit à abandonner le château fort, à leur en faire don ; mais sa mauvaise humeur perce dans la charte qu'il souscrit. Eh bien! leur dit-il, ce château est vôtre, nous vous le donnons, et nous nous retirons; nous ne troublerons plus vos solennités. Cependant nous n'en tiendrons pas moins nos cours plénières aux jours de Noël, de Pâques, de la Pentecôte, et de la Théophanie *, et nous ne nous en irons pas loin 2 : nous nous arrêterons à notre palais de Clichy *.

Si on rapproche ce passage de celui que nous avons déjà cité, dans lequel il est dit que les envoyés de la Gascogne quittèrent brusquement le palais de Clichy, et cherchèrent un asile dans la basilique de Saint-

* L'Epiphanie.

1 N#n longé tamen ab eodern castello.

s In nostrovidelicet Clipiaco palatio.

Denis, sur le lieu même; si on se souvient qu'il fallait traverser la route qui conduit au Louvre en allant de ce palais à la basilique, on devra assigner pour son emplacement un point quelconque de l'angle formé vers Saint-Denis par la Seine d'un côté, et la grande route de l'Estrée de l'autre côté.

Le vieux palais de Clichy, dit autrement palais du haut Clichy, était déjà abandonné du temps de Dagobert. 11 est bon de remarquer que ce prince en le donnant h l'abbaye de Saint-Denis, n'ajouta rien à la donation, ni terres ni forêts. Or, par un acte du 28 février 718, la seconde année de son règne, quelques semaines avant une de ces mémorables batailles qui devaient, dans les plaines de Yinciac, décider du sort de la monarchie, le roi Chilpéric donna à l'abbaye de Saint- Denis sa forêt 1 de Rouvray. 11 est bon de re-

1 Foresta nostra de Ilovwito.

marquer encore cette expression, qui semble indiquer que le roi n'était pas propriétaire de toute la forêt, et que quelques autres personnes, les ducs de France, par exemple, pouvaient en avoir une portion. Le roi donne la forêt qui lui est propre, et en même temps un garde nommé Lobicinus, les maisons qu'il habite dans le fief royal du vieux Clichy, et les terrains qui dépendent de son habitation, ainsi que les propriétés jointes à l'habitation de Pévêque Turnoald, conservateur général. Cette concession est faite à la demande du maire Raginfroy f .

Doublet et divers autres écrivains ont cru que la forêt de Rouvray était la même que celle de Saint-CIoud ; mais ce doit être une erreur, car il est impossible que le garde et le conservateur général d'une si importante propriété

1 V. FOlibicn, l'rutua, p. '21,

aient habité, ou plutôt aient été placés par les propriétaires eux-mêmes à une pareille distance de la forêt à la garde de laquelle ils étaient préposés.

Le vieux palais de Clichy était donc contigu à la forêt de Rouvray, situé vers le port de Neuilly, et ce palais paraît être le même que celui du haut Clichy, donné par Dagobert.

La royauté se dépouille ainsi de jour en jour, mais non encore entièrement, car le fief royal du vieux Clichy n'est pas donné en totalité.

Après l'habitation, la forêt, la maison des gardes, il doit rester des terres cultivables non aliénées.

On peut remarquer, en dernier lieu, que la partie de forêt donnée par Chilpéric est voisine de la Seine 1 , et que la charte de doua-

1 Quce est in parisiaco pago super flumen Siyona.

tion, datée de Compiègne, est d'un latin beaucoup plus barbare que celle de Charles Martel dont nous allons parler , quoiqu'elle lui soit

antérieure de vingt-trois ans.

En 741, Charles Martel, qui prend encore le

titre de maire du palais, majorim-domus, malgré qu'il fût maître absolu, puisqu'il n'avait pas substitué de remplaçant au dernier roi, mort depuis cinq ans, donna à l'abbaye de Saint-Denis un autre palais également situé à Clichy. Il donna en même temps « les terres, les maisons, les constructions de toute nature, les habitants, les serfs, les vignes, les champs, les forêts, les prairies, les pâturages, les cours d'eau et tout l'avoir de ceux qui en dépendaient *. » On ignore si c'était à même sa propre fortune que le duc des Français faisait ces

i D. Bouquet, t. IV, p. 707.— Doublet, p. 690.— Félibien, p. 36.

largesses, ou bien si c'était au détriment de la couronne. Il nous semble plus probable que ce palais était le sien propre, puisqu'il respectait encore assez la royauté pour ne pas l'usurper, et puisqu'il faisait cette aumône, ainsi qu'il le dit dans le préambule, en vue d'obtenir le pardon de ses péchés.

Les Français ne payaient point alors d'autre impôt que celui du service militaire; par conséquent le roi et ses principaux ofïiciers n'étaient riches que selon la mesure des revenus de leurs domaines, et puissants qu'en * proportion du nombre d'hommes auxquels ils avaient droit de commander. Le clergé et la noblesse concouraient seuls avec le roi à la confection des lois. Le véritable peuple, formé des hommes libres, beaucoup plus nombreux qu'on ne le croit de nos jours, car, en France, la liberté n'a jamais péri, le peuple était gouverné, mais ne participait en rien

au gouvernement *. Les hommes libres devaient à leur seigneur un service militaire proportionné à l'importance de leurs propriétés : il paraît que, dès lors, il n'y avait pas de terre sans seigneur. Chaque propriété était cultivée soit par le propriétaire , soit par des vilains, serfs de la glèbe, affectés au sol, et qui se vendaient avec la terre. Non comptés dans la population, ils ne pouvaient tester, parcequ'ils ne possédaient rien en propre, ni ester en justice, parceque, n'étant pas libres, ils n'étaient pas les arbitres de leur conscience.

Le commerce , presque insignifiant à cette époque, ne fournissait encore que des étoffes

i Les hommes libres ne participaient point à la rédaction des lois, il est vrai, mais ils participaient à leur application en qualité de jurés. Le jury est une de ces institutions qui appartiennent en propre à la France ; elle ne nous est point venue d'Angleterre à l'époque de la révolution française ; elle en est revenue : Guillaumc-le-Conquérant l'y avait importée du sol delà France.

précieuses, des matières d'or ou d'argent et des raretés. Les célèbres foires du Landit et de Saint-Germain ont été pendant longtemps plus fameuses comme un rendez-vous de libertinage et une exposition d'objets de curiosité, que par la richesse, l'abondance ou la variété des marchandises.

Les plus grands seigneurs et le roi lui-même se contentaient du produit de leurs terres.

Le vin de leurs caves avait été cueilli dans leurs vignobles; leurs pêcheries, leurs forêts , leurs étables , leurs champs , leurs jardins fournissaient à leur table le pain, la viande, le poisson, les fruits nécessaires. Les habits qu'ils portaient avaient été tissus de la laine de leurs troupeaux, et ordinairement confectionnés dans leurs demeures. Ils choisissaient dans leurs haras les coursiers qu'ils devaient monter à la guerre ; leurs forêts fournissaient le bois de chauffage et de

construction. L'on peut juger, d'après cet aperçu, combien était vaste le palais d'un roi ou d'un duc des Français, qui, outre le rang et la puissance dont ils avaient à maintenir l'éclat, étaient encore obligés de donner une hospitalité fréquente aux prélats et aux leudes, et quelle étendue de terrains devait être adjointe à ces demeures.

Nous croyons que le palais donné par Charles Martel était situé au pied de la butte de Montmartre, entre la barrière Blanche et la barrière de Clichy, et que c'est de ce palais et de ses dépendances, que l'abbaye forma le fief de la Panneterie, qui échut à la part des moines.

Qu'on fasse en effet attention aux termes mêmes de la charte : le duc des Français donne avec le palais des terrains, des vignes, des bois, des prairies, qui en dépendent. Or tous ces objets sont faciles à retrouver.

Un siècle plus tard, l'abbé Hilduin, réglant d'une manière absolue la destination des propriétés de la communauté, déjà enrichie par une multitude de largesses, et voulant prévenir tous les abus dans l'attribution et l'usage de ces grands biens, fit différentes parts, dont les revenus étaient appliqués à un usage déterminé. On y voit quelle vigne doit fournir le vin des moines: cette vigne est celle de Monceaux; quelles fermes doivent fournir la viande : celle de Clichy est chargée de l'approvisionnement de la volaille depuis Pâques jusqu'à Noël. Et afin que cet acte sortisse un effet plus durable, l'abbé le fait confirmer par l'autorité de deux conciles, et par le roi lui-même. Nous voulons, dit Chaiies-Ie- Chauve dans son diplôme, que la volaille élevée dans le fief de Glichy-sur-Seine soit réservée pour la table des moines depuis Pâques jusqu'à Noël. Nous voulons que le vin

de la vigne de Monceaux serve aussi comme par le passé, à leur réfection quotidienne 1 . Voilà donc les vignobles clairement désignés ; quant aux terres arables de ce fief, qui portait déjà au treizième siècle le nom de fief de la Panneterie, ce sont les Grands-Ctumps, situés sur le penchant méridional de la butte de Monceaux : on le voit par un acte d'échange et d'abornement passé en 1705 entre la marquise de Vaubrun, dame de Glichy-la-Garenne, les religieuses de Montmartre et l'abbaye de Saint-Denis, pour arriver au redressement et à l'élargissement de la rue de Clichy 2 . Les bois sont ceux que nous avons vu défricher pour l'établissement du village de Villiers-la-

1 In polum quotidiancc refectionis concedimus vineas in pego parisiaco s il as, sicul ab anliquo eas ipsifratres habere consuevwunt , quœ conjucent in Monticeltis.

2 Les actes et plans relatifs à cette affaire sont au* Archives générales, carton de Clichy.

Garenne ; les prairies, celles qui s'étendaient le long de la Seine dans une largeur indéterminée vers Monceaux, et dans lesquelles les Normands, campés de l'autre côté de la rivière en 1186, voyaient avec dépit bondir des troupeaux dont ils ne pouvaient s'emparer 1 , au rapport du moine Abbon. Dulaure cite, il est vrai, une charte de l'an 120û, qui semble attribuer ce rivage à l'église Saint- Denis de la Chartre ; mais il ne faut pas étendre jusqu'aux prairies voisines un acte dont l'objet est plus restreint: Philippe-Auguste y reconnaît que le terrain sur lequel il a fait construire la tour du Louvre appartient à Saint-Denis de la Chartre, et lui concède trente sous d'indemnité ; l'historien du siège

1 Nostra Dionisii tondebant littora sancti

Pecora , . .

(Abbo, lib. ii, vers 175.)

de Paris., au contraire, parle de vastes pâturages, dans lesquels on a transporté les troupeaux de la riche abbaye de Saint-Germaindes-Prés, pour les soustraire à la rapacité des Normands ; il n'y a rien de commun entre deux terrains désignés d'une manière si diverse.

Les différentes donations dont il a été question, quelle qu'en fût l'étendue, étaient limitées à un objet déterminé, et ne conféraient aucune seigneurie, excepté sur la propriété donnée. En effet, une charte du règne de Thierry-de-Chelles, citée par Adrien de Valois, déclare encore que Clichy-la-Garenne appartient au fisc royal. 11 ne peut y avoir d'équivoque sur la valeur de ce mot, qui désigne bien clairement une propriété. Il n'y a pas plus d'incertitude sur la seigneurie du lieu, car outre qu'il n'existe qu'un seul exemple de vasselage de la part des rois de France, si tant

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