‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 12 sur 110 · T. II. II · texte numérisé non relu

T. II. II

on a vu les justes récriminations, s'était trouvé en présence du privilège, suscité, favorisé par l'administration, et l'un et l'autre avaient échoué. On ne peut dire ce que serait devenue la tentative de Chenier, puisqu'elle fut arbitrairement arrêtée. Il est probable que, livré à ses propres ressources, il aurait eu le sort de tant d'autres. Quoi qu'il en soit, Colbert n'en est pas moins blâmable d'avoir interrompu ses travaux, tout modestes qu'ils étaient; mais on ne voulait alors que des compagnies privilégiées, et, dans ce courant d'idées, une association disposant de capitaux considérables devait inspirer plus de confiance qu'une entreprise particulière, si intelligente qu'on la supposât. Quant aux déboires de la compagnie, ils étaient pour ainsi dire inévitables ; le défaut de constance et de connaissances pratiques, la mauvaise administration des directeurs, l'inexpérience des ouvriers français, le refus des Suédois de les instruire, expliquent assez, ce qui arriva. En résumé, l'insuccès fut complet. Et pourtant les mines de plomb, de cuivre et de fer, la houille surtout, ne manquaient pas ; mais, pour des filons de plomb et de cuivre d'une richesse secondaire, les procédés d'extraction et d'affinage étaient sans doute trop primitifs. D'autre part, le fer excitait peu les convoitises des chercheurs de métaux, et la houille, d'une application industrielle très-restreinte, n'est nommée que très-rarement dans la correspondance.

Naturellement défiant de l'industrie libre et désabusé des compagnies, Colbert en vint à penser que l'État seul était assez fort pour exploiter les mines. En 1670, un sieur de Marsigny, de l'intendance de Caen, ayant découvert un filon de mercure, lui avait adressé des échantillons. Sa première impression fut d'abandonner à l'inventeur la di-

reetion el le bénéfice des travaux. «Non-seulement, écrivit-il le 10 octobre à l'intendant, il est juste de lui laisser la conduite de ce travail, puisqu'il l'a commencé, mais même il faut extraordinairemenl cultiver les François qui ont de ces sortes de curiosités, parce que, assurément, nous en avons un grand besoin dans le royaume. » Quinze jours après, c'est tout le contraire; le ministre exprime l'avis qu'il ne convient pas de laisser le travail d'une mine à un particulier, « parer qu'il est presque impossible qu'il se [misse résoudre à taire la dépense nécessaire pour la mettre en œuvre, et il est à craindre qu'il ne fasse fouiller que la superficie, et que, lorsqu'il seroit question de fouiller les entrailles de la terre, il ne se rebutât du travail el ne voulût pas poursuivre. » En conséquence, le sieur de Marsigny fut remboursé de ses dépenses et obtint une gratification de 400 livres. Que devint la mine entre les mains du gouvernement? On ne sait.

La compagnie pour l'exploitation des mines du Languedoc s'était dissoute en 1671. A partir de cette époque, toute illusion semble avoir cessé, et la correspondance est presque muette. Cependant quelques concessions eurent encore lieu, une entre autres, le 19 avril 1682, au sieur de Liscouët de Coëtmen, pour l'exploitation de mines de plomb et d'étain à Carnot, dans l'évècliédeCornouailles, ci mcédées avec le consentement des propriétaires et moyennant un dixième au roi et un quarantième au seigneur. Une fois même, au mois d'avril 1671), l'intendant de Grenoble ayant signalé la découverte d'une mine de cuivre, Colbert s'était aussitôt repris à ses premières espérances, et lui avait répondu :

Je vous prie de cous appliquer à ce qui concerne les mines

du Dauphiné, n'y ayant rien assurément dans l'État qui soit d'une plus grande conséquence, parce que, s'il s'en pouvoil trouver dans le royaume la quantité qui s'y en consomme, cela eonserveroit plus de o ou 6 millions de livres qui en sortent pour tirer ces matières des pays étrangers. Je vous explique ce détail pour vous faire d'autant mieux connoitre de quelle importance il seroit de trouver dans le Dauphiné des mines de cuivre '.

On reconnaît là, comme en mainte autre circonstance, le ministre toujours préoccupé d'assurer aux Français le plus de travail possible et de retenir à l'intérieur le numéraire que l'achat de matières premières faisait passer à l'étranger. Si ce système, qui avait l'inconvénient de fermer à certains produits de l'activité nationale, notamment aux blés et aux vins, les débouchés nécessaires, fut quelquefois poussé trop loin, qui oserait s'en plaindre, alors qu'il s'agissait de tirer du sol les métaux indispensables à la marine, à l'armée et à la plupart des industries qu'on avait tant à cœur de fonder?

1. Un arrêt dut" mai 1683 accorda au sieur Girin le privilège d'exploiter les mines du Dauphiné pendant vingt ans, aux conditions ordinaires, en l'exemptant toutefois du droit de dixième appartenant au roi. Le 15 juillet 1684 , le receveur général du Dauphiné écrivit à ce sujet au successeur de Colbert : « Ce Girin a ouvert quantité de fosses de cuivre et de plomb, a établi des fourneaux et affineries, et fait toute la dépense nécessaire pour cultiver lesdites mines, qui étoient abandonnées, dont il peut revenir un très-grand avantage à l'État et au public, en mettant en valeur, par son application et son industrie, ce qui étoit inutile. Ledit Girin est soutenu par une puissante société du Dauphiné, sans laquelle un semblable travail tomberoit bientôt, comme nous l'avons vu par expérience par le passé. » (Arch. Nat., Papiers du contrôle général des finances. — Intendance du Dauphiné.)

Complications de l'administration sons Louis \iv. — Les fortifications partagées entre Colbcrt-et Louvois.— Itivaiitè entre les ingénieurs. — Vauban recommandé an roi par Colbe.t. — Travaux deBrisach; curieuse correspondance ace sujet.

— Intervention de Louis XIV. — Vauban repousse noblement une accusation contre sa probité; haute estime de Colbert pour lui. — Jalousie des ingénieurs.

— Vauban mal disposé pour Colbert. — Ce'ui-ci le trouve trop .enclin aux dépenses. — Colbert de Saint-Marc nommé intendant d'Alsace; son incapacité.

— Le chevalier <\r Clerville chargé d'examiner sa conduite dans les travaux

de Brisach el de Phi ipsbourg. — Vifs re] tes de Colbert à son cousin. —

Entrepreneur mis eu prison. — Enquête du conseiller Pussorl — Colbert de Saint-Marc nommé président a mortier a Metz. — Ses pilleries en quittant l'Alsace, racontées par Vauban. —Maximes de Colbert sur les ouvrages de fortifications .— Construction de l'arsenal et des fortifications de Toulon, sui les plans de Vauban. — Construction de diverses citadelles. — Fonds poui subvenir aux travaux; néces-ilé des corvées el leurs inconvénients; soldat* employés de préférence aux paysans. — Colberi aime mieux les ouvriers libres. —Indemnités d'expropriation arbitraire)!. — Règles sévères envers les entre preneurs. — Licence d<- troupes. —Ouvriers maçons contraints de ne Ira vailler que pour l'État.

L'ancienne organisation administrative de la France comportai! de nombreuses el choquantes anomalies. L'une des plus singulières sans contredil se produisit, on ignore comment, dans la seconde moitié du dix-septième siècle. Pendant trente aus, de 16»il à 1691, le service des forti-

fications fut divisé entre le secrétaire d'Etat de la guerre et celui de la marine. Sans s'expliquer sur les causes de ce partage, les auteurs spéciaux constatent qu'au moment de la chute de Fouquet et de la réorganisation qui s'ensuivit, l'administration des places toiles fut arbitrairement scindée. Colbert eut dans son département, outre les finances, le commerce et la marine, non-seulement les ports et les fortifications maritimes, mais encore toutes les places fortes de ce qu'on nommait alors Y ancien domaine du roi, comprenant la Picardie, la Champagne, les Trois-Évèchés (Metz, Toul et Verdun), la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence et le Languedoc. Les travaux des fortifications de la Flandre, de l'Artois, du Hainaut, de l'Alsace, de la rive droite du Rhin, du Roussiîlon, échurent à Le Tellier, remplacé en 1666 par Louvois l. D'après un historien moderne, la complication eût été plus grande encore, et chacun des quatre secrétaires d'Etat ayant, comme on sait, l'administration d'un quart des provinces et correspondant avec les intendants pour les affaires soumises au Conseil, aurait pris soin des places de sa circonscription2 .

Est-il nécessaire de rappeler l'immense importance du service des fortifications sous un prince qui fit construire, transformer ou démanteler tant de places fortes ? Il eût

i. Histoire du corps impérial du yh/ie, par Allent, p. 30. — Aperçu historique sur les fortifications et les ingénieurs, par le colonel Augoyat, t. I, p. 65.

On ne saurait trop louer la précision et la sûreté des informations "le ce dernier ouvrage, fruit du travail poursuivi assidûment, pendant de longues années, par un savant aussi modeste et consciencieux qu'éclairé.

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