‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 17 sur 110 · M. Rousset, Histoire de Louvois, I. I, p · texte numérisé non relu

M. Rousset, Histoire de Louvois, I. I, p

La reconstruction de l'arsenal et des fortifications de Toulon aurait droil a nu chapitre a part, donf la correspondance de Colberl fournirail les principaux éléments. Le chevalier de Clerville avait été chargé, en 1669, de

s» ries plan? de ces grands ouvrages. Pénétré de l'importance militaire el maritime de la ville, le ministre voulait que l'arsenal pùl suffire à soixante vaisseaux au moins, qu'il y en mi toujours sept en construction el 'lu bois pour ili\ autres en magasin, avee quatre à cinq mille pièces de canon, el le reste des approvisionnements à l'avenant. Entrant <lau> les détails, il discutait les idées du chevalier de Clerville el ne trouvait pas les établis^rnieiits proposés a >><■/. spacieux. Nous ne sommes [tas. ajoutait-il noblement, en un règne de petites choses, et il ••si impossible d'imaginer rien de trop grand, ce qui doil toutefois avoir >a proportion. » De si vastes projets devaient être et lurent Longtemps mûris. Médiocrement satisfait des vues de Clerville, Colberl gagna du temps, el ce lut en définitive Vauban qui arrêta les [dans. <>e magnifique ensemble de travaux, qui constitue la partie principale et la [dus glorieuse de son œuvre, embrassait toutes les constructions que comportent un grand porl militaire et la défense de deux vastes rades. Le ministre hésitait: Vauban dissipa sh> scrupules, o II ne l'aut pas. monseigneur, lui écrivait-il, que la grandeur de L'entreprise ni la dépense de l'ouvrage vous rebutent, puisqu'il >'ai:ii du [dus beau poil situé dans la meilleure rade. A

. 'i de la dépense, je pourrais vous dire, et peut-être bien prouver, que c'est mettre <\>- L'argenl a intérêt, el rien déplus.)) Ce style el cet enthousiasme, rehaussés du plus rare mérite, allaient à Colbert, qui écrivit a l'intendant de marine: Sa majesté approuve tout ce que le sieur de

Yauban proposé pour la nouvelle enceinte. Elle n'a encore rien vu de mieux pensé sur ce sujet, ni qui l'ait si fort satisfaite. »

L'ingénieur que Colbert avait si fortement gourmande autrefois pour avoir osé modifier les plans des fortifications de Metz dressés par Yauban. .Xiquet. parut sans doute le plus capable de faire exécuter les travaux de Toulon, et il fut appelé à les diriger. Incorrigible, indiscipliné, voulant tout plier à sa volonté, il ne tarda pas à faire naître des difficultés. Un désaccord avec Yauban. au sujet d'une jetée, et la construction de souterrains que celui-ci jugeait inutiles, indisposèrent d'abord contre lui. l'en après, Colbert voyant qu'il s'était permis de changer le dessin et l'emplacement d'une porte de 1h ville agrandie, donna immédiatement l'ordre de démolir ce qui était fait et de se conformer exactement au plan primitif. Enfin le téméraire ingénieur osa interdire un agent qui avait dénoncé au ministre un toise faux. A cetU nouvelle, la colère de Colbert éclata: il écrivit à Nique! (6 septembre 1GH1 que le nombre de ses impertinences, depuis qu'il était à Toulon, avait excité la juste indignation du roi. Déjà, sa ridicule vanité l'avait rendu insupportable à Metz et à Verdun, où l'on n'était jamais sur qu'il exécutât un plan sans y mettre du sien, et voilà que. tranchant de l'ordonnateur, il se brouillait avec l'intendant, et causait mille désordres qui retardaient les travaux. «Mais rien de tout cela, disait le ministre en terminant, n'est plus inouï que d'avoir voulu interdire un ingénieur sur ce qu'il m'a donné avis que le toisé d'un ouvrage n'étoit pas juste: c'est cette dernière action qui met le comble à toutes les autres, et ce qui fera qu'après vous avoir tenu trois ans en prison, le roi vous chassera

LES l'OKTIlh A.TIONS.

comme un homme indigne de le 'servir. » Un ordred'in1carcération partait en effet le même jour; mais l'intendanl de marine ne prit pas Colberl au mot. Niquetneful pas mis en prison; bientûl après. Louis XIV lui faisait don de eenl cinquante toises carrées de terrain dans la ville nouvelle, et il étail aussi chargé des ouvrages d'Antibes, pleinemenl approuvés par Vauban, qui rendail justice à h sa manière de travailler, lente, mais sine el appliquée '. » En résumé, Nique) devint l'un des meilleurs ingénieurs du temps. Plus tard, il perfectionna le canal du Languedoc, dont il fut, pendant les embarras momentanés •les héritiers de Riquet, un îles principaux intéressés.

Après Brisach et Philipsbourg, en même temps que Metz, Toul, Verdun el Toulon, vingl autres villes du département de Golberl nécessitèrent des travaux de défense extérieure ou de sûreté intérieure, a Marseille, les partisans ilu vieil esprit municipal inspiraient encore des inquiétudes. Deux citadelles, le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, lurent Pâlies dans L'enceinte de la ville, pour mellre au besoin les récalcitrants à la raison. L'ue autre grande cité, Bordeaux, s'était révoltée trois fois en un siècle el demi ; trois lois l'autorité royale y avait été méconnue, ses agents massacrés, emprisonnés ou chasses. Le Château-Trompette fui élevé dans le quartier le plus turbulent, pour prévenir le relourde pareils attentats. Une place forte, aujourd'hui secondaire, Auxonne, joue un grand rôle dans la correspondance. Au mois de février 1673, le ministre donna l'ordre de la mettre en étal de défense. En même temps, il prescrivait de raser quelques autres places devenues inutiles, et de (aire exécuter tous

l. Augoyat, Aperçu, etc.. I. 1, p. 106.

les terrassements, évalués à cent mille journées de travail, par les habitants des paroisses à dix lieues à la ronde. Le 30 novembre suivant, il écrit encore à un ingénieur de tenir Auxonne pour la plus importante place du royaume. A l'intérieur, Ham, Saint-Quentin, La Capelle, La Fère, Le Catelet, Doullens, Péronne, Corbie, Ardres, Langres; Chalon ; sur l'Océan, Dunkerque, le Havre, Brest et Recouvrance, Belle-Isle, Blaye, Oleron, l'île de Ré, Bayonne ' sont l'objet d'ordres multipliés. La plupart de ces places s'élevaient comme par enchantement sous la direction de Vauban et de ses élèves ; d'autres, devenues un danger, par suite de la modification des frontières, disparaissaient sous la pioche des corvéables, et les matériaux, laissés aux communes ou à des congrégations, servaient à construire des églises. Où prenait-on les fonds? Une lettre de Colbert nous l'apprend en partie. « Puisque les dépenses faites par la ville de Metz, écrit-il à l'intendant le 16 mars 1675, ont presque consommé les 30,000 livres que le roi a fournies pour son tiers et la plus grande partie des 60,000 livres que ladite ville avoit accordées, vous pouvez faire entendre aux échevins que sa majesté continuera volontiers à donner un tiers du fonds qu'il faudra pour ces ouvrages, pourvu que la ville en fournisse les deux

1. Les fortifications de Bayonne eurent an double but, s'il finit en croire la lettre suivante de Colbert à l'intendant de Bordeaux, en f'.atc du 16 mai 1680. «Le roi n'a point douté que la soumission des habitans de Bayonne ne fût au point que vous le marquez, étant juste que sa majesté soit obéie dans cette extrémité du royaume comme sous sa vue. Et comme la fortification de cette ville est d'une très-grande conséquence pour l'État, il sera bien nécessaire que vous y alliez faire quelques voyages de temps en temps, dès lors que l'on commencera d'y travailler, ainsi que mon fils vous le fera savoir. « (Bibl. Nul., MsK Mélanges ClairambauU, vol. 428, Col. 323.)

tiers, ainsi qu'elle a fail par le passé. » On voudrai! savoir >i cette règle el cette proportion étaienl invariables; la correspondance ne ledi! pas, mais sans doute le roi s'en départait lorsqu'il s'agissait de villes secondaires où la séeurité publique exigeai! un système de défense sans proportion avec les ressources locales1. Quant aux démolitions, on doil croire que l'Etal eu supportai! seul 1rs Trais, bien diminués du reste par les corvées.

Colbert, on le voil surtout à l'occasion des routes, avail peu de goût pour remploi des corvées. Si, dominé par les exigences militaires, il les admettait plus facilement pour 1rs fortifications, il taehail au moins de les circonscrire autan! que possible. Mais, quand la nécessité parlait, ses ordres devenaient positifs, absolus. La place, de Saint- Quentin étail pour le moment considérée comme l'une des plus importantes. Les ressources ordinaires ne suffisanl pas aux travaux, on eut recours aux réquisitions, el le ministre écrivit le 19 mars li;7.'{ a l'intendant : « A l'égard des corvées, il l'a m t que vous y fassiez venir tons les paysans qui peuvenl sJj rendre en une journée, sans considérer de quel gouvernement, élection ou généralité ils peuvenl être.» Le mois suivant, il remontrail à l'intendan! de Bourgogne que, si 1rs communes employéesaux ouvrages d'Auxonne avaient été mises à la tâche, elles seraient retournées plus vile à leurs occupations. Les transports de terre pour les

l. Voici ce qu'écrivail le ministre au 9tijel de l'entretien des fortifications de Sedan : ((Comme il csi difficile que l' entre tènemenl «les murailles de la ville consomme toul le revenu des octrois, il faut prendre les réparations du château sur le même fonds. ■> (Dépôt des fortifications, vol! ({a lUTti, fol. liJi.j

iss CHAPITRE XXIV

fortifications de La Fère et de llam exigèrent ai^si des corvées. Colbert avait décidé que les villages situés à trois ou quatre lieues seraient seuls convoqués. L'intendanl ayant dressé un élal beaucoup plus étendu, fut réprimandé : « Prenez bien garde, à l'avenir, de mieux entendre et exécuter les ordres que je vous donne, d'autant que tous ces détails sont préjudiciables au service du roi. >.*e manquez pas à m'envoyer par le premier ordinaire une liste des villages à trois ou quatre lieues de La Fère et de llam. » Il y avait pourtant, comme toujours, des favorisés. De ce nombre fut la duchesse de Pecquigny, marraine d'un enfant de la duchesse de Chevreuse. fille aînée de Colbert. Elle possédait six villages designés pour les travaux de La Fère et de llam. « Il faudra, mande Colbert à l'intendant des fortifications, que vous les en déchargiez. sans conséquence, à la prière que ladite daine vous en fera. Faites-lui savoir que je vous l'ai écrit. » Or, deux, mois auparavant, il avait dit au même agent : « J'ai reçu un billet de vous par lequel vous me mandez que vous allez exempter les babitans des terres de M. de H$anicamp des corvées. Sur quoi je vous dirai (pie je ne vous eu ai point écrit, et que, de quelque côté que vous viennent ces sortes d'instances, vous ne devez point y déférer pour qui que ce soit. » C'était formel, et Colbert savait mieux que personne que la charge enlevée aux uns retombait sur les autres et redoublait l'odieux des corvées. On voit cependant qu'il admettait des exceptions et ne reculait pas lui-même devant un fâcheux exemple.

(Jue n'ont pas dit les économistes de l'indifférence de Colberl à l'égard des populations rurales/ Ils l'accusent volontiers de les avoir sacrifiées à l'industrie. On a pourtant la preuve de ses dispositions bienveillantes dans une

lettre à L'intendant de VIetz, qu'il félicite d'avoir permis aux •cens de corvée occupés aux fortifications d'aller faire leurs vendanges, en les remplaçant par des soldats de la •ïarnison payésàraison de 7 sous el demi par jour. .Mais il fallait surveiller les soldats, sans quoi ils ne travaillaient guère. Cet emploi des troupes étail fréquent sous Louis XIV : Colberl s'en applaudit plus d'une fois.

Vous en tirerez, disait-il à l'intendant, plus d'avantage «pie des corvées.» A Ardres, en l <>t:>, des soldats entreprirent des ouvrages à forfait, et l'on s'en trouva bien.

Vous devez maintenir ce travail, écrivit le ministre à l'intendant, et faire payer les fortifications suivant ce qui a été réglé, rien ne pouvant êjre plus avantageux pour faire lés ouvrages diligemment. » Et plus lard le 23 octobre 1679), au même intendant, à l'occasion des difficultés que Taisaient les Suisses de fournir des hommes : « L'une des causes est qu'ils souhaileroient que vous leur donnassiez le travail à la lâche el par compagnie, ce qui produisit assurément une très-grande diligence. Ne manquez pas de le faire, si cela est possible, parce que le travail ira beaucoup plus vite.» Indépendamment du pain de munition accordé aux corvéables, un intendanl avait cru

devoir, | • avancer des ouvrages urgents; donner l<> sous

aux homme» et 6 sous aux femmes. C'était le prix ordinaire des travaux de terrassement, el l'on a, en lecompa? rant aux salaires actuels, la valeur relative de l'argent aux deux époques -1. Le surcroît de dépense menaçant d'être

1 La valeur intrinsèque des monnaies était à peu près-double dece qu'elle est aujourd'hui. La livre de 20 sols, représentée par 9 grammes Ji centigrammes d'argent an titre de 917 millii c 84 centimes)

considérable, Colbérl ordonna de réduire les corvéables au pain de munition réglementaire, et, pour obtenir plus de travail, conseilla d'assigner une tâche à chaque escouade d'une ou deux paroisses et de libérer les hommes dès que leur tâche serait achevée ; il espérait «que. pressés de retourner chez eux, iks finiroient plus promptement. » L'intendant ayant insisté, le ministre, que mille embarras financiers assiégeaient en ce moment, lui répondit (6 décembre 1675) que, malgré la difficulté d'employer les paysans, il ne fallait pas les accoutumer à recevoir de l'argent pour des ouvrages obligatoires. «Il faudra, disait-il, se concerter avec les gouverneurs et leur dire nettement que le roi veut qu'ils fassent travailler à corvées par les paysans de leur gouvernement. » Tristes nécessités que celles qui justifiaient un pareil langage : car, au fond, Colbert déplorait ces réquisitions. En effet, deux ans après, un entrepreneur ayant demandé des paysans, sauf à leur donner 10 sous par jour : « Je doute fort, répondit-il, que ce moyen soit bon, ayant observé que, dans toutes les places où l'on s'en est voulu servir, il n'a pas réussi, et il vaut beaucoup mieux obliger les entrepreneurs de donner quelque peu de chose davantage par journée, pour y attirer des ouvriers volontairement. » Et le 28 mai suivant : « A l'égard des corvées, je ne suis pas persuadé de l'avantage que vous dites que vous en tirerez ; mais surtout prenez garde que, sous ce prétexte, il ne se fasse aucune friponnerie par qui que ce soit. Cependant, comme le roi sera ici dans deux ou trois jours, je saurai de sa majesté si elle approuve que vous vous en serviez. » Au mois de juillet, il fallut compléter les fortifications de Verdun. Sur cinq cents paysans qu'on y envoya, il n'en resta bientôt plus que cinquante, tout le

reste ayanl déserté pour la moisson. Vainement leur promit-on 12 sous par jour, el même davantage ; rien ne Les retenait. L'année d'après, treize cents paysans étaient encore employés, à 12 sons par jour, aux fortifications de Stenay, Toul e( Verdun; ils furenl enfin remplacés par un pareil nombre d'ouvriers libres. C'était le rêve de Colbert, qui recommandait sans cesse de « trouver des ouvriers volontaires pour les travaux de places, sans se servir des corvées, que Le roi u'approuvoit pas, parce que celte manière de travailler étoil Tort à charge aux peuples et avancoil médiocrement les travaux. »

La construction d'un si grand nombre de places fortes et l'agrandissement de tant de villes soulevaient nécessairement d'intéressantes questions de propriété. Quand des maisons ou des terrains étaient réclamés pour le service des fortifications, Colbert prescrivait d'exiger la production des contrats d'acquisition, des actes de partage, des- baux. « Cependant, disait-il à un intendant, il ne faudra pas que cette difficulté vous arrête pour faire abattre les maisons qu'il seroil à propos de raser pour la fortification de La place, mais seulement que vous en tassiez faire un plan, sur lequel vous marquerez exactement les places des maisons démolies.» Procédé expéditif, qui mettait à la discrétion du ministre, ou pour mieux dire de l'intendant, la fortune des propriétaires dépossédés. Veut-on des exemples? On construisait en l»)7o le fort Saint-Jean, à .Marseille. Informé qu'il fallait démolir encore treize maisons, Colbert ordonna de les faire raser sans délai, en abandonnant aux propriétaires Les matériaux, ou, sur leur refus, en les vendant à l'entrepreneur. L'intendant devait d'ailleurs rechercher tous

les éléments d'évaluation, en secret toutefois el sans l'ormalités de justice, afin que le ministre pût, s'il le jugeait à propos, redresser les estimations faites avec trop <n<i- 'hdgence. Tant de bonne foi et de si pures intentions dans l'arbitraire ont de quoi effrayer. L'année suivante, les travaux du fort Saint-Jean atteignant l'église Saint-Laurent et les maisons contiguës, le curé alla solliciter eu cour. « Faites-moi savoir, écrit encore Colbert à l'intendant des galères, si cette église est comprise ou non dans l'esplanade du fort Saint-Jean, s'il faudra l'abattre, si lesdites maisons étoient aussi comprises dans cette esplanade, et combien elles lui pouvoient valoir de revenu. Surtout, que ni le curé ni aucune autre personne ne sachent que je vous ai donné l'ordre de m'instruire de ses prétentions. » Mêmes instructions à Bordeaux au sujet de la reconstruction d'un quartier, le Chapeau-Rouge. Colbert ordonna à l'intendant d'estimer les maisons à démolir et de les faire payer par la ville. Les Jésuites obtinrent pourtant d'une portion de leur jardin L'i.281) livres, pour le payement desquelles il prescrivit de bien observer toutes les formalités, plus de précautions étanl nécessaires avec les communautés qu'avec les particuliers. Un pauvre tailleur de Doullens avait eu sa maison démolie; ne recevant pas d'indemnité, il réclama près du ministre, qui écrivit à l'intendant : « Touchant le remboursement de la maison du nommé Ambroise, vous pourrez lui faire payer les 5 ou 600 livres que vous estime/, qu'elle pouvoit valoir. » A Ardres et à Montreuil enlin. l'intendant des fortifications avait évalué à 100 et à 120 livres l'arpent des terres nécessaires pour les contrescarpes. Colbert trouva ce prix trop élevé et le fit réduire au faux d'estimation des héritages. Ainsi, les attache-

ts de famille,les convenances personnelles, les plusvalues accidentelles u'étaienl comptés pour rien. Comparons par la pensée L'arbitraire ancien à la loi moderne Si la législation actuelle est parfois faussée au détriment de l'intérêt public, les procédés sommaires de l'ancien régime étaienl la négation même du droil commun.

Mais ces infractions à la justice étaienl conformes à la morale du temps ; elles accusent doue les hommes bien moins que l'époque. D'ailleurs, sur mille autres points, les recommandations les plus équitables, les plus sages, se succèdent el se pressent dans la correspondance. Une lettre du ï mai 1669 prescrit au directeur îles places de Champagne et de Picardie de surveiller les adjudications et les devis. Il doit aussi être attentif aux friponneries des entrepreneurs, n'employer que des gens intelligents et d'une fidélité éprouvée, être accessible à tous, particulièrement aux officiers chargés de la défense des places, exiger des plans uniformes et orientés de toutes celles qu'il visitera. Huant aux dessins et profils, ils doivenl être d'une clarté telle, qu'eu les voyant, on se croie sur les lieux mêmes. Il fallait encore, tout en diminuant la dépense, obtenir des ouvrages solides el rapidement exécutés. Les misères qu'entraîna celte guerre de Hollande, si brillante à distance, sont bien loin de nous. Écoutons Colbert. Une lettre, du G avril i 07 1 à l'intendant d'Amiens constate que les peuples souffrent beaucoup de la violence des troupes. « Comme j'entends tous les jours le roi, non-seulement se plaindre de la conduite des -eus de guerre, mais même blâmer les intendans qui ne les répriment pas avec assez de sévérité, je crois que votre fermeté naturelle, soutenue de la volonté de sa majesté, vous

19 i CHAPITRE XXIV.

portera facilement à faire des punitions telles, que lespeuples en recevront du soulagement et que les troupes mêmes en seront meilleures, parce qu'il n'y a rien qui leur nuise davantage que le désordre et la licence. » Colbert s'était fait une règle de ne recevoir les travaux des routes qu'au printemps, après les effets de la mauvaise saison; il l'appliqua aux fortifications. Il avait d'abord prescrit d'afficher les devis détaillés de tous les ouvrages à faire aux places de guerre ; cette publicité ayant paru dangereuse, ordre fut donné de les communiquer sur place à ceux qui voudraient soumissionner. On a vu ses principes relativement aux entrepreneurs : il fallait avant tout s'assurer de leur solvabilité. Que si- en exécutant leurs travaux avec toute l'habileté et l'économie possibles, ils perdaient encore, il admettait exceptionnellement une juste augmentation des prix.

Sèches et cassantes, ses réprimandes dénotaient pourtant un fonds de bonté. « Il faut que vous vous suyez caché pendant quinze jours, écrit-il à un ingénieur, puisque, vousayant donné vos expéditions le 15 du mois passé, vous ne venez que d'arriver dans la ville de Calais, qui est la première que vous devez visiter.» Le billet suivant à un autre ingénieur n'est pas moins caractéristique : «Je fus surpris de voir encore hier à Paris le sieur Duplessis-Dieulamanl. après les ordres que je lui ai donnés de se rendre au plu> tôt à Auxonne. Une manquera pas de partir demain, sinon je pourvoirai à son emploi. » Un trésorier avait retardé l'envoi de sommes attendues à Metz pour les fortifications : » Que cela ne lui arrive plus, écrivit Colbert, sinon je commettrai à sa charge. » Des travaux considérables étaient exécutés à Calais; Louis XIY les ayant trouvés tenus sans propreté ni politesse, l'ingénieur s'en ressentit.

( C'esl à vous à bien prendre garde, Lui manda Coîberl le 30 avril liiTT, que le roi aoil plus satisfait à L'avenir.» Puis encore, deux ans après 23 octobre L679 : «J'ai beaucoup de peine a voir que la place la plus importante du départemenl de mon (ils. qui esl celle de Calais, cause aussi souvent qu'elle fait des reproches du roi, sôil de ce que Les travaux son! mal conduits, suit de ce qu'ils sonl extrêmement retardés. - Enfin, l'intendant d'Amiens, .M. de Breteuil, fut vertement réprimandé d'avoir payé .'57 livres la toise des matériaux pour Calais, que les entrepreneurs avaient pour 13 ou li Livres à Boulogne1. Mais Golberl frappait moins qu'il ne grondait, cl si parfois la punition «'lait jugée indispensable, elle n'arrivait qu'après de nombreux avertissements.

Si spéciale que soit la correspondance relative aux fortifications, il y aurait à glaner bien d'autres détails sur les choses ri les hommes. N'oublions pas un trait d'arbitraire instructif. On était en 1677, et Vauban venait d'indiquer des travaux urgents à faire aux places de l'Est. Après avoir prescril a l'intendant de donner toute sorte de facili- • l'entrepreneur, Colberl ajoute: « Sa majesté veut de plus que, pendant tout le temps que dureront les ouvrag de maçonnerie de Metz, Toul ri Verdun, vous lassiez une défense tares-expresse, dans ces trois villes et dans toul le pays des Trois-Evêchés, de Faire aucun ouvrage de maçonnerie, de quelque qualité qu'il soit, afin que Ions les ouvriers

1. Voici les prix des divers travaux de terrassement, de 1673 à 1683: transport et remuement des terres, a Auxonne, i livres la toise cube; en Flandre, de 50 sous a un écu : ;. Versailles, pour les terres transportées a deux cents toises, i livresS sous la toise cube. La I lise terrée de gazon, à La Fère, '■'• livre- .'; -un-, en Picardie h Champagne., de i" à an sous. Entretien du gazon, 2 sous 6 denier- lu toise.

soient obligés de se rendre dans les ateliers du roi. » Bien des actes pareils ont été commis depuis: ce qui rend cette interdiction significative, c'est la placidité, l'absence de scrupules, avec laquelle l'ordre est donné. Une autre lettre nous apprend que le mois de juin ne comptait que vingtdeux jours ouvrables. Heureusement, Colbert avait déjà fait supprimer nombre de fêtes oiseuses, ruine véritable des familles vivant de leur travail.

Heureuse inlliienro de Colbert sur les arts . — Sun désir d'achever le Louvre. — 11 demande des plans au cavalier Bernin, et le l'ait venir a Paris. — Adoption du plan et pose 'li' la première pierre. — Le lîernin retourne à Home. — Colbert l'ait approuver les plans de Claude Perrault. — Son opposition aux dépenses de Versailles, Trianon, Clagny, Marly. — Travaux de Versailles. — Projets concernant l'embellissement de Paris et des résidences royales. — Pourceaugnac ei le Bourgeois gentilhomme joues pour la première fois à Clianibord. — Mauvais état de ce cbàteau. — Fondation des Gobelins; Le Brun en e-t nommé directeur. — Manufacture de la Savonnerie. — Construction de l'Observatoire; Claude Perrault et Cassini. — Défauts reproches au monument. — Réorganisation du Jardin des Plantes. — Achat des dessins de Nicolas Robert. — Fondation de chaires de médecine, de chirurgie, de pharmacie, et établissement de cours gratuits. — Dissections aoatomiques. — Colbert sacrifie les monuments du vieux Paris. — Les architectes Perrault et Blondel dirigent les travaux d'embellissement. — Arc de triomphe du faubourg Saint Antoine. — Importance politique de Paris a la fin du dix-septième siècle. — Colbert voudrait en empêcher l'agrandissement indéfini. — Commencement des nouveaux boulevards. — Projet de- phare sur le Pont-Neuf. — Les traitants et les terrains des anciennes fortifications.

L'heureuse rencontre, à un moment privilégié de notre histoire, de nos plus grandes gloires littéraires, la fondation de cinq académies, l'aris embelli el agrandi, le nouveau Louvre et Versailles, l'Observatoire el les Invalides Relevant en même temps, les Gobelins et la Savon-

nerïe rivalisant de chefs-d'œuvre, la bibliothèque et les cabinets du roi, les cabinets des médailles et des estampes, les galeries de peinture s'ouvrant aux érudits et aux curieux, la création de la première chaire d'anatomie au Jardin des Plantes, celle du Journal des Savants et de l'Ecole des langues orientales, tant d'innovations presque simultanées, s'enchainant et se complétant, constituent un ensemble de faits qui devait nécessairement frapper les imaginations. Que fallait-il de plus, après les victoires et les conquêtes des premières années, pour populariser, malgré des fautes et des erreurs chèrement payées, le siècle de Louis XIV? Temps heureux, en effet, que celui où, sans parler de tous les noms chers aux lettres et aux sciences, on peut citer Le Brun, Mignard, Philippe de Champagne et Petitot, Pierre Puget, Girardon et Coysevox, Le Vau, Claude Perrault et Mansart, Le Nôtre, Edelinck, Nanteuil, Lully et cent autres! Si l'on excepte l'hôtel des Invalides, dû à l'initiative de Louvois, c'est le restaurateur des finances et du commerce, le créateur de la marine française, qui, sur de plaire au jeune roi, dort t il étudiait les instincts et les goûts avec un soin intéressé, suscita les productions monumentales du règne ; c'est lui qui, du jour où il eut dans ses attributions la surintendance des bâtiments, donna une impulsion prodigieuse à toutes les formes de l'art et, dans une période de vingt années, remplit Paris et Versailles de merveilles que la France et le monde admireront toujours.

On peut dire que l'achèvement du Louvre a été l'une des grandes passions de Colbert, et la construction de Versailles l'un de ses plus vifs chagrins. Autant le Louvre s'identifiait pour lui avec la monarchie dont il rehaussait la gloire, autant il lui répugnait de voir s'élever, à une

ai faible distance de Saint-Germain, un palais inutile qui nécessiterai! de nouveaux impôts, donl la responsabilité retomberait sur Le contrôleur général. Ses remontrances à Louis XIV sur ce sujet délicat (elles passeront sous les yeux du lecteur) comptent parmi les plus curieuses révélations de sa correspondance. Le surintendant des bâtiments qui l'avait précédé avait bien songé, lui aussi, à terminer le Louvre; niais, outre que l'argent était rare, Antoine de Ratabon n'avait pas cette force de volonté sans laquelle rien de grand n'est possible. Cependant les fondations étaient posées et la façade sortait de terre, d'après les dessins de l'architecte Le Vau. quand, le 1er .janvier 1064, Colbert, qui, depuis longtemps, convoitait la surintendance des bâtiments, obtint ce poste important. Sun premier soin fut d'ajourner les travaux pour demander des plans aux. architectes italiens les plus célèbres, à Pierre de Cortone, au cavalier Bernin, sculpteur, architecte el peintre, à qui il écrivit : « Les rares productions de votre esprit, qui vous l'ont admirer du monde entier, et desquelles le roi mon maître a une parfaite connoissance, ne sauraient lui permettre de terminer son superbe <jl magnifique palais du Louvre sans en avoir mis les dessins sous les yeux d'un homme aussi excellent que vous l'êtes, afin d'avoir votre avis. » En même temps, il demandait un projet au Bernin, qui le fournit sans délai, en homme auquel les plus vastes conceptions ne coûtent aucun effort, [ci commence une comédie qui ne dura pas moins de deux ans, el dont nous indiquerons seulemenl les scènes principales. Le .'{ octobre, Colbert remercie Bernin de son superbe plan du Louvre, et il ajoute : « Connue, depuis peu, sa majesté m'a fait savoir que la beauté de votre imagination répond parfaitement à cette grande et

universelle réputation que vous avez acquise, je croirois faire tort au jugement d'un si grand prince, ainsi qu'à vous-même, si je ne vous en donnois pas connoissance. » Or, un peu plus loin, Colbert sollicitait un second plan, et, par le même courrier, il adressait à l'ambassadeur de France à Home une longue note renfermant les réflexions qu'avait suggérées le premier envoi.

La première observation qui se doit faire, disait-il, est que ce superbe palais doit être regardé non-seulement pour sa magnificence et pour sa commodité, mais même pour sa sûreté, étant le principal séjour des rois dans la plus grande et la plus peuplée ville du monde, sujette à diverses révolutions.

Il est nécessaire de bien observer que, dans les temps fàcbeux qui arrivent presque toujours pendant les minorités, non-seulement les rois y puissent être en sûreté, mais même que la qualité de leur palais puisse servir à contenir les peuple* dans l'obéissance qu'ils leur doivent, sans toutefois qu'il soit nécessaire de construire pour cela une forteresse, mais seulement d'observer que les entrées ne puissent être facilement abordées, et que toute la structure imprime le respect dans l'esprit des peuples et leur laisse quelque impression de sa force. . .

D'autres remarques portaient sur le climat si différent de celui de l'Italie, sur l'exposition des grands appartements, sur le bruit des corps de garde et des carrosses qu'il fallait éviter, sur l'obscurité provenant des terrasses.

Par toutes ces observations générales et particulières, disait Colbert en terminant, l'on peut tirer une conséquence presque certaine, que M. le cavalier Bernin n'a bien pensé qu'à la façade de ce magnifique palais, laquelle est assurément superbe et magnifique, à l'exception -de l'ovale qui s'élève en couronne. . . Ces observations sont envoyées audit sieur cavalier de la part du roi, afin qu'il lui plaise revoir une seconde

Lois son dessin et le réformer sur celles qui seront <le ses

.uoùts.

Le Bernin trouva sans doute ces indications insuffisantes, car un second mémoire, beaucoup plus détaillé, lui expliqua ce qu'on désirait pour les appartements du roi, de la reine, du dauphin el des enfants de France, de la reine mère et de leurs officiers. Insistant de nouveau sur la question climatérique, Colberl ajoutait :

Quoique le cavalier Bernin dispose une très-grande suite d'appartemens pour toutes les saisons de l'année, il est nécessaire néanmoins qu'il considère toujours et notre climat et La manière de vivre de nos rois. Comme il est certain que nous n'avons que quatre à cinq mois d'été, et que, pendant ce temps, nos rois ne sont jamais à Paris, il est nécessaire de considérer l'appartement d'hiver comme celui où nos rois feront presque toujours leur séjour: et, par conséquent, il faut le rendre plus beau, mieux disposé et plus commode que les autres.

Un troisième mémoire, autographe comme les premiers, prouve combien il est difficile de s'entendre à distance. On admirait, on était ravi, émerveillé (c'est du moins ce «pie répétait Colbert), mais on n'adoptait pas.

Il est certain, disait-il, qu'il n'y a rien de plus beau, de plus grand, de plus magnifique que ce dessin, et qui ait plus de

rapport à la grandeur des rois pour lesquels il est destiné

Jamais 1rs anciens Grecs et Romains n'ont rien inventé qui eût plus de goût de la belle arcliiicct ure et qui eût en même temps plus de grandeur et de majesté, en sorte que L'exécution de c< dessin apportera assurément toute la commodité et la grandeur que l'un peut attendre, et beaucoup de gloire au roi d'avoir achevé un si grand et si superbe ouvrage, à Laquelle le sieur cavalier Berain»aura toute la part que mérite son grand génie...

Néanmoins, comme il y a toujours dans un ti grand projet beaucoup de choses qui dépendent ou de l'état des lieux, ou du climat, ou de la volonté des princes, et dont il est nécessaire que l'architecte soit bien informé, afin dérégler ses bellepensées sur ce fondement, ou de faire connoître, par de bonnes et solides raisons, qu'il y a fait réflexion, mais qu'il rie les a pas estimées assez fortes pour l'obliger d'y avoir égard, si majesté a ordonné de dresser ce présent mémoire contenant les observations qu'elle estime de besoin être faites, soit sur l'état des lieux, soit sur le climat, soit sur sa volonté, afin que le cavalier Bernin y fasse les réflexions qu'il estimera nécessaires.

Soins inutiles ! Les modifications apportées par le Bernin à ses plans ne levèrent pas les grosses difficultés, et il commençait à se fâcher qu'on osât lui en demander de nouveaux. « Il me dit même ces paroles, écrivit l'ambassadeur le 2 décembre 1661, que l'on y avoit fait plus d'observations et trouvé plus de défauts qu'il ne falloil de pierres pour le bâtir, et que quand il en feroit encore un autre, il en arriveroit autant, parce que les architectes de France ne manqueroient jamais de blâmer tout ce qu'il feroit, ayant intérêt à ne mettre pas en œuvre le dessin d'un Italien. » Il n'y avait plus qu'un parti à prendre . rappeler à Paris. Le 11 avril 1665, Louis XIV lui écrivit qu'il « désiroitle voir et l'entretenir de ses beaux dessins pour le bâtiment du Louvre. » On sait par Charles Perrault là désolation des Romains, qui craignaient de perdre pour jamais leur illustre architecte, les honneurs extraordinaires qu'il reçut en traversant la France, l'accueil exceptionnel que lui fit Louis XIV. Un agent envoyé par Colberl à sa rencontre ayant reconnu qu'il serait exposé à manquer de glace sur la roule de Lyon à Paris (c'était au mois de mai), on prit des précautions pour empêcher

un si grand malheur. Qu'eùfc-on fail de plus pour un souverain ? Cependant, même à Paris, on eut de la peine à s'entendre, et bientôt, le ts août, Holberl soumettait au Bernin des observations nouvelles. Naturellement, Charles Perrault, donl le frèreavail exposé l'année précédente le plan de la colonnade qui linil par prévaloir, ne ménage pas iv enueuiTenl étranger. « Il ne songeoil, ilil-il, (ju'à faire de grandes salles de comédies et de festins... En fait d'architecture, il n'excelloit guère que dans les décorations el les machines.de théâtre l. » Un contemporain, François Rlondel, admirai) pourtanl dans son œuvre la régularité du plan, la magnificence des vestibules, la commodité des portiques avec lesquels ils communiquaient, l'heureux emplacement el la beauté des escaliers. Était-ce par jalousie de Claude Perrault? « Les défauts de ce plan, a-t-on dit de nos jours, étaient balancés, rachetés peutêtre, par des beautés de premier ordre 2.» D'autres, plus difficiles, trouvent, d'après le dessin qui en est conservé, l'ensemble lourd, bas, écrasé, sans noblesse et sans ihajesté :. Quoi qu'il en soit, ce projet était adopté, et, le 17 octobre 4665, la première pierre du nouveau Louvre l'ut solennellement posée. C'était la seconde cérémonie de ce genre ; ce ne fut pas la dernière. Plus on examinait les plans du Bernin , plus on y découvrait de défauts; il s'en aperçut, si' dépita et ne sut pas le cacher. Précisément, on lui écrivail d'Italie que le pape et les Romains désiraient vivement son retour. Il manifesta le

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