Lettrt s en vers » Madame
L'année suivante, l'Académie française était admise, comme le parlement, à féliciter Louis XIV au retour de ses campagnes, privilège insigne auquel Colbert ne fui sans doute pas étranger. Quatre ans après, le chancelier Séguier, chez qui se tenaient les séances, étant mort, on se demanda où elle se réunirait désormais. Colbert accepta le titre de vice-protecteur, et laissant au roi celui de proteur, lui écrivit : « L'Académie françoise, qui a supplié votre majesté de la recevoir en sa protection particulière, demande où elle s'assemblera à l'avenir. Il n'y a que le Louvre ou la Bibliothèque de votre majesté. Le Louvre est plus digne et plus embarrassant ; la Bibliothèque seroit moins digne, jusqu'à ce qu'elle fût attachée au Louvre, et plus commode. » — « Il faut assembler l'Académie au Louvre, répondit le roi. Cela me paroit mieux, quoique un peu incommode. » L'Académie alla remercie)' Colbert, et celui de ses membres qui porta la parole n'épargna pas, on peut le croire, les louanges à Louis XIV et à son ministre. Suivant lui, l'alliance des lettres et des armes n'était pas nouvelle : Alexandre. Ptolémée, César, Adrien, Charlemagne. Alphonse de Castille seraient devenus illustres par leur mérite, à défaut de leurs exploits. « Mais, dit-il, qu'un roi ait assez aimé les lettres pour loger une académie dans sa propre maison, c'est ce que la postérité n'apprendra guère que parmi les actions de Louis le Grand. Il ne se contente pas de nous accorder sa protection toute-puissante, il veut nous attacher à titre de domestiques1. Il veut que la majesté royale et les belleslettres n'aient qu'un même palais. » — « M. Colbert.
1. C'est-à-dire, d'après l'acception du temps, d'officiers faisant partie de sa maison.
itinue le procès-verbal de la séance, donna une audience très-favorable à ce discours el répondil forl obli- . , mmenl qu'il ne s'étonnoil pas qu'une des plus éloquentes compagnies du royaume faisoil «1rs complimens si éloquens; qu'il lui en étoil très-obligé, mais qu'il eûl souhaité qu'elle l'eûl traité avec moins de cérémonie el en qualité de confrère, sans l'appeler Monseigneur. Il ajouta que. le roi donnant un si beau champ qu'il faisoil à l'Académie pour l'exercer à célébrer les victoires qu'il remportait sur terre el sur mer, il exhortoil tous les particuliers qui la composoient de travailler pour la gloire «Ici» grand prince, et que, pour lui, il les assuroil qu'eu toutes occasions où il pourroil servir une si illustre compagnie, il le feroil avec joie el avec plaisir. »
Après les compliments, les affaires. L'Académie française avait aussi les siennes : c'était l'achèvement du factionnaire commencé depuis trente-cinq ans, et qui, impatiemment désiré, se taisait toujours attendre. Au mois de janvier 1673, Colbert, peu habitué aux lenteurs. imagina un expédient propre à abréger les retards dont le public se plaignait. Il lit accorder par le roi à la compagnie, outre ses trais de service el de copie, quarante jetons à distribuer, les jours d'assemblée, aux membres présents. In règlement, inspiré par lui. statua que, pour être réputé présent, il faudrait arriver au lieu des séances avanl l'heure prescrite el n'eu sortir qu'après. Les jetons
aient répartis sans avoir égard aux absences, quelb qu'en lui la cause. <; Aussitôt que l'heure avanl laquelle il faut être arrivé sera sonnée, porte le règlement, le
rétaire de l'Académie écrira tous les noms de ceux qui seront présens sur son registre, el, lorsque l'heure à laquelle on peut»se retirer sera sonnée, il fera la distribu-
tion à ceux dont les noms se trouveront écrits et qui auront été présens jusqu'à la fin, puis écrira combien il en a été donné à chacun, et, s'il en reste, il l'écrira aussi. » En remerciant Colbert, au nom de la compagnie, de l'intérêt qu'il portait à l'avancement du Dictionnaire, Charpentier lui avait dit : « Si l'Académie achève le grand dessein qu'elle a entrepris, la postérité, qui en sentira le fruit mieux sans doute que notre siècle même, n'ignorera pas que vous y aurez eu une grande part, puisque nous avions absolument besoin de votre secours pour combattre les difficultés qui nous restent à surmonter et qui se multiplient ordinairement lorsqu'un ouvrage de cette nature approche de sa fin. . . Nous espérons néanmoins d'en sortir heureusement, et nous ne devons pas même en douter, puisque vous voulez bien prendre le soin de ce travail académique, qui, sans doute, embellira la langue de ce royaume, et qui, peut-être, aux yeux de l'avenir, tiendra sa place parmi les événemens remarquables de ce règne miraculeux. »
L'impulsion portait donc sur tous les points, et l'activité était universelle. Un autre académicien du temps, Charles Perrault, a dit au sujet de l'institution des jetons : « On travailla mieux, et dix fois plus qu'on n'avoit fait jusqu'alors1. » Cependant, quelque empressement que mît l'Académie française à contenter Colbert, le Dictionnaire n'avançait pas, et. un jour (4 janvier 1674) que Segrais le remerciait d'une nouvelle faveur qu'elle avait
1. Mémoires, liv. III. — Les jetons représentaient, d'un côté, la tète du roi, avec le nom de Louis le Grand; de l'autre, une couronne de laurier, avec ces mots : A ^immortalité; et autour : Proies* teur de F Académie françoise.
reçue, il répondit : «JenJaieu aucune peine à obtenir du roi votre privilège; il n'a fallu que Le proposer, il a été aussitôt accordé.; ce qui vous doil faire juger de l'estime que sa majesté a pour votre compagnie, el ce qui la doit presser de finir ce grand ouvrage du Dictionnaire, qui est attendu avec tant d'impatience. Comme If publicen recevra de l'instruction, plus de pers les seronl capables de
travailler à la gloire de ce grand roi. C'esl à quoi vous devez vous appliquer, ri vous devez croire qu'en général et en particulier je ferai ce qui me sera possible pour vous servir. » Ainsi stimulée par Colbert, l'Académie s'évertuail à mieux l'aire, «Ce samedi 30 juin, d'il un procès .-verbal signé Mézeray, l'Académie, étant an nombre de dix-huit, a jugé, sur les remontrances de l'abbé Testu, que, pour satisfaire à sa réputation et à l'attente du public, il étoil nécessaire d'aviser aux moyens de travailler encore avec pins de diligence à la révision du Dictionnaire. La chose ayant été mise en délibération él mûrement discutée, il a ele résolu que dorénavant on s'assemblera trois luis la semaine, el que l'on travaillera à trois bureaux de quatre personnes. » Vue autre fois; le 6 juin 1676, Colberl vinl a mit! séance, « loua le zèle de l'Académie pour l'accélération du Dictionnaire et l'exhortaà continuer avec La même ferveur, l'assurant que cela étoil forl agréable au roi. » Une anecdote authentique, elle est racontée dans la Préface de la première édition, se rapporte sans doute à cette visite imprévue du ministre. Il était arrivé pendant qu'on revoyail le mot ami, qui donna lieu à *\r> discussions interminables de morale él de grammaire, ainsi qu'à des définitions sur lesquelles chacun dut émettre son avis. « M. Colbert, qui assista à louteMa séance, el qui avoil vu L'attention et
l'exactitude que l'Académie apportoit à la ('(imposition de ce Dictionnaire, dit en se levant qu'il étoit convaincu qu'elle ne l'avoit pas pu faire plus promptement, et son témoignage doit être d'autant plus considéré, que jamais homme dans sa place n'a été plus laborieux ni plus diligent1. » Ce Dictionnaire, objet particulier de sa sollicitude, il n'eut pas la satisfaction de le voir publier. L'ouvrage ne parut qu'en 1694 ; mais les rédacteurs n'avaient pas oublié le ministre jadis si attentif à leurs travaux, et la préface montra, onze ans après sa mort, que le souvenir •de sa bienveillance éclairée était encore vivant parmi eux.
Dans ces encouragements donnés aux productions de l'esprit, les provinces n'étaient pas, on en a la preuve, complètement oubliées. Déjà, en 1662, le ministre avait remis des fonds à Daniel Huet pour l'Académie de Caen. Eu 1674, il fil approuver la création d'une académie de vingt personnes à Soissons, à condition qu'elle enverrait tous les ans à l'Académie française, pour la Saint-Louis, un ouvrage en prose ou en vers sur un sujet de son choix, et, l'année suivante, il assistait à la réception d'une Réputation de la nouvelle académie. D'autres compagnies se formèrent, de son vivant, à Arles, à Villefranche en Beaujolais, à Nimes, sur le modèle de celles qu'il avait établies ou réorganisées.
L'Académie française était la fille de Richelieu, et Colbert entendait se signaler autrement que par le perfectionnement de ce qui existait avant lui. Voici quelle fut l'origine de l'Académie des inscriptions. Un habile anti-
i. Dictionnaire de FAcadémie, édit. de 169 1, préface.
quaire, Louis Douvrier, aval! fourni au cardinal Mazarin diverses médailles. Récompensé par une gratification
annuelle de 1,000 cru*, il poursuivil ses travaux sons l'inspiration de Golbert. Il entrai! dans les vues du ministre «le perpétuer par de belles médailles el de magistrales devises les événements d'un règne qu'il rêvail de rendre le plus fameux de la monarchie. Douvrier, consulté, lui répondil (12 aoûl L662 : « Vous m'ordonnez de vous écrire mes sentimens touchanl le dessein que vous avez de rendre immortelles les actions de notre roi, et vous me faites connoître, en me choisissant pour ce grand ouvrage, que vous me voulez donner quelque part à la gloire que méritent les actions de notre maître'. » Il s'adressa aussi à Chapelain, qui, après avoir approuvé l'idée, ajouta lourdement, au sujet d'une histoire du roi dont Colberl se préoccupait déjà : « Les gens propres a s'en bien acquitter étant si rares, je trouve périlleux d'en donner la commission à quelqu'un, el il n'\ auroit guère que vous, avec toutes ces bonnes qualités qui son! en vous, dont je voulusse répondre qu'il y réussi! heureusement. » Une pensa Colberl de la louange ? Il est certain qu'il écrivit vers cette époque quelques chapitres d'une histoire de Louis XIV2. Quant à l'Académie projetée, il en simplifia le plan et réduisit ses attributions aux médailles et inscriptions. Trois mois après, elle était fondée. On a des détails sur ses commencements par Charles Perrault, qui en lit partie avec Chapelain et les abbés de Cassagnes et de Bourzeis, renforcés d'un membre de l'Académie française, Charpentier, 1res en faveur
1. Jal, Dict. critique de biographie et d'histoire, v° Douvrier.