‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 64 sur 110 · Correspondance générale, éclit. Lavallée, t. II, p · texte numérisé non relu

Correspondance générale, éclit. Lavallée, t. II, p

quel danger pour l'Étal ! L'année d'après, l'abbesse de '

Sainte-Claire de Reims, propre sœur de Colbert, lui recommande un de ses protégés pour le consulat de Venise. La nomination est faite, les provisions vont être délivrées, quand on apprend qu'il s'agit d'un hérétique. Comment l'aire ? Le ministre ne trouve rien de mieux que de soumettre la question à sa sœur, «parce que j'observe, lui écrit-il, de retrancher aux huguenots tous les emplois qui dépendenl <Kj moi, et je suis bien aise de vous donner avis de ce qui s'est passé pour apprendre vos sentimens. » A partir de ce moment, les exclusions se succèdent. Un jour, c'est le tour des libraires, un autre celui des employés des fermes, des domaines, des tailles, des octrois. « Le roi, mande Colbert aux intendants, fait expédier un arrêt pour défendre aux receveurs généraux des tinances de traiter du recouvrement des tailles avec aucune personne de la religion prétendue réformée, ni même d'employer aucune personne de ladite religion à ce recouvrement. » Le 17 avril 1681, félicitant l'intendant du Poitou sur le grand nombre des conversions opérées dans sa province, il lui demande, hélas ' si, dans le cas où le roi consentirait à ce que tous les convertis ne fussent imposés pendant trois ans qu'à la moitié de leurs tailles, cela ferait un bon effet pour les conversii combien monterait l'imposition qu'il y

aurait lieu de rejeter sur 1rs autres paroisses. Double injustice qu'il fallait sanctionner sous la pression de Le Tellier, du père La Chaise, de Pellisson, mais qui n'en est pas moins blâmable. Enfin, une lettre des derniers temps (27 mai 1683) enjoint aux intendants de s'informer avec soin s"il y a encore dans leur généralité des officiers ou fonctionnaires quelconques de la religion prétendue ré-

formée, et les prévient que, par suite de plaintes nombreuses qui lui sont parvenues, le roi n'en veut plus souffrir aucun.

Mais on ne s'en tenait pas là, et d'autres mesures venaient en aide; la preuve en est dans une lettre de Colbert N (1680) à un de ses cousins, évoque d'Auxerre, qui avait interdit aux prêtres séculiers d'administrer les sacrements pendant la quinzaine de Pâques. Après avoir blâmé cette exclusion, qui n'était nullement justifiée à son avis par la comparaison des mœurs et de la capacité des séculiers et des réguliers (thèse qu'il avait déjà soutenue dans une assemblée où le roi lui avait ordonné d'aller), il prévenait son cousin que Dieu se prononçait pour l'œuvre des conversions; qu'en Languedoc seulement, il y en avait eu plus de trois mille en deux ans; qu'il devait s'y appliquer de son côté, et qu'il y réussirait de deux manières : l'une, publique, consistant en prédications, conférences, traités de controverse pour prouver aux huguenots l'erreur où ils étaient; l'autre, secrète, au moyen des ministres que l'on tenterait de gagner, soit par la persuasion, soit par les grâces et les bienfaits du roi. « Et pour vous faire voir, ajoutait Colbert, combien ces grâces peuvent être utiles à ce dessein, je vous dirai que sa majesté a fait employer depuis trois ans dans le Languedoc environ 20 ou 25,000 écus, et que ce sont les petites grâces et les petites distributions qui ont prédisposé la conversion d'un aussi grand nombre. » Décidément Colbert s'était trop bien assimilé le système de Pellisson, et l'on désirerait dans son zèle un peu plus de réserve.

Une autre fois, l'ordre était donné d'entraver la réception à la maîtrise des ouvriers huguenots, puis d'exclure du corps des galères les écrivains de la religion. Quant

aux officiers, il fallait les faire instruire par un ecclésiastique habile et les prévenir que le roi voulait bien patienter quelque temps , mais que , s'ils persistaient dans leur erreur, son intention était de ne plus se servir d'eux. Poussant la rigueur plus loin, Colberl écrivait, le \ juillet 1681, à l'intendant de Brest : a Sa majesté attendra encore un mois ou deux que les officiers de la religion se mettent en état de profiter de la grâce qu'elle a bien voulu leur accorder, et elle chassera ceux qui auront persévéré dans leur opiniâtreté. » On aime à croire qu'il parlait aussi durement pour éviter d'en venir à cette extrémité. Malheureusement les conférences ne réussissaient guère, et le ministre s'en plaignit à l'intendant de Rochefort. Celui-ci avait proposé d'expulser de Marennes les anciens de la religion qui ne se convertissaient pas assez vite. « Sa majesté, lui répondit Colbert, a été surprise d'une proposition si extraordinaire, si violente. Je vous ai déjà fait connoître que ces sortes d'expédiens-là sont plus capables d'aigrir que d'aider à la conversion des religionnaires, et ne partent pas d'un zèle accompagné de prudence. » Or, presque en même temps, il demandait à l'intendant de Toulon les noms des officiers les plus obstinés, l'engageant à leur déclarer «pie « le roi ne leur donnoil plus que le reste du mois pour reconnoitre leurs er- "reurs. » Enfin, les conférences mêmes amenaient des incidents embarrassants. C'est ce qui arriva en 1080, à Toulon, où Colberl avait envoyé un prêtre de Taris, l'abbé Pillon, renommé, disait-il à l'intendant, « pour sa probité et sa capacité, el qui feroil connoitre aux officiers de marine les erreurs dans lesquelles ils vivoient. » Si habile que fût l'abbé Pillon, il trouva à qui parler, el l'un de ses interlocuteurs, le capitaine de vaisseau Forant, vieux loup

de mer qui s'était posé en chef d'opposition, dut être changé de port. Converti quelques années après par Bossuet, Forant n'en devint pas meilleur sujet, et il s'attira de vifs reproches de Seignelay pour son inconduite. Un autre opposant, aussi capitaine de vaisseau, avait soutenu contre Pillon une discussion publique, qui fut imprimée et fit plus de mal que de bien. « Cela a fort aigri l'esprit des officiers, manda Colbert à l'abbé (12 octobre 1680), et il faut prendre garde de ne mêler dans vos conférences aucune dispute, et leur insinuer, dans des discours familiers, les vérités dont vous voulez les instruire, étant certain que les disputes ne persuadent personne. » Le calme manquait-il à l'abbé Pillon? On le croirait à ces prescriptions et à celles que lui fait à plusieurs reprises Seignelay : « Mais surtout, lui écrit-il, vous devez apporter beaucoup de modération dans vos réponses et tourner plutôt vos conférences en manière de conversation instructive que de dispute réglée. » Sept jours après, il lui recommande encore « une grande douceur et une grande condescendance, rien n'étant plus important que d'obliger les officiers à proposer des doutes pour être éclairés. » La même lettre invite l'intendant à faire en sorte que les conférences paraissent être l'unique cause des conversions, et que l'autorité du roi ne soit invoquée qu'en cas d'absolue nécessité.

Elle ne l'était que trop en toute occasion, surtout dans cette matière, où il aurait fallu principalement s'abstenir. Il n'y a nulle exagération à dire que les grandes difficultés du règne vinrent de là. On a vu le commencement de celles que suscitèrent la régale et les persécutions protestantes. La fin, suffisamment connue dans son ensemble, mais sur laquelle les documents officiels n'ont pas

livré Unis, leurs secrets, n'entre pas dans mitre cadre et appartient à une époque postérieure à Colbert. Quelle tranquillité el «nielle prospérité pour la France, quelle force pour le gouvernement, s'il n'avait pas troublé et bouleversé sans nécessité la conscience «les catholiques et des protestants! On a prétendu que la révocation de l'édit de Nantes fut une compensation de la déclaration de 168:2. C'est une assertion gratuite, que vingt faits démentent complètement; nous n'en citerons qu'un seul, arrivé six ans après : l'insultante ambassade à Home du marquis de Lavardin, pour protester contre la très-juste suppression des lieux d'asile à laquelle tous les autres États de l'Europe avaient adhéré. Les décisions sur la régale et la déclaration de 168:2 ne donnèrent satisfaction qu'au parti peu nombreux des parlementaires. Au contraire, la révocation de l'nlii de Nantes (cela est triste à dire et c'est l'unique excuse de ses auteurs) fut accueillie par l'immense majorité avec la même laveur que l'avait été, un siècle auparavant, la Saint-Barthélémy, de douloureuse mémoire. De nombreuses émeutes occasionnées à Paris el dans 1rs provinces par l'obstination des protestants à refuser les sacrements qu'on voulait leur imposer, ne prouvent que trop la persistance de cet odieux fanatisme, que le gouvernement i ni le tort impardonnable de rallumer, au lieu *[<• mettre son honneur et sa gloire à l'étouffer.

AFFAI RES DIVERSES

Mémoires sur divers sujets. — Animosité contre Fouquet. — Importance du Mémoire sur les affaires de finances.— Colbert commence un Journal de la vie du roi, resté inachevé. — Assiduité de Louis XIV aux. affaires. — La religion, les parlements, la politique. —Colbcrt est mêlé à l'intrigue du roi avec MH« île La Vallière. — Sa soumission à M""-' de Montespan. — Il est chargé par Louis XIV d'éloigner le mari. — Il prépare les matériau des célèbres Instructions au dauphin. — Il échoue dans son projet d'abolir le droit de l'annuel.

— Fortes remontrances au sujet des dé] ses pour Versailles, l'armée, etc. —

Colbcrt se préoccupe vivement de la misère des peuples. — il voudrait que les troupes fussent astreintes a une discipline plus sévère. — Rapports de la France avec l'Angleterre; il penche pour l'alliance anglaise. — Les écrivains ont-ils latte Louis XIV que les ministres? — Lettres de Colbert remplies d'une adulation excessive. — Dignité de la réponse du roi.

Si Ton excepte la guerre, les affaires étrangères, les affaires religieuses, la justice, Colbert avait dans ses mains toute l'administration du royaume. Cependant, quelle que fût l'étendue de ses attributions, son expérience el son activité étaient si grandes que, soit pour répondre à un ordre du roi, soil spontanément, il composa, sans parler de ses excursions dans le domaine de la justice et delà religion don! j'ai parlé, de nombreux mémoires sur diverses questions qui n'étaient pas moins en dehors de s;t compétence. Je ne ferai que mentionner une série de

demandes adressées en 1660 à l'ambassadeur de France à Copenhague, sur la constitution et la situation du Danemark, que la politique de Louis XIV ne perdait jamais de vue. Je ne dirai rien non plus de quelques travaux sur la propriété de la rivière de la Bidassoa, d'une proposition faite en 1663 par Jean de Witt pour partager les Pays-Bas espagnols, de la convenance qu'il y aurait à garder le port de Gigelli, dont le duc de Beaufort venait de s'emparer, des conséquences probables de la guerre engagée entre l'Angleterre et la Hollande en 1665, de la campagne entreprise en 1667 pour revendiquer, d'après l'avis, bien payé d'ailleurs, « des plus habiles gens et plus grands jurisconsultes du royaume, » les droits de la reine sur diverses provinces des Pays-Bas. On connaît les résultats de cette dernière expédition. Tout réussit au jeune roi, fier de commander les plus magnifiques troupes de l'Europe, accompagné d'une cour brillante, où l'on voyait côte à côte la reine, la duchesse de La Vallière, la marquise de Montespan. Sous la direction de Yauban et de Turenne. il prit Lille en neuf jours et enleva nombre d'autres places, conquêtes trop faciles qui décidèrent de son goût pour la guerre. Colbert avait aussi suivi le roi; il profita de son séjour devant Lille pour décrire les opérations principales de la campagne et fixer ses souvenirs. Un discours, dont la minute de la main de Colbert existe encore, et qui fut prononcé en 1661 par Louis XIV à l'ouverture du conseil des finances, montre à quel point le vigilant ministre jouissait de sa confiance la plus intime. Prévenu par le cardinal des malversations du surintendant, le roi avait, disait-il, songé, dès 1660, à lui ôter sa place. Il aurait ensuite préféré lui pardonner, à condition que sa conduite devint meilleure. Fouquet le promit, avoua

-. mais iif se réforma pas et rendil lui-même sa punition indispensable. Écrites par son rival el son suc- - -m-, ces particularités révèlent une animosité que le projet de révolte trouvé dans les papiers de Fouquet ne justifie pas suffisamment, el donl on ne oonnaîl peut-être pas encore la vraie cause. La recommandation suivante faite par Colberl à ses collègues du conseil di s finances est bonne à noter : « La première chose que je désire de vous, faisait-il dire à Louis XIV, esl le secret; et comme je l'estime importanl et nécessaire pour la bonne conduite de mes affaires, je mi'is bien aise de vous dire que si j'apprends que l'on dit quelque chose de ce qui se sera passé ici, je suivrai l'avis qui m'en sera donné jusqu'à son origine, pour ûter de mon conseil celui qui aura été coupable de cette foiblesse. »

Les Mémoires sur les affaires de finances de France pour servir à rhistoire sont sans contredit le travail le plus étendu de Golberl '. Ces pages, écrites vers 1663, ne sont pas seulement d'un administrateur, mais d'un historien; la forme seule en esl disgracieuse et rude. On ju- ra des qualités et des défauts par le début : « C'est une maxime constante el reconnue généralement dans tous les États du monde, que 1rs finances en sont la plus importante et la plus essentielle partie. C'est une matière qui entre en toutes les affaires, soit qu'elles regardent la subsistance de l'Étal en son dedans, soit qu'elles regardent son accroissement et sa puissance au dehors, par les différens eiî'ets qu'elle produit dans les esprits des peuples pour le dedans, et des princes el États étrangers

1. J'ai public ce travail dans le tome II, des Lettres; Finances, p. 17 à 68.

pour le dehors. » Les développements et les détails qui suivent donnent à l'œuvre une portée particulière. Reprenant la situation des finances depuis Henri IV et Sully, Colbert fait l'historique des abus de toute sorte qui se produisirent à partir de cette époque jusqu'à Fouquet, dont il dévoile sans pitié les opérations. Au sujet de la détermination prise par Louis XIV de diriger seul les affaires, il trace cette esquisse du jeune roi : « Tous les esprits ne furent pas persuadés que cette conduite, qui paroissoit si belle, pût être longtemps soutenue. Ils considéroient qu'il étoit impossible qu'un roi, à l'âge de vingt-trois ans, admirablement bien fait de sa personne, d'une santé forte et vigoureuse, pût avoir assez de force pour préférer longtemps les affaires à ses plaisirs; et, dans cette pensée, chacun avoit les yeux ouverts pour voir sur qui tomberait son choix pour la préférence de sa confiance. » On sait sur qui elle s'arrêta. Colbert raconte ensuite l'incroyable aveuglement, les dissipations, les prodigalités et les mensonges de Fouquet, la résolution de lui retirer les finances, la difficulté de l'entreprise à cause des partisans que l'on croyait qu'il s'était faits par ses largesses. Ces appréhensions, que l'événement justifia si peu, amènent sous sa plume un autre portrait du roi, plus soigné et plus accentué que le premier : « C'étoit un jeune prince, à Page de vingt-trois ans, d'une forte et vigoureuse santé, et, par conséquent, plein du feu et de la chaleur que cet âge donne, qui n'avoit pas pris jusqu'à la mort de son ministre une administration actuelle de ses affaires, et, par conséquent, qui n'avoit pas toute l'expérience nécessaire pour la conduite d'une grande affaire. Il avoit à perdre un homme éclairé qui avoit eu la disposition entière de

ses finances huit années durant, qui, par La dissipation qu'il en avoil faite, s'étoil acquis une place imprenable, et qui croyoil avoir dans son entière dépendance les places, les compagnies souveraines, les principaux de la cour et une infinité d'autres, el lequel, convaincu de ses crimes, s'étoil préparé de longue main el avoit pris toutes ses précautions contreleplus subtil, le plus éclairé et le plus pénétrant homme qui fut jamais. » Cet homme, on le comprend, c'est Mazarin. L'arrestation du surintendant, la création d'un»' chambre de justice chargée de le condamner, les lenteurs de la procédure attribuées à Lamoignon, le retranchement, malgré l'opposition de ce dernier, des rentes de l'hôtel-de-ville, l'achat de blés à l'étranger au compte du roi pour remédier à la disette, les remises accordées sur les tailles, les sommes affectées aux académies, au Louvre, à Versailles, vingt autres sujets traités incidemment par Colbert, acteur principal des faits qu'il raconte, ont classé à bon droit la pièce dont nous parlons parmi les documents les plus utiles it consulter.

Un Journal, fait /jir chacune semaine de ce qui s'est passé, pour servir à Vhistoiredu Roy, aurait aussi, s'il eût été tenu assidûment, fourni d'intéressants matériaux. Commencé au mois d'avril 1G63, fréquemment interrompu par le débordemenl des affaires courantes, il ne dépassa pas le mois de novembre suivant. L'éloge de Louis XIV et de sa politique à cette époque de sa vie en fait les principaux frais. La reine-mère était tombée malade le 10 avril. D'après Colbert, le public, voyant dans le roi toutes les vertus d'un héros, lui en donnait les vices. Au lieu de cela, il fut pour sa mère de la dernière tendresse. « Il n'a pas manqué un seul jour, ajoute-t-il, non-seule-

ment de la visiter huit ou dix fois, d'envoyer savoir pendant les nuits plus de trois fois l'état de sa santé, dt s'éveiller beaucoup plus matin qu'à l'ordinaire, de passer la plus grande partie du temps dans sa chambre, mais même d'être présent à toutes les consultations, à toutes les saignées, et à tous les remèdes. » Dans ces longues journées, Louis XIV divertissait sa mère par des récits agréables où il excellait. Bien que Colbert le laisse à peine entrevoir, le plaisir tenait alors une grande place dans la vie du roi, mais les affaires n'en souffraient pas. « C'est une chose surprenante que, quoique presque toujours ses conseils entrent dans les heures de ses divertissemens et en consomment une grande partie, au lieu que tous les hommes de son âge ont une impatience inquiète de s*y rendre, il n'est jamais arrivé qu'il se soit levé de sa chaise qu'après avoir demandé plus d'une fois à tous ceux qui ont l'honneur de le servir s'ils n'ont plus rien à dire, ni à proposer, ni à rendre compte. Et souvent on l'a vu donner conseil de finances depuis dix heures du matin jusqu'à une heure et demie, dîner, retourner aussitôt au conseil de matières ecclésiastiques, s'enfermer immédiatement après pour apprendre le latin deux heures entières, tenir ensuite un autre conseil jusqu'à dix heures du soir, et faire paroître en ces dernières heures son esprit aussi libre et aussi dégagé que dans les premiers momens de son travail. » Admettons que cette description faite par Colbert dans un temps où Louis XIV ne voyait et n'agissait que par lui, se ressente des dispositions de l'auteur, on n'en a pas moins, quand on songe à ce jeune prince que tant de passions sollicitent, comme un idéal de roi. D'autres pages du journal hebdomadaire abondent en intéressants détails. Ici Colbert constate que

ta religion a beaucoup souffert, soil de la uon-résidence i: s évêques, qu'il accuse de mauvaises habitudes et de mener une vie un peu trop licencieuse, soi! de la résistance "lu cardinal de Retz à se démettre de l'archevêché de Paris, el de l'hérésie du jansénisme dont diverses maisons religieuses, Port-Royal entre autres, sont infectées; plus loin, cesl le roi Charles II < qui ue manque pas d'occupations, étanl bien difficile de fixer le peuple de Londres el de toute l'Angleterre, qui esl naturellement méchant el rebelle. » Vient ensuite la sortie obligée contre les compagnies souveraines, que le roi est bien résolu de châtier sévèrement, si, malgré sa défense, elles donnent des arrêts infirmant ceux, du conseil. Enfin, à il des affaires étrangères, le point capilal esl d'abaisser la maison d'Autriche, et, pour y parvenir, Colbert ne voit pas de meilleur moyen que « de fortifier l'alliance du Rhin, de soutenir le Portugal pour occuper l'Espagne dans son sein, et de s'appliquer à l'aire réussir l'élection il-' Pologne en faveur de .M. le duc d'Enghien, afin d'avoir une puissance à l'autre extrémité des Etats de la même maison d'Autriche qui [ail lui donner de la crainte. »

11 nous faut aborder un poinl délirai. L'intervention de Colberl dans les relations de Louis XIV avec M"0 de La Vallière ci .M de Montespan a été justement remarquée ri critiquée. On voudrai! eu douter, mais les preuves sonl jà, ei c'est !'■ trop complaisant ministre qui s'esl chargé d'eu conserver la trace. Dans un frag m intitulé Particularités secrètes de la vie du. Il<>i, il constate que la première grossesse de- .M1" de La Vallière fui tenue des plus secrètes, el que, sur l'ordre de Louis XIV, qui l'avait établie dans l'hôtel Brion, au Palais-Royal, il avait dû se

mettre en quête d'une femme de chambre et d'un accoucheur. C'est Mme Colbert qui se chargeait de ces détails, et les contemporains ne l'ignoraient pas. Quant à lui, exact , minutieux en toutes choses , même alors qu'il aurait intérêt à se taire, il dira, au sujet de tous ces préparatifs d'accouchement si peu dignes d'un homme d'Etat :

Pendant ce temps, le roi m*a écrit divers billets sur cette affaire, lesquels j'ai presque tous brûlés. J'en ai gardé entre autres deux : l'un par lequel sa majesté me donne avis d'un accident survenu à ladite demoiselle d'un éblouissement, et l'autre par lequel il m'ordonne que le sieur Boucher (l'accoucheur) se tienne prêt...

Billet du roi, daté à minuit, Je samedi. — La personne que vous savez vient d'avoir une espèce d' éblouissement, et elle a été assez longtemps sans voir d'un côté, des deux yeux également. Elle croit, et moi aussi, qu'une saignée lui feroit grand bien; mais elle ne le veut pas faire, ni moi lui conseiller, que l'homme que vous savez ne le trouve à propos. Cela lui est déjà arrivé deux fois depuis deux ou trois mois. Envoyez aussitôt chez cet homme et lui demandez son sentiment, et me le mandez demain à mon réveil, afin qu'elle se puisse faire saigner, si on l'approuve, dès demain matin. J'oubliois à vous dire qu'il lui reste, quand cela est passé et la vue bien revenue, un grand mal de tête. Faites sans perdre de temps ce que j'ordonne.

Autre billet. — Faites en sorte que Boucher ne s'écarte guère. On a commencé à avoir des douleurs.

On a là un Louis XIV amoureux, passionné autant que sa nature le comporte, et sérieusement inquiet pour quelqu'un qui n'est pas lui, spectacle qu'il ne donnera pas souvent. Le lendemain, il allait à la chasse, mais après avoir fait dire de lui mander des nouvelles. Nous savons !Ume de Sévignë l'a dit au monde entier) qu'un jour, à

l'époque.des premiers nuages, M11' de La Vallière se réfugia dans un couvenl de Saint-Cloud, où Louis XIV alla lui-même la chercher. Une autre fois, la tendre abandon-

se retirail à Chaillot, ri c'esl le grave ministre qui ('■tait chargé de la ramener au maître. On rira plus tard ' rop fréquentes fuites, en attendant la

retraite définitive, qui lui gagna tous les cœurs. Cependant l'astre Montespan s'était levé, éclatant, radieux, éclipsanl tout, ne devanl jamais pâlir. Qui lui eu! ré- - - Colbert plia comme les autres. Il avait été jadis. pendant les absences du roi, l'intermédiaire de sa corres- M1 d.' La Vallière, cl l'on a plusieurs dépêches de Louis Xl\ . de l'année 1663, où il est question de - ;i rendre a la personne qu'il <i recommandée ru \t. Il en fut sans doute de même pour la correspondance avec Mmc de Montespan, lorsqu'en 1675 Iiossuel de la séparer du roi. De nombreuses lettres de Louis XIV prouvent d'ailleurs les soins obséquieux du minisire pour la favorite. « Mmc de Montespan m'a mandé <pie vous ave/ donné ordre qu'on achète des orangers, et que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire. »

• M'"- de Montespan me mande que vous vous acquittez fort bien de ce que je vous ai ordonné, et que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire; continuez à le faire toujours. El toul n'était pas là. car il > a. hélas! les lettres au sujet du mari, que Louis XIV simiale à son confidenl comme >m /<>" capable de faire de grandes extravagances et qu'il faut surveiller assidûment. Venant aux explications . Colbert parle d'un procès au parlement dont on profite pour rester à Paris. « Vous pouvez, lui mande alors le roi, faire dire un mot au juge pour qu'il termine les affaires de M. de Montespan , afin

qu'il parte plus tût. » Il y a enfin la terrible lettre du 15 juin 1678, alors pourtant que la passion était assouvie, que les liens du cœur étaient brisés, que l'orgueil seul faisait parler : « Il me revient que Montespan se permet des propos indiscrets. C'est un fou que vous nie ferez le plaisir de faire suivre de près, et, pour que le prétexte de rester à Paris ne lui reste pas , voyez Novion afin qu'on se hâte au parlement. Je sais que Montespan a menacé de voir sa femme, et. comme il en est capable, et que les suites seroient à craindre, je me repose encore sur vous pour qu'il ne paroisse pas. N'oubliez pas les détails de cette affaire, et surtout, qu'il sorte de Paris au plus tût. » Était-il donc indispensable, pour restaurer les finances, relever le commerce, acclimater vingt industries, réformer les codes, créer une marine, transformer Paris, de subir d'aussi tristes missions, et Louis XIV n'aurait-il pu trouver autour de lui, pour servir ses passions et ses colères, un autre instrument que l'illustre ministre auquel il doit la plus pure partie de sa gloire?

Un Mémoire du roi pour V instruction du Dauphin, écrit par Colbert en 1GG5, fixe un point important. Il est divisé en deux parties. La première, intitulée : Disposition des affaires de l'Europe lorsque le roi a commencé de prendre lui-même le soin de ses affaires, débute ainsi : « Pour commencer par l'Italie, comme le lieu où réside le père commun de l'Église, je vous dirai, mon fils, que le pape séant alors au siège de saint Pierre, appelé Alexandre septième, qui avoit assisté en qualité de nonce extraordinaire en l'assemblée de Munster, avoit, par succession de temps, conçu une telle aversion contre le cardinal Mazarin , qu'elle rejaillissoit en toutes occasions sur mes

affaires; et, quoique la mort dudil cardinal dûl vraisemblablement avoir calmé son esprit el le remettre dans les sentimens de père, cette aversion n'a pas laissé de continuer longtemps et même de produire divers fâcheux effets que vous apprendrez par la suite. » La seconde partie du mémoire concerne les finances. Voilà donc une preuve matérielle, incontestable, de cette vérité déjà entrevue, «pic Golbert a préparé les matériaux des célèbres Instructions au Dauphin, revues ensuite, pour la composition el le style, parle président de Pérignyet Pellisson l. Manifestement hostile à la vénalité des charges, convaincu que celles de judicature et de finances ont été poussées à de tels prix que toutes les terres du royaume ne pourraient les payer, et que les vingt mille officiers qui les occupent en doivent le montant à autant de créanciers, il examine dans une note rapide, pressée, s'il va lieu de supprimer ou de maintenir le droit dit de l'annuel, qui perpétuait l'abus. « Il est certain, dit-il, que jamais conjoncture ne sera plus favorable. Le roi est craint, aimé et obéi plus qu'aucun roi avant lui, sans comparaison; jouit d'une paix universelle. Il n'y a à craindre aucun mal pour le dedans du royaume, et les avantages que l'État recevra ne seront troublés d'aucune appréhension. Toute la considération et le crédit i\r6 gens de robe seront entièrement renversés par ce seul coup. La réformation de la justice se fera avec beaucoup plus de facilité... Les marchands seront bien plus considérés dans le royaume, qui en retirera de grands avantages. La plus grande partie de l'argent du royaume qui s'employoit à ce commerce, se rejettera avec le temps dans le véritable commerce utile à

Page 1