Lettres, t. II, annexes, p. ccxvn
bien des faiblesses pour Mraes de La Vallière et de Montespan. Combien de fois encore Colbert ne parlera-t-il pas de la misère des peuples, de l'excès des tailles, des mouvements de troupes sans objet, des revues de parade ! Soins inutiles, où il risque vainement son crédit. Louis XIV l'écoute, reçoit ses mémoires, ne se fâche pas des vérités qu'ils contiennent; mais il passe outre, et c'est Louvois qui l'emporte. La prépondérance chaque jour croissante de Louvois est cause que Colbert, l'homme du commerce, de l'industrie, de la paix, s'ingère de donner des conseils à Louis XIV sur les affaires militaires. Une minute autographe de 1668 est intitulée : Avis pour les troupes. La paix d'Aix-la-Chapelle venait de mettre la France en possession de toutes les conquêtes faites dans les Pays-Bas, mais elle avait restitué la Franche-Comté à l'Espagne, restitution fâcheuse, que désapprouvait Turenne, et qui rendait une nouvelle guerre inévitable. Colbert le comprend, et persuadé que le roi ne voudrait pas condamner longtemps ses troupes à une oisiveté languissante, il lui conseille de les maintenir dans une discipline sévère. À cet effet, il estime nécessaire d'obliger les officiers à être sans cesse présents à leur régiment, de ne leur accorder qu'un congé de deux mois par an, d'exiger trois exercices par semaine de l'infanterie et six des mousquetaires, de multiplier les revues, d'accorder des grâces à tous ceux qui ont bien servi. De la sorte, ajoule-t-il, la France et l'Europe sauront « que sa majesté a toujours ses inclinations à la guerre, et que, toutes les fois qu'elle voudra l'entreprendre, elle pourra mettre sur pied un grand corps de troupes disciplinées et aguerries, commandées par les meilleurs officiers de l'Europe. » Tristes paroles, excitations dangereuses, que le ministre dut amèrement regretter
quand plus tard, obligé de frapper d'impôts exécrés les campagnes appauvries et frémissantes, il se trouva impuissanl à modérer l'ardeur belliqueuse qu'il avait luimême encouragée!
One dissertation e'esl l'expression de Colbert) sur la question desavoir laquelle des deux alliances de la France ou de la Hollande sérail pins avantageuse à l'Angleterre, est datée du mois de mars 1669. Il s'agissait de décide]
Charles 11 à s'unir avec la France contre la Hollande, dont le républicanisme irritait autant Louis XIV que sa prospérité commerciale était insupportable à Colbert. Les réflexions du ministre à ce sujet partent d'un esprit observateur et sont souvent empreintes d'un grand sens politique. Elles retracent fidèlement les passions séculaires des deux pays.
... Il est certain que l'aversion et la haine naturelle que les Anglois on1 pourles François est telle, qu'il seroït difficile, même dangereux, de proposer et de faire une alliance avec la France; et comme l'inclination des peuples en l'état où est à présent l'Angleterre, après If- fortes impressions que les mouremens passés on1 laissées dans les esprits, doit être particulièrement considérée, il est certain que cette raison seuli il capable de faire résoudre cette question en faveur de l'alliance de Hollande.
De pin-, la jalousie que les Anglois conçoivent de l'augmentation il- la puissance maritime du roi de France est telle, qu'il n'y a aucun Anglois qui ne croie que ce semit manquer contre traite- les règles de la prudence et de la bonne politique de s'aUier avec un prince qui fait tous ses efforts pour égaler sa puissance navale à celle de l'Angleterre, laquelle a toujours joui de l'avantage d'être la pins puissante nation du monde en mer; et au contraire, il n'y a point d'Anglois qui ne soit persuadé qu'il faut nécessairement s'allier avec une autre
puissance pour empêcher l'augmentation de celle du roi de France, ou pour s'y opposer, en cas qu'elle ne puisse être empêchée. . .
On peut convenir facilement qu'il y a plus de rapport des esprits et des humeurs des Anglois avec les Hollaridois qu'avec les François; mais il est facile de juger que, pour le bien et le repos des Anglois et pour beaucoup de considérations d'État, il n'est peut-être pas avantageux qu'ils soient joints et unis d'intérêt et de commerce avec les sujets d'un État dans le gouvernement duquel ils ne voient que des marchands comme eux, dont toutes les maximes et la puissance ne roulent et n'agissent que pour la conservation et augmentation du commerce, et dont le florissant état peut trop facilement faire connoitre les différences du gouvernement d'une république à celui d'une monarchie sur le fait du commerce, qui est seul regardé par les peuples qui y sont adonnés; au lieu que l'alliance et l'union avec les François cause un effet tout contraire.
Quant à la jalousie que les Anglois peuvent avoir de la puissance maritime de la France, il semble que cette jalousie ne soit pas bien fondée, vu que la puissance par terre est en la main des rois qui ont de grands pays peuplés et dont les peuples sont naturellement braves et aguerris; mais la puissance par mer ne dépend point de la quantité des peuples. 11 faut une grande et longue application au fait de la marine, il faut que le commerce soit grand et considérable dans un État, pour pouvoir prendre dans un nombre infini de matelots un assez grand nombre pour composer une armée navale; et il est certain que les forces maritimes d'un État sont toujours proportionnées à celles du commerce. Mais si la jalousie doit entrer dans les raisonnemens de ce discours, il semble qu'elle devroit être beaucoup plus grande et bien mieux fondée à l'égard des Hollandois, vu que seuls ils ont osé s'égaler à la puissance d'Angleterre dans la dernière guerre, et qu'en effet, leur commerce croissant incessamment, leurs forces maritimes croîtront à proportion . . .
Après avoir discuté et examiné soigneusement le grand point des avantages des sujets des deux rois, il faut passer à leurs intérêts et à leur gloire.
Sur qu.>i il suffira seulement de dire : que leur parenté si proche, la conformité de leurs esprits et de leurs humeurs, la situation de leurs États, la conformité de leur gouvernement, la prodigieuse différence qui est entre la monarchie et la république, le calme au dedans qui es1 assuré par leur union, la liberté qu'ils se donnent de penser à toul ce qui peut être de leur satisfaction et leur gloire, el enfin un million d'autres raisons et de convenances veulent que l'alliance de Francesoil rée à celle de Hollande.
Passanl ensuite en revue les moyens d'exécution, Colbert estimait que les deux rois n'avaient qu'à s'unir étroitement, à traiter également bien leurs sujets respectifs, à établir dans leurs capitales des conseils qui se communiqueraient les moyens de relever le commerce des deux royaumes. Il insistait sur ce que celui de l'Europe se taisait avec vingt mille navires, dont quinze ou seize mille appartenaient aux Hollandais, trois à quatre mille aux Anglais, cinq à six cents aux Français '. Suivant lui, l'accroissement du nombre des navires anglais et français ne pouvait avoir lieu qu'au détriment des Hollandais. Erreur capitale, qui paralysa ses efforts. Il est clair en
I. Deux cents ans se sonl passés. Voici le bilan des trois marines marchandes an 'il déc< 1867:
Angleterre: 28,971 navires, jaugeant 5,779,337 tonneaux. France: 15,602 navii tonneaux,
inde : 2,159 na\ 1,164 tonneaux.
ne comprenons pas dans ce calcul 12,055 navires affei commet inde exceptée) et jaugeant 1,488,851
tonneaux. (Almanach de Par . — Tableau général de Fad-
, our Vannée 1867, p. 61 On voit que, malgré sun infériorité relative, c'est la marine française qui a le plus gagné. — La diminution de la marine marchande hollandaise tient à i\c< causes complexes, plus politiques que commerciales.
effet que la facilité des échanges internationaux et l'augmentation de travail et de richesse pour tout le monde qui en eût été la conséquence auraient bientôt rendu le nombre des navires insuffisant. On peut affirmer que la guerre de Hollande et la concurrence acharnée qui s'ensuivit allèrent directement contre son but. Mais, à cette époque, les meilleurs esprits étaient imbus de l'idée que la richesse générale des nations est limitée, et qu'un peuple ne peut prospérer qu'aux dépens d'un autre peuple. Or, c'est le contraire qui est vrai, c'est-à-dire qu'un peuple industrieux et actif a tout intérêt à commercer avec des peuples riches, par la raison qu'il n'y a à gagner qu'avec ceux qui ont. Colbert, par malheur, n'entrevit pas cette vérité bienfaisante , encore contestée aujourd'hui malgré l'évidence des faits.
On a souvent fait un crime aux illustres écrivains du règne de Louis XIV des louanges excessives qu'ils lui ont prodiguées. A ce compte, il faudrait comprendre dans le même blâme la plupart des grandes villes du royaume, pour les statues qu'elles lui ont dressées. Sait-on bien le langage que lui tenaient les prélats, les premiers présidents des cours, les maréchaux, les grands officiers de la couronne? La correspondance de Colbert nous fait connaître celui des ministres; on le trouvera sans doute passablement adulateur.
10 mai 1672. — 11 ne me reste, sire, qu'à dire à votre majesté que les paroles me manquent pour exprimer combien je suis vraiment pénétré des bontés qu'elle témoigne à mon fils ',
1. Louis XIV avait accordé, le 23 mars précédent, à Seignelay «la signature et les autres fonctions do la charge de secrétaire d'État pour la marine. »
Il ne suffit pas à voire majesté de L'avoir créé pour tout ce qui rde >;i fortune; elle veut encore créer pour ainsi dire son esprit, pour achever son ouvrage. Heureux s'il sait profiter d'un si grand avantage, el bien heureuses seront les fautes qu'il fera, puisqu'elles seront relevées el corrigées par le meilleur maître, le plus éclairé de tous les hommes, et le plus grand et le plus puissant roi qui ait jamais monté sur le trône ' !
20 juin 1673. — Les affaires de finances ne méritent point d'interrompre l'application que sa majesté donne à sa grande
glorieuse entreprise2. Dieu veuille qu'elle l'achève promptement et à son entière satisfaction! -Mais, sire, tout tremble quand on pense que votre majesté s'expose. I u respectueux
nre empêche d'en parler, et je demande pardon à votre majesté si ces trois mots sonl sortis de ma plume.
i juillet 1673. — Toutes les campagnes de votre majesté ont un caractère de surprise el d'étonnement qui saisit les esprits et leur donne seulement la liberté d'admirer, sans jouir du plaisir de pouvoir trouver quelque exemple. La première, de 1667, douze ou quinze places fortes, avec une bonne partie de trois provinces. En douze jours de l'hiver de 1668, une province entière. En 1672, trois provinces et quarante-cinq places fortes. Mais, sire, toutes ces grandes et extraordinaires actions ce eue votre majesté vient de faire. Forcer 6,000 hommes dans une des meilleures places de l'Europe avec 20,000 hommes de pied, les attaquer par un seul endroit e1 ne s forces, pour donner plus de matière à
l. Peu de le nps après, le 2 écrivait à M. de Pom-
. alors ambassadeur à La Haye : <• Chaque courrier nous apporte
iveHes de plus déplaces que nous n'aurion ■• < pérei
te la campagne. Les dix jours du mois de février 1668 et les
irs de ce mois sonl di qui n'ont point d'exemples
et qui n'en auront jamais. Je vous avoue, monsieur, que l'esprit se
perd dans les effets surprenans de la vertu de notre maître. Dieu
Ue surtout conserver sa santé : »
■2. Le siège de Maastricht, prise le 29 juin, après treize jours de
uée;
la vertu de votre majesté, il faut avouer qu'un moyen aussi extraordinaire d'acquérir de la gloire n'a jamais été pensé que par votre majesté... Pour le surplus, sa volonté sera la seule règle de son pouvoir. Jamais Paris n'a témoigné tant de joie. Dès dimanche au soir, les bourgeois, de leur propre mouvement, sans ordre, ont fait partout des feux de joie, qui seront recommencés ce soir après le Te Deum.
26 mai 1674. — Dans le moment, sire, que nous tremblions ici pour l'attaque de la citadelle de Besançon, nous avons reçu l'heureuse et agréable nouvelle de sa prise.
César prit la ville et s'en glorifia dans ses ouvrages.
Votre majesté la prit de même en 1668. Depuis ce temps-là, la puissance de toute la maison d'Autriche s'est appliquée, pendant sept années, à la rendre imprenable, favorisée d'une situation sur un roc très-vif, et votre majesté prend cette citadelle en vingt-quatre heures!
Il faut, sire, se taire, admirer, remercier Dieu tous les jours de nous avoir fait naître sous le règne d'un roi tel que votre majesté, qui n'aura d'autres bornes de sa puissance que celles de sa volonté.
J'ai expédié des ordres pour le Te Deum qui sera chanté aujourd'hui, et je puis assurer votre majesté que toute cette ville est en joie et en réjouissance.
La réponse de Louis XIV à ce dithyrambe fut convenable et digne: « Je ne doute nullement que vous n'ayez beaucoup de joie de l'heureux succès que j'ai eu à Besançon. Je suis très-aise de la joie publique. » Ajoutons que Paris fêta cette conquête par trois jours de feux de joie , de festins , etc. « Il est impossible, écrivait de son côté La Reynie. de dire la joie du peuple, sachant que le roi n'est plus exposé à ces périls qui se trouvent dans les grandes entreprises... Le peuple s'efforce de donner de? marques d'amour et de respect, du plaisir d'avoir un si grand maître. » On comprend sans peine l'enthousiasme de la nation dans ces jours vraiment
glorieux où les victoires succédaient aux victoires, où cent places réputées imprenables ouvraienl leurs portes sans coup férir, <>ù de grandes provinces, la Flandre el la Franche-Comté, élargissaienl les anciennes frontières. Quant. rivains si maltraités aujourd'hui pour leurs
dédicaces, leurs odes el leurs épitres, ils ne faisaient que suivfe la voie frayée, el c'étaienl les ministres en réalité qui donnaienl le ton à Boileau, à Molière, à La Fontaine, a Racine, a Fléchier. à Bossuet.
■c Colberl et de Louvois, bien connue des contemporains. — Reproche
titude adressé injustement à Golbert. — Intérêt qu'il porte au jeune
Louvois. — Ses protestations de dévouement à Le Tellier. — Jalousie de ce
dernier iois de la m tri de Mazarin. — Louvo-s cberclie à embarrasser Colbert
par une forte dépense. — Celui-ci se tire habilement de la difficulté. —
< nies au roi sur la dureté de Louvois pour le peuple. — Causes
es entre les deux ministres. — Colbert fait des avai ces
a Le Tellier. — Le< relations sont un moment meilleures. — Lettre
pleine de déférence de Louvois .1 Colbert. — Réponse de Colbert. — Xou-
-riefs. — Mémoire de Colbert au roi sur diverses mesures ordon-
11 fois — Louis \IV est obligé d'intervenir. — Colbert empêche
une pn Le Felliei d'être chancelier. — Ingérence despotique de
lires. — Colbert fait nommer son frère ministre des
ippointemenl de Louvois. —Nombreuses posi-
• s par *a famille.— Influence malfaisante du secrétaire d'État de
généraux à >e montrer cruels. — Sa conduite im-
ersions. — Ses qualités et ses défauts. — "-es
lalions malveillantes contre Colbert.
Si heureuse qu'ail été, quand on L'examine dans son ensemble, l'influence de Colbert, il est certain que les populations, celles «les campagnes surtout, furent cruellement éprouvées, même pendant la plus brillante partie de son ministère. Mais «ts misères, dont il était profondément affligg, ne lui sont pas imputables. On peut ajouter
qu'elles furent l'œuvre principale de Louvois, et que, si Versailles et les dépenses de luxe, hautement blâmées en vingt mémoires, y contribuèrent, les dépenses de guerre y eurent la plus grosse part. L'inimitié qui, vingt ans durant, divisa les deux ministres, ne fut, de leur temps, un mystère pour personne. Les preuves de cette hostilité ardente, implacable, ont longtemps échappé aux historiens; elles sont retrouvées aujourd'hui, et il n'est plus permis de la mettre en doute. On a taxé Colbert dingratitude envers Le Tellier, dont il avait d'abord été le commis, et qui, en le faisant entrer chez Mazarin , lui avait ouvert la voie. Il est permis de se demander si le reproche est fondé, et si Colbert eut en réalité les premiers torts. Le 8 octobre 1650, il écrivait de Bordeaux à Le Tellier, dont la santé l'inquiétait : « Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous la conserve, pour vous, pour messieurs vos enfans, pour vos amis et serviteurs; si je pouvois y contribuer de la mienne propre, ce seroit avec toute la joie possible, puisque cela me donneroit occasion de vous témoigner quelque gratitude de toutes les bontés que vous avez pour moi... » Sept ans se passent, et la situation de Colbert a singulièrement grandi. Deux lettres à Mazarin, des mois de juillet et août 1657, témoignent de l'intérêt qu'il portait alors au jeune Louvois. Voici la première : « Le fils aîné de M. Le Tellier (c'est Louvois) fit hier une action1 aux Jésuites pour la conclusion de sa philosopbie, qui donna de l'admiration à tous ceux qui y assistèrent. Il est impossible de mieux posséder cette science et d'en discourir avec plus de grâce, de force et de jugement qu'il fit; et enfin, je puis