‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 71 sur 110 · nesson, l. II · texte numérisé non relu

nesson, l. II

des affaires étrangères, Colbert d'un côté, Louvois et Le Tellier de l'autre s'ingénièrent à le renverser, dans l'espoir d'agrandir leur influence par la désignation de son successeur. En ce qui concerne Louvois, on a des preuves non équivoques de son ingérence despotique dans les affaires étrangères. Le 17 décembre 1673, il écrivait à l'ambassadeur à Londres : « Il y a déjà longtemps que M. de Pomponne est travaillé de la maladie de vouloir faire sa charge et d'empêcher que personne ne s'en mêle; et, soit que son humeur appréhensive lui fasse craindre qu'il ne la fait pas bien, ou qu'il lui revienne quelque chose de ce qui s'en dit dans le public, il est devenu depuis quelque temps fort fâcheux sur cela l. » Un ministre qui voulait faire sa charge! c'était en effet bien audacieux. Ces seuls mots peignent Louvois ; il est partout de même. On est seulement étonné d'une chose : c'est que le doux et timide Pomponne n'ait été disgracié que six ans plus tard. Mais ce fut Colbert qui triompha cette fois, en faisant donner la place à son frère, alors ambassadeur à Londres. Mme de Sévigné nous initie au désappointement de ceux qui, bien malgré eux, avaient travaillé pour lui. <( Un certain homme, écrivait-elle au sujet de Louvois, avoit donné de grands coups depuis un an, espérant tout réunir; mais on bat les buissons, et les autres prennent les oiseaux. »

Le Tellier et Louvois ressentirent ce coup d'autant plus vivement qu'ils paraissaient moins s'y attendre.

1. M. Rousset, loc. cit., t. Ier, p. 511. — M. Roussel ajoute (t. II, p. 574') qu'avec des formes plus rudes, son successeur « ne sut pas mieux se défendre contre les usurpations de Louvois, qui ne cessa pas jusqu'à sa mort de donner l'impulsion à la politique générale, et d'absorber même exclusivement certaines négociations étrangères. »

Colberl possédai! à cette époque, par lui el les siens, le contrôle général, le ministère de la marine el celui des affaires étrangères, un archevêché, des évêchés, des intendances à profusion, sans compter les positions dans la (lotte, l'armée et la finance. Jamais famille roturière (on sait l'opinion unanime des contemporains sur celle de Colbert) n'avait occupé tant el de si belles positions. Abusa-t-il de sa victoire?!! parait certain que l'inimitié de Louvois devint, à partir de ce moment, plus vive que jamais, el que tous les moyens lui parurenl bonspour atteindre son but. La publication de ses lettres nous montrera sans doute un jour, sous des traits plus accusés qu'on ne se le figure, ce caractère impitoyable. On saura alors l'influence malfaisante que, malgré ses grandes qualités, il exerçait dans la paix comme dans la guerre. Quelques lignes de sa correspondance justifient cette assertion. Quoique le roi, écrivait-il le " juillet L668, à M. de Luxembourg, soil fort persuadé que vous l'avez bien volé dans le pays d'où vous revenez, sa majesté a été si isfaite de ce que vous lui avez laissé, qu'elle a trouvé bon de vous laisser 2,000 «eus. » Une autre fois, pendant la guerre de Hollande, un intendanl s'excusait « de toutes les cruautés qu'il faisait, pour en tirer si peu d'arfeent. o — « J'ai reçu l'étal des contributions, lui répond Louvois. La somme totale- a dépassé mes espérances. Je, vous /nie de ne pas vous lassi i d'être méchant et de pousser les ci,, - égard avec toute la vigueur imaginable. »

L'année suivante, au plus fort d'une guerre qui épuisait la France el à laquelle Colberl ne pouvait faire face qu'à l'aide d'expédients écrasants pour les peuples, le secrétaire d'Étal de la guerre écrit qu'il aurait l'ait la paix avec les Hollandais depuis longtemps, s'ils étaient des

hommes. « Mais ce sont des bêtes, ajoute-t-il, qui se laissent conduire par des gens qui ne songent qu'à leurs intérêts '.» C'est ainsi qu'il appréciait l'héroïsme d'un peuple réduit par son insolence à cet état de désespoir où. la mort étant une délivrance, l'ennemi le plus redoutable cesse d'être invincible. On sait quel rùleLouvois joua dans l'affaire des conversions. Colbert avait tout fait pour empêcher la révocation de l'édit de Nantes : Le Tellier et son fils n'eurent de repos que lorsqu'elle eut été décidée. Mme de Caylus, qui avait vu Louvois au pouvoir, a dit de lui avec sa mesure habituelle : « Il eut peur, voyant la paix faite, de laisser trop d'avantage sur lui aux autres ministres, et vouloit, à quelque prix que ce fût, mêler du militaire dans un projet qui ne vouloit être fondé que sur la douceur. » L'ordre donné aux généraux (lettre du 31 juillet 1683) de loger entièrement les dragons chez les reliqionnaires et d'y demeurer jusqu à ce qu'ils fussent convertis. n'eut pas d'autre cause. — « Sa majesté, écrivit enfin Louvois au marquis de Boufflers, veut qu'on fasse sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas suivre sa religion, et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir rester les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité2. »

Tel était donc l'antagoniste, le rival de Colbert, administrateur habile et probe, doué du génie de l'organisation et d'une activité incomparable, mais sans cœur, sans entrailles, railleur jusqu'au cynisme, plaisantant, comme on l'a vu dans sa lettre à Luxembourg, avec les généraux

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