‹ Histoire de Colbert et de son administrationChapitre 73 sur 110 · Archives des Pioanci Louis A7I · texte numérisé non relu

Archives des Pioanci Louis A7I

2. Il y est dit : « Notre amé el féal .. le sieur Colbert... nous a donné tant de marques de capacité, d'affection, de fidélité et d'i

•sesseur de cette terre de prédilection ; on sait qu'il mourut à la fleur de l'âge. En 17:24. Seignelay passait par alliance aux Montmorency, à qui il appartient encore, mais réduit au grand parc. Saccagés, brûlés par les niveleurs de 1793, les trois bâtiments ont disparu, et une vigne, hélas ! couvre aujourd'hui l'emplacement qu'occupait le manoir du quinzième siècle, restauré et orné à grands Irais par l'un des plus habiles architectes de Louis XIV1.

grité dans les emplois les plus considérables de notre État, que nous ne pouvons nous refuser à nous-même la satisfaction de témoigner en public l'estime singulière que nous en faisons, par des caractères d'bonneur qui impriment en sa personne et fassent passer à sa postérité les témoignages de sa vertu.. . » Les lettres portaient que, contrairement à dhers édits, le marquisat de Seignelay ne reviendrait pas à la couronne au défaut d"boirs mâles, « sans laquelle condition ledit sieur Colbert n'aurait accepté ladite érection. »

1. Il n'existe point de lettres de Colbert relatives aux embellissements de Sceaux ; c'est que, se trouvant en quelque sorte sur les lieux, il dirigeait tout en personne. D'après les Mémoires inédits sur 1rs membres de FAc idémie royale de peinture ei de sculpture , publiés par MM. Dussieux et Soulié (t. II, p. 13 et 2i;, Claude Audran peignit la chapelle de cette résidence, et Antoine Coysevox fit pour le parc un fleuve de douze pieds de longueur. Perrault, Le Nôtre, Le Brun y travaillèrent aussi.

On trouve au ! ie volume des Ordonnances de Louis XIV, cote 3, fol. oOl {Archives des finances;, et dans Delamarre, Traité de la police, livre V, titre 17, chap. iv, p. 1152 , des lettres patentes du mois de mai 1667, pour la translation à Sceaux des foires et marchés établis au Bourg-la-Reine. Il faut voir la lettre où Colbert recommande à l'intendant de Caen d'engager les marchands h se rendre à Sceaux au lieu de Poissy, « d'autant plus, ajoute-t-il, que les bouchers de Paris devant -ans faute y venir ces jours-là, ils y trouveront bien plus sûrement le débit de leurs bestiaux. » On agissait donc aussi sur les bouchers de Paris, et. comme il y avait des droits à percevoir, cela avait son importance. Que disaient cependant les habitants de Poissy et les marchands de Normandie obligés à un trajet bien plus considéiable?

Enfin, les Fragments historiques de Racine contiennent ce passagfl

l ne distraction d'un genre toul différent, mais non moins vive, passionna Colbert. Après avoir réorganisé la bibliothèque du roi de manière à la rendre à jamais florissante, il s'étail occupé de la sienne, qui devinl la plus belle el la plus riche en li\ res rares et en manuscrits qu'un particulier ail jamais possédée. On peul dire que ce fut, pendant une vingtaine d'années, son délassemenl le plus constant el le plus doux. La lettre suivante, qu'il adressai! le 29 novembre 1672 à l'intendant deRiom, constate, en même temps que son goût pour les manuscrits précieux, les moyens un peu trop despotiques dont il usai! parfois pour le satisfaire.

Le plaisir de former ma bibliothèque étanl presque le seul que je prenne dans le travail auquel la nécessité du service et les ordres du roi veulent qne je sois attaché, je sais par expérience qu'il se trouve quelquefois dans les monastères et les abbayes considérables des provinces, d'anciens manuscrits qui peuvent être de considération e1 qui son! souvent abandonnés dans la poussière et dans l'ordure des chartriers, par l'ignorance ou le défaul de connoissance des religieux.

Vous me ferez sur cela un singulier plaisir, dans le cours des visites que vous faites dans la généralité de l'Auvergne, de vous informer, sans affectation, si vous en pourriez trouver, et, en ce cas, d'en traiter ou vous en accommoder aux meilleures conditions qu'il se pourra.

Vous jugerez facilement que relie recherche consiste plutôt en quelque sorte d'adresse et de considération que les religieux auront pour vous qu'en dépense considérable el de prix. Et, où il j aura quelque religieux qui les connoitra, il y a quelque apparence qu'ils ne voudront pas les vendre. Mais comme ils

nrs après la mort rie Colbert, les bouchers de marchands forains avoient abandonne Sceaux et a

: lettre de cachet, puis arrêts du conseil p ■ les obliger <;,>

retournera Sceaux. » Tout celaétail passablement arbitraire.

sont presque toujours dans la poussière des chartriers et inconnus, on peut les avoir avec plus de facilité. Je vous prie de vous en mettre un peu en peine et de me donner une marque de votre amitié sur ce sujet.

Grâce à l'influence et au prestige du tout-puissant ministre, ces sortes de sollicitations (il en adressait le même jour de semblables aux intendants de Limoges et de Caen) étaient fréquemment suivies d'un plein succès. Les chanoines de Metz lui envoyèrent la bible de Charles le Chauve et treize autres manuscrits, dont un passait pour le livre d'heures de Charlemagne. « Je vous remercie, écrivit Colbert à l'intendant après un de ces envois, de la peine que vous avez bien voulu prendre de rendre ma lettre à Messieurs du chapitre de Metz, et je vous prie d'examiner un peu quel présent je leur pourrois faire qui put bien leur témoigner ma reconnoissance et qui eût quelque rapport avec celui qu'ils m'ont fait. » Ce présent consista en un portrait du roi, qui ne dut pas coûter cher au ministre, et dont les chanoines de Metz se déclarèrent très-satisfaits. Un de ses agents, le sieur Boudon, trésorier de France à Montpellier, parcourut avec les mêmes instructions les couvents du Midi et y fit d'heureuses trouvailles. Enfin, la bibliothèque de Louviers possède un catalogue des manuscrits que l'abbaye de Bonport donna à Colbert en échange de quelques livres, et il en résulte que le marché fut des plus avantageux pour le ministre. D'autres villes en firent autant. Une délibération du conseil de Rouen montre comment les choses se passaient. Un jésuite, le père Coinmire, était allé visiter la bibliothèque de la ville et avait indiqué au premier président, créature de Colbert, les ouvrages les plus précieux qui s'y trouvaient. Ce magistrat n'eut qu'à exprimer un désir : aussitôt le conseil

s'assembla, et, attendu que « la ville ayanl tous les jours besoin de la protection du ministre, elle ne pouvoit se, dispenser de lui envoyer les livres que M. le premier pré^ sidenl demandoit de sa pari, » il fui décidé qu'on lui remettrait tous ceux que le père Commire avail désignés.

Cependanl 1rs choses ne marchèrent pas ainsi partoul ; quelques résistances se produisirent, notamment à Limoges et à Tours. Le bibliothécaire de Colberl lui avail signalé l'importance pour l'histoire el les lettres «le divers manuscrits du chapitre de Saint-Martial de Limoges, et, sur sa demande, le catalogue lui en avait été adressé. Se méprenant sur la portée de cette communication, Baluze cru! que les manuscrits suivraient le catalogue; mais le chapitre ne comptait pas les donner, et il en demanda même un gros prix. Colberf prit la chose de haut. <• Je ne sais pas bien, écrivit-il à Baluze, ce que Messieurs de Saint- Martial veulent dire. Ma manière d'agir n'est point de leur faire exécuter leur engagement contre leur volonté. S'ils me donnent honnêtement leurs manuscrits, j'agirai de même avec eux. S'ils les veulent vendre, vous examinerez avec Carcavi ce qu'ils peuvent valoir, et je les payerai ; sinon, il n'\ faul plus penser. » Un nouvel essai étant demeuré infructueux, Baluze en informa le ministre. « Il faut laisser cette affaire, répondit Colbert en marge, et n'en plus parler. » Même déconvenue à Tours. Trompé sans doute par quelques vagues promesses, le ministre avait écrit, le .'! février 1679, à l'intendanl : « J'ai appris que Messieurs du chapitre de Saint-Gatien avôienl dessein de m'envoyer quelques-uns de leurs manuscrits pour mettre dans ma bibliothèque. Témoignez-leur, s'il vous plaît, en mon nom, que je leur serai forl obligé de ce présent, prenant un grand plaisir de ramasser des manu-

scrits pour servir aux ouvrages de littérature qui sont entrepris pour illustrer ce règne. » Mais la proposition fut mal accueillie ; les chanoines de Saint-Gatien refusèrent net. La lettre de Colbert à l'intendant indique bien d'ailleurs qu'il n'entendait pas qu'on abusât, dans ces sortes d'affaires, de son pouvoir et de son nom : a Sur le sujet des manuscrits de Saint-Gatien, je vous prie de ne vous point servir ni d'aucune autorité ni d'aucune persuasion pour cela, parce que je crois que vous êtes bien persuadé que je ne désire me servir ni de l'une ni de l'autre pour les choses qui me regardent. S'ils avoient cru que leurs manuscrits eussent été dans ma bibliothèque aussi bien que chez eux, ils m'auroient fait plaisir de me les donner: mais, puisque cela n'est pas. je vous prie de ne leur en rien témoigner du tout. » Ici comme à Limoges, toutes les négociations furent inutiles, et les chanoines de Saint- Gatien gardèrent leurs manuscrits. Il est certain qu'au point de vue de l'intérêt historique, ils auraient été mieux à Paris qu'à Tours, mais il faut convenir que, de la part d'un ministre qui voulait enrichir sa bibliothèque, l'argument dut paraître dérisoire à ceux qu'on voulait dépouiller d'un trésor dont ils appréciaient aussi bien que lui la valeur.

En même temps, Colbert faisait acheter des manuscrits à l'étranger par les consuls placés dans ses attributions et nommés par lui. Ils avaient ordre de ne laisser échapper aucune occasion, et il leur faisait remarquer que les plus précieux étaient en langue grecque, sur parchemin. Ils devaient, au surplus, prendre garde de les payer trop cher. Au consul de Chypre, qui lui en avait envoyé trentesept, il écrivait: «Je donne ordre de vous faire tenir les 105 piastres que vous avez déboursées pour cela. Vous

AFFAIRES PRIVEES ET DE FAMILLE. 4i :

me ferez plaisir de vous appliquer à en recouvrer le plus grand nombre qu'il vous sera possible, o El il ajoutai! prudemment, à la suite sans doute de quelques déceptions coûteuses : «Faites-moi savoir de quels lieux vous les tirerez el par qui vous les ferez voir, aupaTavanl que de les acheter. < En 1680, l'ambassadeur de Constantinn|iie reçoil une instruction semblable, si cen'esl que, I» supposanl plus connaisseur, il lui laisse plein pouvoir pour la dépense. Il l'informe aussi que l'archevêque de Chypre a d'assez beaux manuscrits, que l'on pourrait peut-être tirer de lui. « Vous verrez, ajoute-t-il, si cel avis pourra produire quelque chose, sans toutefois rien hasarder ni vous commettre. • La négociation aboutit-elle? Les lettres ne le disenl pas. Plus près de lui, en Flandre, en Angleterre, en ttalie. des émissaires el des amis sont chargés d'acquérir toùl ce qu'ils rencontreronl de plus curieux en li j, chartes, manuscrits. «Je viens de visiter, écrit-il le 12 aoûl KiTo au savant Godefroy, toutes les copies manuscrites que vous ave/ envoyées dr> titres qui sonl dans la i.li s i ptes de Lille, ensemble la cas-

sette des titres originaux el de divers sceaux que vous m'avez aussi envoyée; et, comme j'ai trouvé le tout forl curieux el que je suis bien aise d'avoir dans ma bibliothèque tout ce qu'il > aura de plus rare el de plus curieux dans ladite Chambre des comptes <|ui pourra servir à l'histoire, je vous prie de m'envoyer promptemenl une copie de l'inventaire général. » Il termine par ces lignes indiquant le prix qu'il mel à ses collections : « Je suis bien aise de vous ajouter ce mol de ma main pour vous dire que vous me ferez un singulier plaisir de vous appliquer à rechercher partout où vous pourrez avoir correspondance, des manuscrits anciens, comme cartulaires

d'abbayes, chroniques et autres pièces, pour l'ornement de ma bibliothèque. Je ferai volontiers la dépense qu'il sera nécessaire pour cela.» Vingt autres lettres à Godefroy renouvellent ces instructions.

Le fils du premier président de Rouen avait entrepris, chose rare alors, un voyage en Europe, et il s'était d'abord rendu en Espagne, d'où il adressa à Colbert des livres et des manuscrits. Par une lettre datée de Rome, il lui demanda quels livres il devrait acheter dans cette ville, ainsi qu'à Florence, à Venise, en Allemagne '. D'autres acquisitions furent faites en Angleterre, d'où l'on envoyait au ministre les catalogues des bibliothèques en vente. Mais c'est dans sa correspondance avec son illustre bibliothécaire qu'éclate ce goût éclairé pour les livres, noble et constante passion de sa vie. Une grosse affaire (les bibliophiles le comprendront) le préoccupa en 1672. Un certain nombre de ses livres avaient disparu, et on ne savait où les retrouver. « Vous jugerez vous-même assez facilement, écrit-il à Baluze, qu'il faut qu'une bibliothèque périsse avec le temps, si elle n'est mieux et plus soigneusement conservée. J'estime nécessaire que vous veniez demain ici de grand matin pour vérifier tous les livres qui sont dans le cabinet de mon fds et dans le mien, les retirer tous et les reporter dans ma bibliothèque, et qu'à l'avenir vous n'en donniez aucun sans mon ordre exprès, par écrit, avec un reçu. » L'injonction était formelle, et l'on ne voit pas que Baluze se la soit fait répéter. Curieux des précédents administratifs et de la vérité comme il l'était, Colbert réunit avec un soin particulier tous les actes, toute la correspondance concernant la part qu'il

1. Bibl. nat, Mss. Baluze; Papiers ili-s armoires , vol. 212, f. 300.

avait prise aux affaires. De la sorte au moins, on le jugerail sur pièces. S'il > avait parmi les savants du dix-septième siècle un homme capable de le bien seconder dans cette tâche, c'était Baluze. i 11 faul faire, lui écril le miuistre, une liste forl exacte de tous les contrats que j'ai dans ma bibliothèque, et rechercher tous ceux que je u'ai point. Il faudroil aussi faire la même chose des testamens. n Envoyanl un jour à Colberl a ce qu'il a pu recueillir de plus curieux touchant les div< rsi s manières de pommencer el de compter les années, i Baluze ajoute : ■If m'en vais travailler sans discontinuation aux autres

• que monseigneur m'a l'ail l'honneur de m'ordonner, le suppliant très-humblement de croire que je n'aurai désormais d'autres occupations que celles qui regarderont 'l'honneur de son service. » Le consciencieux bibliothécaire rédigea en effet pour Colbert el pour ses enfants flîvers mémoires sur des questions d'une grande importance, notamment sur ce qu'on appelait les droits de la reine, origine de la guerre de Succession, et sur les assem-

du clergé. Relativement à cette dernière question, Baluze avait même écril à Colbert, en lui soumettant le plan de son travail et en sollicitant ses conseils: « C'est le sujet d'un grand volume, «pie j'étendrai ou abrégerai selon que monseigneur le trouvera plus à propos. Mais je prendrai la liberté de lui dire que cela ne pourra pas être extrêmement court,àcause des preuves, < 1 1 1 i sont, ce

mille, nécessaires dans une affaire de celte nature, o

Et Colberl d'écrire e arge: ■ ■ Je trouve ce dessein forl

beau, il faul le poursuivre, n On n'a pas vu depuis cette époque beaucoup de ministres désireux à ce poinl de s'instruire et s'entouranl d'hommes aussi propres à satisfaire leur ambition de savoir.

Le chapitre des recommandations abusives aux magistrats en laveur de parents et d'amis contraste déplorablement avec ce qui précède. Il y avait, parait-il, sous ce rapport, au dix-septième siècle, une absence de sens moral complète, et les lettres de Colbert en fournissent une triste preuve. Une première fois, on le voit recommander au premier président de Rouen le duc de La Ferté-Senneterre, en procès avec des moines de Tours. « Sachant combien vous avez d'égards pour les personnes de son rang et de sa qualité, écrit Colbert, je ne laisse pas de vous dire que vous me ferez beaucoup de plaisir en mon particulier d'apporter toute l'application qui est nécessaire pour la décision de cette affaire, et de lui rendre tous les offices qui dépendront de vous. » Pas un mot, ou le voit, du devoir des juges et du droit des parties. Une lettre du 2o mars 1672 à l'intendant de Bordeaux pour lui recommander un parent de la jeune femme de Seignelay, le marquis d'Urfé , qui avait une affaire au parlement de cette ville, est encore plus explicite : <( Comme il est de mes amis particuliers, je vous prie de renouveler les sollicitations que vous avez ci-devant faites de ma part auprès de messieurs les présidens, de son rapporteur et des conseillers dudit parlement, et de leur dire qu'ils me feront plaisir de lui conserver toute la justice de sa cause, et même de la lui rendre autant favorable qu'il se pourra. » Etait-ce assez clair? Le même jour, le ministre recommande pour la seconde fois le marquis d'Urfé au maréchal d'Albret, gouverneur de la Guienne, dans les termes les plus vifs : « Comme il est de mes amis particuliers, et que ce procès est près d'être jugé, j'ose encore vous renouveler la même supplication, vous conjurant d'être bien persuadé que les bons offices

que vous voudrez lui rendre en cette occasion me seront forl sensibles, el que j'en conserverai beaucoup de ceconnoissance * . n De la pari d'un ministre devanl qui imii pliait, de pareilles instances étaient essentiellemenl déloyales, el l'on ne saurail trop les blâmer. Le curieux de l'affaire, c'esl que le comte de Mailly sollicitail ''il même temps Colbert contre le marquis d'Urfé, qu'il présentai! comme un hypocrite, un faux dévot. Les droits de ce dernier n'étaient-ils pas au moins problématiques? nu le croirait, car l'arrêt fut de uouveau ajourné, et, deux ans après, le procès m'était pas encore jugé. On voudrait savoir comment il se termina; les lettres sonl muettesà ce sujet. Par malheur, elles constatent d'autres interventions non moins coupables. Le 16 avril KiT.'!, c'esl une dame de Marines, qui a un procès au parlement de Greuoble. «Comme je m'intéresse beaucoup à sa satisfaction, écrit Colbert à l'intendant, el que je serois bien aise qu'elle eût une prompte et heureuse issue de cette affaire, je vous prie de croire que je mettrai sur mon compte toute l'obligation qu'elle vous en aura. » Le lecteur pensera de M de Vlarines ce qu'il voudra; la lettre qu'on

1. Cette lettre de Colberl au maréchal d'Albrel fail penser à une autre lettre écrite par M lé à sa fille 1" 21 mars 1671 el

dans laquelle on lit ce qui suit :

Le maréchal d'Albn in procès de tO.OOÔ livres de pente

en l'omis de terre. Il rentre dans toui le bien en fonds de ses grandspères el ruine toul le Béarn. Vingt ramilles avoienl acheté el revendu :

il faut rendre tout cela, avec tous les fruits depuis cent ans. C'est une épouvantable affaire avec les conséquent

Qui oserait dire que, dans relie épouvantable affaire, Colberl n'étail mtervenu en faveur du maréchal d'Alljret cl ne réclamait pas la suivante .'

vient délire autorise toutes les suppositions1. Quelques mois après (17 octobre 1673), le ministre recommande non moins vivement, au premier président de Rennes, une de ses parentes qui a un procès dans cette ville, et à qui il s'agit, comme toujours, de rendre la plus favorable justice qu'il se pourra. Enfin, au mois d'octobre 1680, autre prière à l'intendant de Riom en faveur de l'abbesse de Fontevrault, sœur de Mme de Montespan, dont un des couvents plaide contre le chapitre deBrioude; mais, cette fois, on cherchait un accommodement. Et la correspondance ne fait connaître que la pression exercée par l'intermédiaire des intendants sur les magistrats de province! Que serait-ce si Ton savait toutes les manœuvres pratiquées à Paris, où se jugeaient les plus grands procès, et où les recommandations du ministre dans l'embrasure d'une fenêtre étaient si faciles ! De telles défaillances, et elles ne sont pas les seules, s'accordent mal avec une sévérité en quelque sorte légendaire.

La rivalité de Colbert et Louvois est connue, et les archives officielles en fournissent chaque jour de nouvelles preuves. Froid et impassible au milieu de leurs ja-

1. Un pamphlétaire du temps parle de deux intrigues de Colbert Tune, avec Françoise Godet, veuve de Jean Gravé, sieur de Launay l'autre, avec Marguerite Vanel, femme de Jean Coifficr, maître de comptes, «petite mignonne, douée d'un esprit brillant, enjoué, » mais dont la coquetterie le dégoûta bientôt. {Vie de Jean-Baptiste Colbert. par Sandras de Courtils, loc. cit., t. IX, p. 9.)

Qu'y a-t-il devrai dans ces assertions? Rien peut-être. Elles se trouvent reproduites dans une relation manuscrite des Archives Nationales, cotée FJ96, dont M Chéruel a publié quelques fragments dans le Journald 'Olivier d Ormesson (t. II, p. 4SS, note), et qui a été écrite évidemment avec la Vie fie Jean-Boptïsfp Colbert sous les yeux.

lousies ardentes el mal comprimées, Louis XlVnevoyail que la marche des affaires el le bien dé l'État. Trois lettres du mois d'avril l(>~l témoignenl de son attitude olympienne dans ces circonstances. Pendanl un voyage à Rochefort, où il allait inspecter les travaux de la marine, Colberl tomba malade. Le roi en est informé, el il lui écrit de ne pas précipiter son retour. «Je vous ordonne, ajoutet-il avec un fond de bonté qui ne durera pas, de ne rien faire qui vous mette en arrivant hors d'étal de pouvoir me servir à tous 1rs emplois importans que je vous confie. Enfin, votre santé m'est nécessaire; je veux que vous la conserviez, el que vous croyiez que c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous el pour vous qui me font parler comme je fais. »

C'était le moment où Louvois cherchait par tous les moyens à établir sa prépondérance. Que se passa-t-il au retour de Colbert?0n ne sait, mais la lettre suivante, que Louis XIV lui écrivit de Chantilly le 2i avril, le laisse deviner. Elle montre à nu les caractères, et, donne une idée exacte de la situation.

Je fus dire de moi avant-hier pour vous cacher la

peine que j'avois d'entendre un homme (pie j'ai comblé de ! nfaits comme vous, me parler de la manière que vous fi, ->/..

J'ai eu beaucoup d'amitié pour vous, il y paroîl par ce que j'ai fait; j'en ai encore présentement, et je crois vous en donner une a • de marque en vous disanl que je me suis contraint ud seul moment pour vrais, et que je n'ai pas voulu vous dire ne ce que je vous écris, pour ne vous pas commettre .1 me déplaire davanta

la mémoire des services que vous m'avez rendus et mon amitié qui me donnent ce sentiment; profitez-en et ne hasardez plus de me fâcher encore, car, après que j'aurai entendu vos raisons et celles de vos confrères, et que j'aurai pro-

nonce sur toutes vos prétentions, je ne veux plus jamais en entendre parler.

Voyez si la marine ne vous convient pas, si vous ne l'avez à votre mode, si vous aimeriez mieux autre chose; parlez librement. Mais, après la décision que je donnerai, je ne veux pas une seule réplique.

Je vous dis ce que je pense, pour que vous travailliez sur un fondement assuré et pour que vous ne preniez pas de fausses mesures.

On pourra trouver cette familiarité hautaine, mais elle n'indique nul mauvais vouloir. Qu'elle ait affecté vivement le ministre jusqu'alors omnipotent, rien de plus naturel. On peut croire encore qu'il essaya d'atténuer par des explications bien humbles, bien soumises, la mauvaise impression qu'avait laissée la scène de Chantilly. C'est du moins ce qui résulte du billet suivant dfj Louis XIV.

Liancourt, 26 avril 1071.

Ne croyez pas que mon amitié diminue, vos services continuant; cela ne se peut, mais il me les faut rendre comme je le désire, et croire que je fais tout pour le mieux. La préférence que vous craignez que je donne aux autres ne vous doit faire aucune peine. Je veux seulement ne pas faire d'injustice, et travailler au bien de mon service. C'est ce que je ferai quand vous serez tous auprès de moi. Croyez, en attendant, que je ne suis point changé pour vous, et que je suis dans les sentimens que vous pouvez désirer.

Ce qu'on vient de lire donne le ton des relations de Louis XIV avec ses ministres. Il leur est attaché, par habitude et déteste les nouveaux visages; mais il veut avant tout être le maître, et ne peut supporter une tracasserie venant de son entourage, ni l'ombre d'une volonté opposée à la sienne. Ainsi s'explique la lettre du 2i avril.

Celle du -2i> el quelques faits survenus ensuite prouvenl d'ailleurs que le nuage entre lui el Colberl se dissipa bientôt. Au mois de décembre de Tannée suivante, celui-ci étanl tombé malade, Louis \h alla le visiter. Plus tard, quand la marquise de Seignelaj mourul à la Heur de l'âge, le roi, alors en campagne, écrivit à sort ministre une lettre pleine d'une véritable affection.

\n camp devanl Ypres, 18 mars I

J'ai appris avec douleur la perte que vous ave/, faite. Vous assez l'amitié que j'ai pour vous pour croire qu'elle m'a été sensible au dernier point; je voudrois pouvoir la soulager en quelque chose, mais je sais qu'il est difficile. J'ai permis à votre Qls île s'en aller, comme vous le désirez, el j'ai ordoi à Saint-Aignan de l'accompagner. Croyez fermement que je prends grande part à tout ce qui vous touche, et qu'on ne peut pas avoir plus d'amitié que j'en ai pour vous.

Je suis très-persuadé de la joie que vous aurez eue de la prise de Gand; elle est considérable, pour le présent et pi mles suites.

Les hommes à qui les douceurs de l'amitié seraient surtout nécessaires sonl ceux qui, paria force des choses, •■il sont le plus sevrés. Chargé de l'administration du royaume et des colonies pendanl les vingt années où elle a éié particulièremenl active et féconde, distributeur

«que absolu des emplois el des faveurs, Colberl <•>!, sans contredit, celui des ministres de l'ancien régime dont les relations furenl les plus étendues. Eut-il, dan- le nombre, un ami àqui son cœurpùl s'ouvrir tout entier, qu'il prit pour confident de ses joies et de ses lrislrsses.de ses luttes et de ses découragements? EUen ne l'indique. Absorbé depuis la première jeunesse jusqu'au dernfer jour par le labeur quotidien, par le soin de faire sa for-

t ti ao

lune ou de défendre la position acquise, il n'a vraisemblablement connu d'autres émotions intimes que celles de la famille. Quelques lettres à Yivonne annoncent des relations amicales, mais superficielles. On connaît son style solide, affairé, courant droit au but. Un jour pourtant, le 45 avril 1674, écrivant au duc d'Enghien qui vient de visiter la terre de Seignelay, dont l'évêque d'Auxerre (c'était le frère de Colbert) lui a fait princièrement les honneurs, il a les formes gracieuses de l'homme du monde de l'esprit le plus fin, le plus dégagé.

Monseigneur, j'ai bien de la joie que M. l'évêque d'Auxemait trompé votre altesse par la surprise d'un aussi grand repas accompagné d'autant d'agrémens que vous avez bien voulu m'apprendre qu'il vous avoit fait, mais beaucoup davantage qu'il m'ait donné l'occasion de recevoir la plus spirituelle lettre que j'aie jamais vue; pourvu, monseigneur, que les louants que vous lui avez données ne le persuadent point qu'il pourrait parvenir à la qualité de prince des coteaux, et Dieu sait quelle destruction de perdrix ses voisins souffriroicnt! Ainsi, j'espère qu'au retour de votre altesse, elle Rappliquera un peu davantage à le louer sur la régularité de ses fonctions, pi air sauver au moins quelques perdrix de la destruction générale qu'il en feroit...

Mais c'est surtout avec les siens que le style se détend et que l'homme se découvre. Un de ses frères, capitaine aux gardes, faisait partie de l'expédition de Candie, sous les ordres du duc de Xavailles. Emporté par son affection, Colbert conjure ce dernier de lui recommander d'agir en capitaine et non en soldat, sans s'exposer inutilement. Puis, s'adressant à son frère même, il lui ordonne, au nom du roi, qui l'en a chargé dans l'intérêt de son service, de se conserver. Un autre frère, évêque de Luçon et plus tard d'Auxerre, où il mourut, est signalé dans les coi-

respondances de Camille comme un grand patelin, ttop retirée! d'une dévotion exagérée. Plus indulgent, le miuistre lui mande : <> On nfécril que votre santé esl forl bonne, el que vous trouvez votre maison de Regennes assez agréable ; je m'en réjouis avec vous el vous prie de me faire savoir de temps en temps de vos nouvelles. Ceseroil une grande joie pour moi si le bon air el l'agréable situation de ce pays-là pouvoieni diminuer les infirmités que vous avez contractées parle mauvais air du bas Poitou.» Il lui écrira une autre fois, après avoir donné d< s nouvelles de leur frère de Croissy, dont ils sonl inquiets : a Ma saule est, grâce à Dieu, en assez bon étal . conservez aussi bien la vôtre, et ne m'oubliez pas dans vos prières el dans imites celles de votre diocèse. » La correspondance avec ce frère, ambassadeur à Londres, étail plus affectueuse et plus intime qu'avec l'évêque d'Âuxerre. Lances tous les deux en pleine vie militante, ayant des intérêts el t\>-> passions identiques. Colberl el Croisse s'entendaient mieux. L'ambassadeur s'ennuyait à Londres, où il étail malade, et se ruinait en frais de représentation. douille raison pour désirer de revenir en France, et, si c'étail possible, à Pari-. Colberl ne demandait pas mieux, et, lors de la disgrâce de Pomponne, il le lit nommer ministre des affaires étrangères. Mais il ne fallait rien brusquer, de peur de toul compromettre par quelque imprudence. Aussi lui mandait-il par le détail ce qu'il convenait d'écrire au roi : qu'il devail exprimer :>a reconnaissance des grâces reçues, sans lesquelles il n'aurait pu soutenir les grandes dépenses qu'il s'était cru obligé de faire pour représenter dignement le plu* grand et le plus glorieux roi du monde ; que, nonobstant ces grands secours, il ne laissait pas de s'incommoder notablement eu

fdnsommant tons les ans une partie du patrimoine de ses enfants ; qu'il priait par conséquent le roi de lui donner un successeur que le soin de sa santé ne retint pas chez lui. comme cela lui arrivait souvent, au détriment de son service ; mais qu'après tout il était prêt à obéir, comme c'était son devoir, à tout ce qu'il plairait à sa majesté d'ordonner, et à sacrifier son bien et sa vie pour lui être agréable. De pareilles lettres expliquent comment Saint- Simon a pu dire qu'avec des précautions et de l'adresse les ministres de Louis XIV obtenaient ce qu'ils voulaient. Informé quelque temps après que son frère l'ambassadeur a fait faire une consultation à Blois, Colbert lui adresse ces affectueux reproches :

Je ne puis m'empèeher de vous dire que je ne suis pas tout à fait content sur ce point de ma belle-sœur, vu qu'il me semble qu'elle doit être persuadée que les consultations que je ferois faire ici seroient aussi bonnes pour le moins que celles qui passent par d'autres canaux. J'espère qu'elle aura un peu plus de confiance à l'avenir aux soins que je pourrois prendre de faire les consultations moi-même de votre mal, soit de les faire faire par mon lieutenant, c'est-à-dire par ma femme, qui en prendroit autant de soin que moi.

C'est à lui enfin que le ministre adresse ces fines observations sur le terrain mouvant de la cour:

Je ne puis pas m'empèeher de vous dire que quelquefois vous prenez les affaires de deçà un peu de travers... Je ne puis pas vous en dire davantage, mais assez souvent j'aurois grande envie, sur tout ce qui se passe, de vous pouvoir entretenir un demi-quart d'heure, parce qu'assurément cela vous seroit nécessaire pour connoître ce terrain ici, qui ne vous est pas tout à fait connu.

Sommes-nous assez loin du ministre glacial, hyperbo-

réen, dont parle .M"11' de Sévigné, que les dames de la cour ne pouvaienl voir si le roi ne leur avait procuré mie audience, et à qui Mme Cornuel disait avec sa voix perçante et son spirituel franc parler : « Monseigneur, faites-moi au moins signe que vous m'entendez ' ! »

On ne s'étonnera pas «pie la correspondance de Colbert avec ses enfants soit empreinte d'un sentimenl de tendresse encore plus vif. Elle esi souvent d'une sévérité de paroles excessive: niais, qu'on > regarde bien, l'affection domine, une affection profonde, qu'anime le désir de former des hommes dignes de leur rang. 11 eût été intéressant de voir quels conseils il donnait, quelles recommandations il faisait aux duchesses de Beauvilliers, de Saint-Aignan et de Mortemart, ses filles. Jusqu'à présent, on n'a signalé l'existence d'aucune des lettres qu'il a dû leur adresser en mainte occasion. Ses lils avaient été élevés par les Jésuites, auxquels il témoigne plusieurs fois sa reconnaissance. Des précepteurs et gouverneurs soigneusement choisis, le père Bouhours, isarn, .Barbier d'Aucour, l'architecte Blondel, de Garsault, le chevalier de Paillerôlles, complétèrenl l'œuvre des Pères. Mais,

quelle que SOil la direction donnée à déjeunes esprits. la nature est toujours là. pins ou moins impétueuse, et la part (\v> soucis reste encore assez, large. Ils ne furent pas épargnés à CoBbert. J'ai parle de sa correspondance avec Seignelay. Les instructions qu'il rédigea pour ses

voyages devraient être méditées par tous les pères de

famille désireux de préparer à l'Étal des hommes utiles, et d'arracher du même coup aux passions énervantes les jeunes gens que le plaisir sollicite de tant de manières.

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