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Cet officier était l'écho des commérages du pays

On trouve à ce sujet de curieuses réflexions dans une Lettre à M. Barttlon (l'intendant de Picardie), contenant In relation des travaux qui se font en Languedoc pour In communication des deux mers, par M. de Froidour, commissaire député en Languedoc pour la réformation des forêts; Toulouse, 1672.

ci Si vous voulez écouter les gens du pays, vous n'en trouverez presque poinl qui ne vous soutiennent que l'entreprise du canal n'aura aucun succès. Car, outre les préjugés de l'ignorance, plusieurs en parlent par chagrin, peut-être parce que, pour faire le canal , on leur a pris quelque morceau de terre dont ils n'ont pas été dédommagés .m double et au triple, selon qu'ils se l'étoient proposé, il va, d'ailleurs des esprits bourrus qui vous din, ut la même chose parce qu'ils sont accoutumés à désapprouver tout ce qui s'entreprend d'extraordinaire. Il s'en trouve même d'assez ma] tournés pour en parler mal , par l'envie et la jalousie qu'ils ont contre le mérite et le bonheur du sieur Riquet ; el, enfin, comme il y a peu de personnes dans cette province qui soient versées en ces sortes de matières et qui aient l'intelligence de ces travaux, plusieurs n'en parlent que comme ils en entendent parler aux autres, et, comme il y a toujours des méeoritens, ces ouvrages ne manquent pas de contradicteurs. Apre, que l'on a vu que la rigole a porté les eaux de la Montagne-Noire au bassin de Naurouse, personne n'a plus doute de la possibilité de l'entreprise, 'l'ouï le' venin s'est porté alors du côté des travaux, et on les a décriés de telle sorte, que c'est merveille de trouver un homme qui ne soit pas prévenu de l'impression que cette entreprise ne réussira jamais.»

vrage, comme ayant eu l'honneur d'y être employé pendant tout ce travail, afin que, s'il a quelque rapport à la sublimité de ses idées et le bonheur de lui agréer, je puisse me vanter d'être le plus satisfait de tous les hommes1... » L'auteur de cette carte était né à Paris en 1633. Il a raconté lui-même que, s'étant éloigné pour des raisons d'intérêt, il s'était lixé en Languedoc auprès de Riquet, à qui il avait soumis, en 1660, l'ébauche d'un projet de communication entre la .Méditerranée el l'Océan. Appelé bientôt après en Italie pour un héritage, Andréossy étudia les canaux de ce pays, revint auprès de Riquet, lui fit part de ce qu'il avait vu, et le convainquit de la possibilité du canal des deux mers. « 11 manquoit à M. de Riquet, dit-il, pour former un projet de ♦•elle étendue, les connoissances préliminaires des mathématiques. Quoique doué d'un esprit vif el lin, qui le décidoit bientôt pour tout ce qui est vrai, son âge déjà fort avancé, son éducation totalement contraire au seul mot science, l'ont toujours empêché de donner de son chef un projet: mais il lui resloil le doux plais'n d'être utile à sa patrie, et c'est dans cette espérance qu'il a agi de tout son pouvoir et mis en avant toute sa fortune pour faire réussir un projet où tout autre que lui auroil peut-être échoué. Je m'occupai, dès mon arrivée en Languedoc, de mon premier projet du canal, qui fut fini dam le mois de février 1664... Ce projet fui d'abord goûté pai M. de Riquet, qui communiqua son enthousiasme M. de Colbert, et celui-ci à son mailre... » Andréoss> ajoute, après beaucoup de détails tout personnels et trèsinvraisemblables : « Je fus convaincu, dès ce moment.

!. Histoire du canal iln Midi, \y.\y le général Andi^osssy, !. I,p. 170.

LE CANAL DU LANGUEDOC. Il:,

ijue toute la gloire de mon travail, si je le mettois au jour, seroil réservée au chevalier de Clerville, que l'entrepreneur en auroil toul le profit, el qu'il ne me resteroit, pour mon lot, que la peint' de l'exécution, après en avoir le premier démontré la possibilité '. »

Mais rien ne pn.uvc que ers assertions fussent fondées. En effet, la première proposition de Riquel à Colberl remonte au 2G novembre H'^û. Or, d'après /Vndréossy, son premier projet de canal ne fut fini qu'en 1664. En second lieu, une lettre de Riquet, relative à la carte publiée en HJ69 par son agent, contient sur ce point des affirmations positives.

J'ai été bien surpris, monseigneur, lorsque j'ai vu une certaine carte de l'invention du sieur Andréossy, mon employé. C'esl une chose qui s'est faite 'à mon insu, et de laquelle je n'ai eu connoissance qu'après coup ; de sorte que j'en ai eu du déplaisir, d'autant que ce plan est toul à fait irrégulier et qu'il publie des pensées que je gardois dans le secret et que je ne prétends pas exécuter sans votre avis et votre aveu, ainsi que je vous l'ai écrit... Cela fera qu'à l'avenir je serai plus circonspect el plus secret envers ledit sieur Andréossy, et que peutêtre je ne m'en servirai plu<.

La réponse de Colberl est plus catégorique encore. Dans

!. Histoire du canal du Midi, t. I, p.6 el suiv. — Dans suri Histoire •lu corps impérial >/<> génie (Ire partie, Appendice), M. Allenl mentionne, sans se prononcer, les prétentions d'Andréosey; il lait observer que " dans la vérification du projet de Riquet, laite du 8 novembre 1664 au 19 janvier 1665, Andréossj ne ligure que comme un des quatre géomètres adjoints aux experts pour les opérations géodéaSques.M Quanta Riquet, M. Allenl L'appelle «un homme de génie, digne à jamais de la reconnaissance publique, soil qu'il ait ou non conçu lui seul son projet, soil qu'il n'ait l'ail que le proposer, en poursuivre l'exécution, l'entreprendre, l'achever... n

son opinion, l'idée et les plans du canal du Languedoc appartenaient exclusivement à Riquet, et toute prétention contraire était injurieuse. « La carte que le sieur Andréossy a faite de tous vos travaux, à votre insu, disait-il le 15 février 1670, m'a paru une entreprise fort insolente, d'autant plus encore quelle nest pas exacte. Vous pouvez en user avec lui comme il vous plaira. »

En effet, la bienveillance de Colbert pour Riquet ne se refroidit pas. « Je suis surpris de ce que vous me mandez de vos ennemis, lui écrit-il le 10 mai 1670, vu que je n'ai aucune connoissance que vous en ayez... Le meilleur moyen de les confondre est de vous appliquer à la bonne construction de vos ouvrages... » Apprenant bientôt après que l'ingénieur de La Feuille doit venir à Paris, Colbert. prie Riquet de lui parler des moyens qu'il a de se procurer de l'argent « sans surcharger les peuples, » et de ses affaires particulières, afin qu'à son arrivée ils s'en entretiennent ensemble. L'année suivante, nouvelles preuves d'intérêt. « Travaillez incessamment à faire avancer vos ouvrages avec toute la diligence et la solidité possibles, et soyez assuré qu'en bien servant le roi, les deniers qui vous sont nécessaires ne vous manqueront pas. » Vers la même époque (25 juillet 1671), Colbert est informé que Riquet prétend être en avance de 1,700,000 livres, dont il paye, l'intérêt à plus de cinq pour cent. Tremblant pour le canal, le ministre mande à La Feuille : « Si ce qu'il dit est véritable, en ce cas il est impossible qu'il ne se ruine, et, comme il est de grande conséquence de l'empêcher, travaillez incessamment à faire un état de sa recette et dépense , afin que , après que vous me l'aurez envoyé, je puisse donner des ordres pour prévenir lfj

mal... » On an après, Riquel tombe malade, et l'on craint pour sa vie. Dès qu'il le sail hors de péril, Colberl s'empresse de le féliciter, el dans quels termes ! <> Ouoique relie nouvelle mail donné beaucoup de joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à ce que je reçoiv •le votre main des assurances de voire bonne santé. .Ne pensez qu'à la rétablir, el soyez bien persuadé de mou amitié et de l'envie que j'ai de procurer à vous el à voire famille des avantages proportionnes à la grandeur de votre entreprise... » A la même occasion, le chevalier de Clerville lui écril : « La nouvelle que L'on m'a donnée de votre santé ne m'a pas été moins chère que si l'on m'avoil annoncé la résurrection de feu mon père, parce que je ne vous ai, sans (laiterie, jamais moins aimé que lui. » Paroles touchantes, bien faites pour adoucir les soucis causés à Kiquet par le mauvais état de ses affaires, mais qui ne remédiaienl pas à ses embarras.

Ils ne lardèrent pas à l'écraser. On se souvient (\es mesures prises pour prévenir l'emploi de l'argent des gabelles aux travaux du canal. Or, le 1" août 1673, la ferme icilevait au Trésor près de '400, 000 livres. Cette violation nouvelle d'un ordre formel irrita profondément Colbert. l'n mois eldemi après, il prévient l'intendant qu'il cherche à arranger les affaires de Kiquet, mais que plus de 300,000 livres ont été diverties de la ferme des gabelles; qu'on veut lui persuader que cet argent a été employé aux ouvrages du canal, ce à quoi il j a peu d'apparence, el que la cause véritable est l'incertitude où l'on elail sur le résultai de la maladie de Riquet, ou, pour mieux dire, la certitude que f aroyait avoir de sa mort, « 11 est nécessaire, ajoutait-il, que vous vous informiez bien exaclementde tout le bien qui est sous le nom [\[i père el sous

HS CHAPITRE XXII.

le nom du fils. Je ferai ton! ce que je pourrai pour les tirer de ce fâcheux pas, par la considération du père, qui est un fort bonhomme et qui m'a toujours paru fort sincère: mais, si cet accommodement ne peut pas réussir, il faut nous mettre en état de ne pas courre de risque par la mauvaise foi. »

Le charme était rompu. De ce jour, les dispositions du ministre changèrent à vue d'œil, et sa bienveillance habituelle fit place à un sentiment tout opposé. Dénonçant au roi le débet constaté, il proposa d'en exiger le remboursement immédiat. Vainement, Riquet représenta qu'il aurait pu, en exécutant strictement les devis, dépenser beaucoup moins ; a «pie telle eût été la conduite d'un entrepreneur ordinaire, mais qu'il avoit préféré doubler sa dépense, pour donner à son ouvrage une plus grande solidité.» Ses raisons n'étaient plus écoutées, et chaque jour l'intendant du Languedoc et l'ingénieur du canal recevaient l'ordre pressant de surveiller ses comptes. Plusieurs années se passèrent ainsi, au milieu de difficultés d'argent toujours renaissantes. Colbert, méfiant désormais, avait cependant encore des paroles d'encouragemenf et s'efforçait de rester juste. Ainsi, le 5 octobre 1670. il écrivait à l'intendant : « S'il achève tous ses grands travaux avec soin et avec honneur, et qu'il les rende aussi solides qu'il est nécessaire, il sera bon de lui procurer des avantages dans la suite et de mettre dans sa famille quelque marque d'honneur qui soit proportionnée à une aussi grande entreprise. »

Que se passa-t-il ensuite? Sur la réponse de. l»aguesseau, Colbert lui adressa, le 18 février 1677, une lettre où l'on rencontre des accusations inattendues, étranges, qu'on ne peut lire sans tristesse. Après avoir

qualifié duremenl la conduite de Riquet, le ministre ajoutai! :

Quoiqu'il suit bonde le traiter en malade, il faut néanmoins mus appliquer avec soin que le cours el la vivacité de ses imaginations ne nous attirenl une tin fâcheuse de tous ses travaux, c'est-à-dire qu'il ne s'en trouve encore de très-grands restes, <■( que ses ouvrages n'avancent el ne se lassent pas comme il seroit à désirer.

Cet homme a fait comme les parfaits menteurs qui, après avoir trois ou quatre fois a va ne.'' un mensonge, se le persuadent à eux-mêmes comme une vérité. Il s'est «lit tant <le fois à lui-même qu'il étoit l'inventeur decegrand ouvrage, et la complaisance que j'ai eue pour lui , <le lui laisser dire même en nia présence, a été si grande qu'à latin il a cru qu'il en étoit le véritable auteur. El sur la grandeur de cet ouvrage, il a fondé la grandeur <ln service qu'il rendait à l'État et la grandeur de sa fortune. C'est sur cela qu'il a acheté une terre qui aie titre de baronnie des états, qu'il a fait Son fils maître des requêtes. «I qu'il a donné à son esprit, touchant l'établissement de ses en- ■i is, une vaste carrière et une étendue qui n'ont point de proportion ni de rapport avec ce qu'il est. ni avec ce qu'il a l'ait.

Comme vous -axe/qu'il ne seroit pas d'un homme sage d'entreprendre de gut'nir les folies de tous les hommes, j'ai laissé courre ses imaginations tant qu'il n'a pas été question au fond ■ lu service du roi et qu'elle- n'y pouvoient apporter aucunpré- Judice; mais, lorsque je vois à présenl les justes raisons que \..ii< avez île croire que la grande profusion qu'il a faite, soit par son peu d'économie, soit par îles gratifications inconnues, peut préjudicier à l'avancement île ses ouvrages, je trouve qu'il < ~i d'une très-grande conséquence île l'observer de près et de prendre bien garde qu'il exécute ponctuellement ce à quoi il est obligé... Non- devez donc commencer à bien examiner s'il .! t'ait île- ouvrages pour l'argent qu'il a touché...

Une aussi violente diatribe l'ail tache dans la correspondance df Colbert. Nous avons heureusement contre le ministre irrité le «unis tre lui-même traitant ^-insolente là

prétention élevée en 100U par Andréossy. Admettons que Colbert eût apporté quelques modifications heureuses aux plans primitifs et que le chevalier de Clerville en eût fait aulant de son côté : on vient de voir dans quels termes celui-ci avait écrit à Iliquet au sujet de son rétablissement. En quoi d'ailleurs ces modifications pouvaient-elles diminuer la gloire de l'inventeur? Enfin, en annonçant à Uiquet, le lo juin 1078, pour le stimuler, que Louis XIV irait, l'année suivante, visiter le canal Colbert ajoutait : (î Faites bien réflexion de quel avantage ce seroit pour vous et toute votre famille que le roi, arrivant sur les lieux, vit tous Vos ouvrages achevés, et surtout eu même temps passer un bâtiment de la Méditerranée dans l'Océan ! Je vous «lis seulement ceci, sachant bien que vous avez assez de chaleur et d'amour pour vos ouvrages, pour faire les derniers efforts et réussir à les rendre achevés dans ce temps-là... »

La dépêche du 16 février 1077 contraste trop avec ce langage, pour qu'on ne l'attribue pas à un moment d'humeur. Ce qui irritait Colbert et le rendait injuste envers Kiquet, c'est la persuasion que ses dettes, sa pénurie, et par suite l'inexécution de ses travaux, auraient pu être évitées. « L'air que cet homme a pris, écrivait-il encore à Daguesseau, le 6 septembre 1679, de faire son fils maître des requêtes, d'acheter une terre pour être baron des états, et autres dépenses de cette nature, qui sont peut-être plus fondées sur sa vanité naturelle que sur des richesses réelles et solides, toutes ces choses néanmoins n'ont pas répandu dans le public l'opinion qu'il n'ait pas gagné dans ces travaux, et ce sera assurément ces productions de sa vanité qui agiront plus contre lui dans celte affaire que toute autre chose.., » Oubliant les mar-

ques d'amitié cenl fois données, Golberl ajoutai! : « Je n'ai jamais vu de solidité suffisante dans L'espril dudil lliijuel pour bien sortir d'uni' affaire d'un aussi grand poids • pie celle-là... Tâchez à découvrir s'il ne doil rien sur les charges cl sur les terres qu'il a achetées, afin que, si sa majesté ne vouloil pas lui faire de grâce, nous soyons toujours en étal d'exécuter ponctuellement ce qu'elle ordonnera... »

Ces dispositions n'étaienl pus rassurantes; mais Riquel était soutenu, timidement, il est vrai, par Daguesseau, qui décida les états à emprunter encore 300,000 livres. Cette somme avail d'abord paru suffisante; il n'eu futrien, el les transes du ministre recommencèrent. En 1679, les lermiersdes gabelles el le trésorier général du Languedoc voulurent retirer à Riquel les fonds quïls lui avaienl prêtés; Colberl les en empêcha. On annonçai! que le canal serait navigable L'année suivante, el il recommandait d'en publier là nouvelle. Bientôt, il ordonna « d'envoyer de temps en temps des mémoires à l'abbé Renaudol pour mettre quelque article dans la Gazette, et de faire en sorle «pie tous les marchands du Languedoc en donnassenl avis dans tous les pays étrangers. »

Celui qui, depuis le premier jour, était l'âme de eette grande entreprise el qui y mettait sa vie, ne devail pas en voir le couronnement. Les derniers préparatifs étaient pousses activement, quand il mourut, le Ier octobre 1680, âgé de soixante el seize ans. Il es! triste, après tant de lettres cordiales écrites par Colbert, de voir ce qu'il dil alors de l'homme qui avail couru, fait adopter le projet, ei l'avait exécuté avec iU-> ressources si précaires. « La mort du sieur Riquet, écrivit-il à Daguesseau, me donne un peu de crainte que nos travaux, du canal ne soient re-

tardés. » Deux, mots, sans un regret, et tout est dit ! Que «Colbert ne se plaigne plus de l'ingratitude de Louis XIV: l'ingratitude du ministre envers l'auteur du canal du Languedoc lui en ôte le droit, sans absoudre le prince. Ajoutons que la mort même ne le désarma pas. Les lils de Biquet continuaient, à leurs risques et périls, l'œuvre inachevée. L'intendant leur ayant fait remettre une somme de 400,000 livres que prêtaient les états, Colbert lui prescrivit d'en surveiller l'emploi, « parce qu'il y a toujours à craindre, dit-il, qu'ils ne retombent dans les mêmes manquemens de fonds et de crédit, peut-être parce <|iie le défunt sieur Hiquet peut avoir diverti les fonds •destinés pour ces ouvrages, par les établissemens qu'il a mis dans sa famille.» Ainsi, vingt ans de luttes et d'efforts inouïs, le patrimoine de l'inventeur engagé dans un ouvrage sans précédent, où les mécomptes étaient inévitables, tout cela n'était plus rien; et, parce que l'illustre vieillard avait peut-être employé à l'établissement d'un de se^ lils quelques sommes que les travaux du canal auraient réclamées, son dévouement, ses constantes inquiétudes, l'ardeur avec laquelle il n'avait cessé de travailler à l'achèvement du port de Cette et du canal, tout était oublié ' !

Cependant les travaux n'avaient pas éprouvé d'interruption; les fils de Riquet, depuis longtemps habitués à seconder leur père, le suppléaient de leur mieux. Vers la fin de 1680, c'est-à-dire deux mois après sa mort, on

1. Comparant Riquet à Moïse, un poète du temps fit pour lui une '•pitaplie se terminant par ces deux vers :

L'un mourut près d'entrer dans la terre promise;

L'autre est mort sur le point d'entrer dans sou canal.

LE (ANAL Dr LANGUEDOC. 12

aurait pu amener les eaux dans le canal; mais Colbert, qui touchait au luit et qui maintenant pouvait attendre, re-

r manda de ne pas se presser el de ne rien faire avant

L< s vérifications les plus sévères, i Cette reconnoissano -si d'une telle conséquence, disait-il à l'intendant, qu'il ne faut pas plaindre le temps nécessaire pour la bien faire, n Au mois de mai suivant, Daguesseau visita le fanal à sec, depuis la Garonne jusqu'à Cette, et le trouva •■n bon état. Un grand nombre de barques chargées de marchandises pour la luire de r.eaucaire et de blés pour fcé bas Languedoc attendaient l'inauguration, à laquelle la présence de l'archevêque et des évêques de la province devait prêter plus d'éclat.

Le jour solennel vint enfin (19 mai 1081), et, devant relie imposante cérémonie, le ministre ne put retenir un <t'i de justice :

C'esl un si grand avantage pour la province de Languedoc. ■ •Tivit-il le 6 juin à l'intendant, que ce grand ouvrag» ait réussi , que je ne puis vous témoigner la satisfaction que j'en ai, el je puis vous assurer que le roi en a paru aussi trèssatisfait. Il n'est plus question à présent que de rendre cette navigation publique partout.... Il est aussi très-nécessaire que vous tassiez bien examiner si inus les travaux ont été faits conformément aux devis el aux marchés, comme aussi les augmentations qui ont été faites, pour conserver également la justice : au publie, en obligeant les enfans du sieur Riquet d'exéeuter ponctuellement les marchés, etàeux, en cas qu'ils y aienl {ail des augmentations '.

I. Depuis longtemps déjà, Colbert songeait à mettre le canal eu bommunication avec le Rhône, afin que les produits de la Guienne et <!u Languedoc pussent pénétrer dans le Lyonnais -nus prendre ta mer.

11 y revint à cette ocœsion.

Un objet important attira encore l'attention de Colberl. Ledit de concession du mois d'octobre 1666 avait réglé, d'après la valeur des marchandises, le tarif des frais de transport, sans rien stipuler pour les personnes. Il voulut, contre l'avis des propriétaires du canal, que ce transport et celui des voyageurs en bateaux-poste coûtât cinq fois moins que la voiture par terre; il décida en outre qu'ils n'auraient droit à aucun péage comme seigneurs. En attendant, leur situation financière ne s'améliorait pas : une lettre du contrôleur général constate même qu'en 1682 Biquet de Bonrepos avait des oppositions sur son traitement de maître des requêtes. « Vous jugerez facilement, disait le ministre à l'intendant, que les affaires du roi ne souffrent pas d'entrer dans un si grand détail, et il suflil que les sieurs Riquet aient été bien traités dans la liquidation des ouvrages du canal. »

Un arrêt du conseil avail en effet fixé à 2,005,068 livres le prix des travaux exécutés en sus des engagements, cl Colbert, en approuvant ce règlement, avait cru se montrer généreux. Les deux cent trente-huit kilomètres du canal du Languedoc avaient coûté environ 17 millions. Bien que Biquet eût laissé plus de 2 millions de dettes, le canal appartenait à ses héritiers. Il leur fallut, il est vrai, aliéner sept douzièmes de la propriété que le génie de leur père avait créée, mais le succès de l'entrepris* leur permit bientôt de les racheter1. Ce succès fut grand", immédiat, et répondit aux espérances de Biquet. En 16K6. Louis XIV chargea Vauban de rechercher les moyens de prévenir les ensablements qu'occasionnaient les orages. ( )n a le mémoire dans lequel l'illustre maréchal examine

en détail les fautes commises, les moyens de les réparer, i les avantages qu'on pourrail retirer de L'agrandissement

du canal. Le principal, à ses yeux, c'était (Colberl l'eût bien voulu aussi que les plus grands navires pussenl s'en snvir pour passer d'une mer à l'autre. Mais c'eùl été une dépense de 2)5 millions; el le moyen d'y songer, disait-il lui-même, au moment d'une guerre contre l'Europe coalisée! Réduite à ses seules ressources, la compagnie se borna à exécuter les ouvrages de consolidation, qui absorbèrent environ.'} millions '. Quant aux ensablements, elle v remédia par une rigole el des aqueducs, qui flguraienl sur les devis de Riquet, el <pie le défaut de fonds avait fait ajourner.

« Le canal de la jonction «les mers, disait Vauban, est sans contredit le plus beau et le plus noble ouvrage de nos jours, et qui pouvoit devenir la merveille de son siècle, s'il avoil été poussé aussi loin qu'on auroit pu le

mener Par le plus grand malbeur du monde, on n'a

jamais entendu le fond de cet ouvrage, et F entrepreneur, </!/«' en a été aussi F inventeur *\ n'a été ni conduit, ni aidé comme il ledevoit être. » Persuadé que le manque de fonds, les guerres, l'impatience d'en finir pour convaincre les incrédules, le défaut de connaissances des ingénieurs, avaient occasionné, dans la construction du canal, bien des fautes faciles à éviter, Vauban ajoutait : « Il y a plus lieu d'admirer qu'on ait pu venir à bout de le rendre na-

1. Me La Lande, Descnnaux de navigation : Canal du Languedoc, p. :;•; el 98.

2. Le mémoire de Vauban ne mentionne pas même l'ingénieur Andréossy, qui, pour lui, n'existe pas. Le colonel Augoyat se prononce très-formellement cour Riquet.

vigable par des pays si difficiles et dans un temps quç l'on étoit si peu éclairé, qu'il n'y en a de n'avoir pu lui donner toutes les perfections nécessaires à sa durée et à sa sûreté1. »

Telle est, d'après les documents originaux, l'histoire de l'œuvre qui a le plus honoré un grand règne. Malgré ses imperfections, le canal du Languedoc n'en est pas moins, dans l'ordre des constructions utiles, la merveille du siècle, et la masse des obstacles qu'il fallut, vaincre, l'aspect de-ces sources et de ces rivières si habilement détournées de leur cours, de ces immenses réservoirs, de ces innombrables écluses portant les navires au sommet des montagnes, frappent encore aujourd'hui l'imagination. Mais les critiques de Vauban demeurent, et l'on ne peut se défendre d'un vif regret en voyant qu'il ne fut pas consulté pour un ouvrage où ses conseils étaient si néi-essaires. Colbert redoutait-il la dépense excessive à laquelle il le savait enclin, et pressentait-il des plans trop grandioses qui auraient rendu le projet inexécutable ? S'il en est ainsi, il faut convenir que le mémoire du grand ingénieur lui donne raison. Ce n'en fut pas moins une taule, dans une affaire aussi importante, de s'en rapporter uniquement au chevalier de Clerville. On le reconnut après la mort du ministre, lorsque Vauban visita le canal; il était trop tard. Cependant, ses avis, docilement écoutés, lurent encore précieux pour les améliorations de détail-

l. O/sicetés de M. de Vauban, t. I, p. 63. — Le mémoire es! du 2j février 1691. On dira peut-être que Vauban critique de la sorti* l'œuvre de Riquel el de Colbert pour complaire à Louvois. nul

s;til 1

Création de la charge de grand voyei de France par Henri IV. — Les routes avaui Colberl; ses soins pour les rciablir. — Circulaire aux intendants. —Budget des ponts et chaussées etdu pavé de Paris. — Les provinces concourent direc leraent à l'entretien de leurs routes.— Octrois consacrés aux ponts et chaussées

— Colbert préière les impositions aux corvées. — Choix et surveillance des entrepreneurs. — Prescriptions au sujet des rouies ou doit passer Je roi.— Chenàn île Grenoble ii Pignerol, rouie de Paris à SoissOns. — Largeur îles r-hemins déterminée ; entretien régularisé. — Navigation des rivières. —Canaux eues et projetés. — Travaux de Dunkerque, Uoulleur. eic. — Inondations de la Loifé; travaux sur ce neuve et ses afftuents. — Qualités exigées des in génieurs. —Législation minière depuis César jusqu'à Louis Mil .— Le privilège remplace l'industrie libre. — Travaux du baron ei de la baronne de Beausoleil.

— Colbert ne change rien a l'ancienne législation. — Il fait venir des mineurs suédoises Languedoc — Insuccès dune compagnie ; illusions persistantes de Colbert,— I. es ouvriers suédois ne -ont pas payés et cachent leurs procédés de travail.— Mines du Languedoc abandonnées. — Projet d'établissement d'une hiuilerie a Sainte-Marie auv-Mines. — Mines de cuivre du Dauplliné. — Perrault et les travaux des mines.

Les avantages d'un réseau de routes bien combiné sonl incalculables. Instrument de force dans la guerre, il £,araiiiil la sécurité nationale; agenl de civilisation dans la paix, son influence sur l'agriculture, le commerce etl'iudu strie crée et développe la richesse publique. Ces vérités

tous les gouvernements les ont comprises, elles meilleurs s"en sont particulièrement souciés. Un des plus grands bienfaits de Henri IV, après avoir triomphé de l'anarchie, fut de créer la charge de grand voyer de France et d'en confier les fonctions au surintendant des finances. C'était en 1599. L'année suivante, la somme consacrée aux routes par Sully était, de 6.000 livres, portée à 595,469 livres; elle fut, en 1608, de 3,594.527 livres. On sait le gaspillage qui signala la régence de Marie de Médicis. Les troubles religieux, les guerres au dedans et au dehors, la Fronde, qui leur succéda, épuisèrent tour à tour le Trésor. Tombé à 37.492 livres en 1616, le budget des ponts et chaussées était plus souvent au-dessous qu'audessus de 100,000 livres, quand Colbert arriva au ministère1. Ses nombreuses lettres aux intendants, aux trésoriers de France 2, aux ingénieurs, ses instructions où les détails intéressants abondent, le chiffre même des allocations annuelles affectées par lui aux voies publiques, donnent, à défaut d'autres documents officiels, la preuve de l'état pitoyable où les avait laissées Mazarin. Ces admi-

i. Conférences sur F histoire et l'organisation actuelle de Tadminis~ tration et du corps des ingénieurs des ponts et chaussées, par M. Léon Aucoc. (Extrait des Annales des ponts et chaussées, t. XII, 1866.)

2. C'étaient primitivement des officiers de la maison du roi, chargés de la gestion de ses domaines et juges du contentieux. Ils étaient aussi ordonnateurs de toutes les dépenses, sauf celles de guerre. Louis XII leur confia la surveillance des voies publiques. Plus tard, leurs offices furent réunis à ceux des généraux des finances qui veillaient à la répartition et au recouvrement de l'impôt, en ordonnaient l'emploi et en recevaient les comptes. Colbert retira sagement aux trésoriers de France, pour l'attribuer aux intendants, la partie technique et l' administration des ponts et chaussées. Leurs fonctions se bornèrent dès lors, en ce qui concernait ce service, à l'ordonnancement, à la vérification des dépenses et au jugement des affaires litigieuses.

rabjes voies romaines qui traversaient les Gaules en tous sens, que le moindre entretien aurait rendues indestructibles, el dont les travaux modernes révèlent parfois le tracé, avaient été peu à peu envahies par les forêts, ensevelies sons les terres. Elles étaient remplacées par des chemins frayés au hasard, suivant le caprice des puissants du jour. Sauf de rares exceptions, les grands chemins ne donnaient, vers le milieu du dix-septième siècle, nulle idée d'une direction intelligente. « Sans tracé régulier, sans largeur normale uniforme, livrés à des juridictions multiples, qui souvent se contrecarrent, ils étaient exposés aux usurpations des riverains et à toute espèce de dégradations1. » Veut-on avoir la mesure de la ténacité des vieux abus? Dix-sept ans après les premières réformes de Colbert, un arrêt du conseil d'État, rendu sur son rapport, prescrivit à l'intendant de Caen de faire découvrir et élargir les grands chemins, que les propriétaires limitrophes avaient bouchés ou diminués au point de les rendre inaccessibles, de sorte qu'ils étaient devenus plus loi>f/.< et plus difficiles qu'auparavant*. Voilà comment s'exécutaient les ordonnances de Henri II et de Louis XIII, qui avaient laissé les réparations et l'entretien à la charge des riverains. Fallait-il les remettre en vigueur ? Si porté que lui Colbert à faire acte d'autorité, quand l'intérêt public était en jeu, il hésita. Les vraies

\. Études historiques sur f administration des voies publiques en aux xvii' et w nie siècles, parM.,Vignon, ingénieur en chef des ponts et chaussées, t. I. p. 54. — Avant M. Vignon, un professeur de droit administratif à l'École des ponts et chaussées, M. Cotelle, avait publie un Mémoire concernant F administration des ponts et chaussées sous Colbert, 2. M. Vignon, t. I, Pièces justificatives, titre II, chap. i, p. 124. t. n. 'J

m chapitiu: xxih.

notions des droits et des devoirs de l'Etal se taisaient jour, quoique lentement, et ce qui avait été jugé tout naturel sous le règne précédent paraissait maintenant sujet à eoalestation. Des propriétaires de la généralité de Rouen avaient été condamnés à réparer les chemins royaux et de traverse menant à leurs terres. L'arrêt fut cassé en Conseil, parce qu'il était trop absolu et pouvait entraîner des abus. Les ordonnances ne furent d'ailleurs pas abrogées, le ministre entendant rester maître de les faire appliquer, quand il le jugerait à propos.

J'ai dit quels soins il apporta à la restauration du commerce. Ne le perdant jamais de vue, il ne trouvait rien de plus pernicieux, après le mauvais état des chemins, que la multiplicité des péages perçus pour le transport des marchandises, par terre et par eau. lue commission, dort il fit partie, avait été instituée le 17 novembre 1661 pour supprimer tous ceux qui ne paraîtraient pas justifiés; mais ces servitudes, remontant à la domination romaine, étaient difficiles à déraciner, et une déclaration du mois d'août 1669 dut les soumettre à une nouvelle révision. L'opération traina en longueur, car. dix ans après, Colbert demandait à l'intendant de Rouen s il était vrai que des particuliers levassent des droits sur divers chemins ou fissent exécuter des ouvrages par les habitants des paroisses, son intention étant « de leur faire rendre compte des deniers qu'ils avoient levés et de remédier aux abus qui se commettoieiit sous ce prétexte. » Quelques jours après, il lui donnait l'ordre d'informer sur cette concussion, qu'il fallait punir sévèrement, « n'y ayant rien à quoi on dût s'appliquer avec plus de soin dans les provinces, qu'à empêcher ce qui se levoit induement sur les peuples et ne tournait pas au profit du roi. •> Enfin,

l'année de sa mort, il prescrivit encore de (aire finir le plus té4 possible les péages qoi se levoîenl sur les ponts, parce qu'ils étoienl toujours à charge aux peupftrs ci au commerce. » Vers la même époque, l'intendant «le LiBe, qui avait proposé d'en établir un pour l'entretien (l'une chaussée, vil sa demande repoussée, par le motif que le roi supprimait tous ceux qui n'existaient pas en vertu d'un titre authentique ou de temps immémorial.

La première commission pour l'examen des péages était à peine installée-, que Colberl avait prévenu l'intendant de Lyon de ses projets de réforme. « Si le roi B'avoil trouvé ses finances dans une confusion extrême i|ui, grâce à Dieu, commence à s'éclarrcir, il aurait, lui dit-il. déjà donné une bonne partie de ses soins au rétablissement des grands chemins et autres ouvrages publics, n'ayant rien plus à cœur que de procurer à ses sujets la commodité nécessaire à leur trafic. » Quelques mois après 5 novembre 1 * it3i> . niellant à la disposition des trésoriers de France à l'oiliers uw Somme de 2,906 livres pour la réparation des grands chemins, il recommandait de la ménager le plus possible, et d'en indiquer l'emploi, si l'on voulait que le roi fit davantage. £,508 livres! c'était bien peu >ans doute; celait beaucoup. comme tendance et point de départ, quand on songe à l'absence presque totale d'allocations pendant les années antérieures. Une autre lettre, du 2'.l novembre lOGl). par laquelle Colberl informait l'intendant de Riom que « l'intention du roi eloit de faire travailler sans disconlinuatioii au rétablissement de toii> les chemins publies et de rendre toutes les rivières navigables, prouve que les recommandations premières n'étaient |ia>. comme il arrive souvent. l*effet d'un zèle passager.

Quelques réflexions semées çà el là parmi ses lettres et improvisées dans l'ardeur du travail journalier, avec une vigueur de style parfois singulière, font connaître tout à la fois le caractère de l'homme et les vues du ministre sur l'objet qui l'occupe. On note avec bonheur au passage ces traits de flamme, ces élans de l'administrateur que la passion du bien possède, et qui ne fait rien avec tiédeur.

19 juillet 1609, au chevalier de Cler ville. — Vous savez de quelle conséquence il est de n'employer que des personnes utiles, et que nulle considération d'amitié, de parenté ou autres particulières ne prévaillent à ce qui est du bien du service; et au surplus, vous tiendrez la main qu'il ne soit donné des appointemens à qui que ce soit qu'à proportion de l'utilité et de l'avantage qu'ils apporteront au travail1.

'à juillet 1670, au sieur Duplessis-Dieulamant, ingénieur. —

Les contraintes et la prison que l'on fait subir aux adjudicataires sont de petites consolations de la perte de l'argent et du temps propre à travailler. C'est pourquoi, à l'avenir, observez exactement de ne faire choix que de personnes que vous connoitrez capables de bien exécuter les marchés qu'ils auront passés; et, pour tout dire, c'est sur vous particulièrement que je me dois reposer de tous les expédiens à prendre pour rendre les travaux faciles et solides; et vous devez vous appliquer tous les jours à bien étudier tous les moyens et toutes les machines capables d'y réussir, dont vous devez donner les avis aux entrepreneurs, afin d'empêcher qu'ils tombent dans des dépenses inutiles qui les ruinent.

21 juin 1077, à l'intendant d'Orléans. — C'est un mauvais exemple de souffrir, dans une généralité, que les en! repreneurs fassent des marchés pour y gagner, s'il y a à gagner, et jamais pour y perdre. Pour éviter un aussi grand ïnconvél

1. Dans une autre lettre (8 mai 1682), Colbert recommande à lintendant de Bordeaux de lui écrire une fois par mois sur les ouvragés publics, comme il le faisait lui-même à tous les intendants.

nient, qui n'arrive que trop souvent, il faudroil arrêter l'entrepreneur et ses cautions, et les faire contraindre au payement île ce qu'ils doivent. En cas qu'il ne put pas achever son entreprisej il faudroit établir un autre entrepreneur en qui l'on pût prendre une entière confiance, et qui donnât bonne caution.

13 octobre 1680, '/ l'intendant de Metz. — La maxime du roi est d'entreprendre un grand chemin et de le rendre parlait, auparavant que d'en entreprendre \m autre, parce que sa majesté a souvent remarqué que , lorsqu'on entreprend beaucoup de petits ouvrages en différens chemins, les fonds se trouvent cons immés sans beaucoup d'utilité.

2G février 168J, " l'intendant </< Rouen. — Il ne faut pas -étonner de ce qu'on dit, particulièrement dans les provinces, OÙ il y a toujours de petits esprits qui n'ont aucune autre occupation que celle (pie l'envie ou la jalousie leur donnent.

Enfin, une circulaire du 9 niai 1<>80, aux intendants des pays d'élections, mériterai! d.'être reproduite inté^raleini'iii. Colbert les invitai! d'abord à observer, au point de vue dos ouvrages publics ci dos routes à entreprendre, quelles étaient les villes de la généralité les plus populeuses h les plus commerçantes.

Vous observerez aussi, ajoutait-il, à l'égard des provinces qui mit communication aux villes maritimes et aux ports de mer, que le- chemins qui y conduisent doivent toujours être mis au nombre des principaux chemins, parce que c'est ton jour- le lieu d'un grand transport et d'une grande consommation.

Il faut de plus considérer la grande route des provinces à Paris comme la principale et la plus importante, à cause de la communication continuelle que toutes les provinces ont avec la capitale du royaume, et que c'est presque le entre de toute la consommation.

Apres avoir bien considéré vous-même, dans les voyages que vous faites, tous ce* différens chemins, sa majesté veut que

134 t HAIMTRE XXIII.

vous fassiez choix de celui qui est le plus utile et le plus avantageux aux peuples. Et. après avir rétabli ce principal chemin, vous en pourrez entreprendre un autre, sa majesté estimant beaucoup plus avantageux pour ses peuples de rétablir parfaitement les grands chemins, selon leur importance, l'un après l'autre, que de continuer à faire quantité de petites dépenses de côté et d'autre, qui ne font pas l'effet qu'elle désire.

Les registres indiquant les sommes prélevées annuellement par Colbert, sur les fonds du Trésor, pour le service des pouls el chaussées et pour le pavé de Paris, existent encore1. Dans le budget de 1662. le premier qu'il eut à préparer, les routes n'oblinrent que 22,600 livres, tandis que le pavé de la capitale en absorbait près de 138,000, témoignage sans réplique du mauvais état où il l'avait trouvé el de la justesse des critiques de Boileau : mais il fallait avant tout se reconnaître et pourvoir aux dépenses les plus urgentes. Deux ans après, le fonds consacré aux routés avait décuplé, et, en 1071, leur dotation s'élevail à 623,000 livres, celle du pavé de Paris restant stationuaire. Bientôt, la guerre de Hollande éclata et réclama d'immenses sacrifices. En 1075, au plus fort des besoins, alors que Colbert était forcé de recourir aux emprunts, aux aliénations, aux expédients de toutes sortes, le service des ponts el chaussées ne figura même pas au tiudget. La guerre terminée, il y reparut avec 241,000 livres; en 1082, on l'y retrouve avec 302,000 livres, chiffre que le successeur de Colbert put, grâce à la paix, porter au quintuple pendant deux ou trois ans. Qu'on ajoute une dépense moyenne de 50 à 60,000 livres pour travaux d'entretien, et l'on aura approximativement ce que le confrô-

i. Voir M. Vignon, Études sttr les oies publique^ t. I, p. 132.

UOI TES, « A.NA1 X ET MINES. I3fi

'••iii- général aiïtM-iaii chaque année, but les fonds du Tré- *<*•, au service (|u'il regardai! ajuste titre comme la pierre augulaire de tous les autres el la base de la prospérité |ui- Mique. Notons enfin que ces allocations éiaieni dépensées t ii entier dans les généralités ou pays d'élections, les pays d'états, comme le Languedoc, la Bourgogne, la Bretagne, la Provence, l'Artois, etc., fournissant à tous leurs trais d'administration, parmi lesquels les voies de communication tenaient le premier rang.

Mais tout n'était pas là: des ressources loeales, dont le •détail, variable suivant les provinces, n'est pas parfaitement connu, venaient accroître délies que nous avons indiquées. Elles provenaient de contributions spéciales. •des octrois et des corvées. La correspondance est, à cet égard, très-explicite. Moulins. La Flèche, Monlauban, Grenoble et cent autres villes eurent à payer des impositions •destinées à la réparation *\r> ponts et chaussées ou à l'en- (iiguement des eaux. Le gouvernement avait promis de se charger *\r> akem&m royauté; cependant, les localités étaient, bon gré mal gré, appelées à y concourir. En losi. la route d'Alsace exigeai! une dépense de 120,000 livres: le roi donna la moitié de la somme el (il payer le reste aux Trois-Évêehés. La même année, hi généralité de Rouen

s'imposa 12,000 livres | r la roule de Paris. D'autre part,

au lieu d'être laisses à la libre disposition des communes, les octrois étaient en partie appliqués aux ponts ou aux routes, d'après les indications du ministre. Ceux d'Orléans ayant été employés au payement des dettes communales ♦•ta l'entretien du pavé, il blâma cette affectation et prétendit qu'ils avaient été concédés pour l'entretien du pont et des autres ouvrages publics. Même observation pour /•eux d'Angers. » Comme le revenu de ces octrois, écrit-

il. monte à plus de 30,000 livres, le roi veut, ou eu soulager les peuples eu les diminuant, ou au moins qu'ils soient employés à des dépenses utiles et nécessaires '. » Il était bien entendu que lui seul resterait juge de Futilité. (Juant aux corvées, quoiqu'il les désapprouvât eu prin cipe, Golbert en usa fréquemment, soit pour le transporl des matériaux, soit pour la réparation des routes, notamment de celles où devait passer le roi. Veut-on savoir à quel point ce mode de contribution était vexatoire ? Armé d'un pouvoir délivré par la Chambre du Trésor-, un propriétaire de Saintouge faisait réparer ses chemins arbitrairement. Il fut poursuivi et condamné aux galères perpétuelles. En communiquant ce fait à l'intendanl de Limoges, Colbert lui dit qu'il y avait, dans sa généralité, des gens porteurs de commissions pareilles, qui, sous prétexte de voirie, étaient à charge aux peuples. « S'il y a lieu, ajoutait-il, d'en faire des exemples, le roi vous enverra le pouvoir de les juger souverainement. » Une autre lois 15 octobre 1680), tout en autorisant les corvées pour réparer la route de Verdun à Metz et en écrivant à l'intendant que «chaque pays devait porter la dépense de ses chemins, » il ajoute : « Vous avez raison de dire que les corvées causent toujours beaucoup d'inconvéniens. Ainsi, vous pouvez examiner ce que votre généralité peut porter tous les ans par imposition pour les ouvrages publics. Il préférait donc les impositions aux corvées, sauf pour les travaux militaires urgents et les routes stratégiques. C'est ainsi que, l'intendant de Boissons ayant demandé de faire

1. Voir chap. xx , Administration provinciale, p. 14. 1. Tribunal siégeant à Paris et institué pour connaître, en première instance, de tout ce qui constituait le domaine du roi.

travailler par corvées aux chemins des frontières, il lui répondit « j ii« • le roi ne donnai! pas de permissions générales, mais que, s'il spécifiai! un chemin, on pourrait l'autoriser. Enfin, un singulier genre tir corvée ou de péage était en usage sur quelques routes, au moins sur celle de Paris à Orléans. <»n avait, pour ménager la chaussée, défendu aux charretiers de charger plus de cinq poinçons de vin par voilure. Un arrêt du conseil leur en permil six, mais à condition <|u'ils déposeraient au retour deux douzaines de pavés ou deux sacs de sable sur les points qui leur seraient désignés.

La bonne exécution des travaux et le choix des enirepreneurs étaient l'objet de prescriptions continuelles. Il fallait surtout prévenir les monopoles, déjouer les collusions, trouver des cautions valables; n'adjuger les travaux qu'au rabais et ne les recevoir, pour plus de sûreté, qu'après l'hiver. Suivanl une lettre à l'intendant du Dauphiné, les entrepreneurs des généralités étaient obligés, par leurs marchés, d'entretenir pendant dix ans, sans au^mentation de prix, les ouvrages livrés par eux. Le 27 juin 1677, le ministre prescrivit à l'intendant d'Orléans d'avoir des entrepreneurs solvables el de veiller à ce que les ouvrages lussent bous, et, si c'était possible, éternels. Cela rappelle les recommandations pour les travaux du canal du Languedoc. Prenant les adjudications au sérieux, il n'entendait pas, on l'a vu plus haut, que* les entrepreneurs n'acceptassent que les chances de gain. Une fois pourtant, sans doute à cause de mécomptes exceptionnels, il lii accorder une indemnité de 10,000 livres à l'entrepreneur du pont d'Orléans, « pour les perles et disgrâces qu'il avait souffertes. » Une lettre à l'intendant de cette ville précise nettement quelles étaient, un an avant

i:s8 CHAPITRE XXIII.

la mort de Cnlbert. ses idées et ses vues sur divers pointa importants.

Il est nécessaire que vous teniez la main à ce que l'entrepreneur fasse toujours pour 3 ou 4,000 livres d'ouvrages drmt il soit en avance, et que vous fassiez aussi bien observer f[ue ces ouvrages soient conformes aux devis. Et s'il manque, soit dans le commencement, soit dans la fin des ouvrages, il faudra le faire contraindre et ses cautions; et en eau qu'il ne satisfasse point par les contraintes, et que vous soyez. obligé d'en venir à l'emprisonnement, il faudra le faire, él ensuite republier les ouvrages à la folle enchère. Par ce moyen. qui est conforme aux règlemens et ordonnances, dont l'exécution est toujours avantageuse au roi et au public, vous parviendrez, en punissant avec quoique sévérité les entrepreneurs qui feront de mauvaises enchères, à n'en avoir (pie de bons et qui ne hasarderont pas mal à propos de faire des rabais qui tourneroient à leur ruine. Au contraire, le choix des entrepreneurs et la préférence qu'on propose de leur donner,, sous prétexte qu'ils feront de meilleurs ouvrages, peuvent causer des désordres si considérables, qu'il faut les éviter à quelque prix que ce soit.

Galber* redoutait, enfin, que les ouvriers el entrepreneurs qui fiaient charges, les uns des devis et des travaux, les autres de la réception, ne fussent de connivence entre

eux. , 'ivvr'^

On lui a imputé à crime l'attention particulière qu'il donnait aux chemins où devait passer Louis XIV, les corvées requises," les haies coupées, les fossés comblés, poiM le seul passage du rm\ et le nom de Potemkin a été prononcé. C'est aller bien loin, car, en agissant ainsi, Cnlbert n'a fait que ce qui s'était pratiqué de tout temps. « Ce sont là, écrivait-il, les expédiens dont on s'est toujours servi pour faciliter les voyages du roi.» C'est donc, •dans l'ensemble de son administration, une tache légère.

\"y a-t-il pas eu, à toutes les époques, Les Erreurs inhérentes à l'époque même, à l'état des esprits, el oettes dont les hommes, souverains, administrateurs ou citoyens. soui personnellement responsables? Les ordres relatifs aux voyages de la cour oui au moins dreil à [Indulgence. Ce qui, en revanche, torce l'admiration et les éloges, e'-est, au milieu de tant de soins divers, la persistance ■îles recommandations aux intendants el aux ingénu trrs pour le elasseint'iii et l'entretien des grandes voies eomint'iviali's. après les chemins de la Champagne, de l'Alsace et de la Lorraine, si importants au point de \ue stratégique, celui de Grenoble à Pignerol par Brianoon occupa lii-aiieoup (lolhert. Plusieurs projets avaient été proposés, cl l'hésitation était grande. Le ministre transmit les plans à l'intendant el insista pour une prompte \isite des li^u\ . Par malheur, la saison n'était pas propice. « Je crois, lui rerivH-il le 1er lévrier 1680, que les neiges vous mil empêché d'aller visiter le chemin du Dauphiné à Pignerol... Pensez bien qu'il ne faut pas perdre ua moment de temps, dès que la fonte (\f> neiges vous laissera la liberté du passage. » Et, le ±2 mai suivant : « Je ne [mis vous dire combien sa majesté a ce chemin à cœur, et combien il est nécessaire pour sa satisfaction de se déterminer une fois el de commencer ce iravail. » In premier devis s'était élevé à IOO,G0Q écusi, el La somme, bien que relativement considérable, n'avail pas effrayé. Lorsque l'intendant eut fourni le sien, on recula; on chercha un autre tracé, el l'entreprise fut ajournée. On dut bien le regretter plus tard, quand la guerre contre le Piémonl /'(data.

Colbert, il ne s'en cache pas. aurait préféré d'autres routes. Celles, par exemple, de Paris à Bordeaux, de

Bordeaux à Toulouse, et de Bordeaux à Bayonne l'intéressaient bien autrement. On devine ses motifs. « Il faut, disait-il, particulièrement faciliter le transport par terre des marchandises de France en Espagne. » Le 23 août 1679, il écrit à l'intendant de Dijon : « Il faut employer les fonds de la province aux grands chemins qui peuvent être utiles aux peuples par les grandes voitures qui y passent el la consommation des denrées, et ces grandes routes sont d'abord celles de Lyon et de Dijon, et ensuite les chemins. qui vont des grands vignobles aux rivières qui servent à emporter les vins el autres denrées de la province. » Deux ans après, l'intendant du Soissonnais lui ayant demandé des fonds pour réparer le chemin de Paris, Golberl refusa, pour le même motif. Ce chemin ne servait, selon lui, qu'aux carrosses et aux coches; quant aux vins, blés et autres denrées et marchandises expédiées à Paris, le transport s'en faisait par les canaux, a Ainsi, ajoutait-il (et son raisonnement était fort contestable au point de vue de l'intérêt général), le chemin de Paris n'est point nécessaire pour la consommation des denrées et l'utilité du commerce, el par conséquent pour l'avantage des peuples. Mais, connue le chemin des voitures des vins de Champagne et Soissonnois pour la Flandre est beaucoup plus utile, parce que c'est par le moyen de ces vins que l'argent vient dans ces provinces, j'estime qu'il faut préférer les ouvrages à faire sur ce chemin, pour la facilité des voitures, à celui de Paris, a

Parmi les principes qui dirigèrent de son temps l'administration des travaux publics, celui d'un bon entretien revient le plus souvent. « Le principal de tous les ouvrages publics, disait-il, est de les entretenir, parce

ROUTES, CANÀ1 N ET MINKS. [41

qu'aussitôt qu'ils sonl abandonnés, ils dépérissent. » l"n autre poinl non moins essentiel, la largeur des routes, ne pouvait échapper à son attention. Les règlements antérieurs la fixaient à trente-six pieds, pour celles que Vauban appelle les grands chemins royaux; mais les riverains l'avaient peu à peu réduite, selon leur convenance. Un arrêt de it'.s^. applicable à la généralité de Tours, rétablit la largeur Légale. Les usurpateurs eurent beau se plaindre, a soil pour le retranchement de leurs terres, suit pour l'abat des haies, des chênes et grands arbres;» <>n les laissa crier. La mesure ayant parfaitement réussi, « et les peuples ayant travaillé à ces élargisseinens avec un très-grand plaisir, » Colbert retendit à d'autres provinces, particulièrement à la Normandie, où les chemins étaient, disait-il, fort mauvais.

Comment se fait-il que, vingt ans après, tout fût déjà si changé? « Les chemins, dit Vauban dans un mémoire de I70:{. sont fort négligés dans le royaume, ce qui nuit beaucoup au commerce, et c'est encore une des parties qui ont le plus besoin de réparation1.» Telles étaient, avec bien d'autres misères, les conséquences de ces guerres fatales dont alors on n'entrevoyait pas même le terme, et qui épuisèrent la France. Quand la paix lui fut enfin rendue, elle retrouva en partie les bienfaits de l'administration de Colbert, et les contrôleurs généraux du dixhuitième siècle n'eurent, sur ce point encore, qu'à marcher sur ses traces. En veut-on la preuve? Cent ans après lui, un étranger plein de sens et de savoir, \rlliur Young, visitait la France entière, rr qu'aucun

iivetés de M. de Vauban, t. II, p. 118.

lii' CHAPITRE XXIII.

français n'avait fait avant lui. Sait-on ce qui l'y frappa davantage ? La beauté merveilleuse des routes. « Si les Français n'ont point d'agriculture, dit-il à peine entré dans le royaume, ils ont de belles roules. » Rendons juslice à qui de droit. Cet état de choses, trop beau et trop général pour avoir été improvisé, datait de loin; il avait eu pour premier auteur l'illustre et universel ministre de- Louis XIV. C'est à son initiative, à l'influence féconde et persistante de ses principes en fait de travaux publics, à sa direction intelligente et ferme, qu'on doit rapporter l 'honneur et le mérite de ces voies de communication magistrales qui faisaient l'admiration du voyageur anglais.

Un grand écrivain, qui fui aussi le plus profond penseur du dix-septième siècle, Pascal, avait défini les rivières « des chemins qui marchent. » Colbert, on peut l'affirmer, dut être frappé de cette image non moins juste que hardie; il n'eut garde, en tout cas, de négliger un aussi puissant auxiliaire du progrès. La liste des cours d'eau qu'il perfectionna ou qu'il voulut ouvrir à la navigation est là pour le prouver. Ce sont le Rhône et la Saône, la Seine, la Loire. l'Allier, le Tarn, la Garonne, le Lot, la Somme, l'Aube, l'Oise, le Cher, l'Indre, le Doubs, et cent autres, sans compter les canaux destinés à les mettre rn communication *, L'identité des affaires ramenait forcé-

1 . Citons notamment le canal de Saint-Omer à Calais, et celui de la Loire au Loing, concédé en mars 1679 au duc d'Orléans et achevé en 1692. Colbert songea aussi à joindre la Somme à l'Oise, première idée du canal Crozat exécuté au siècle suivant. Il chargea, en outre. Riquet et d'autres ingénieurs d'étudier le projet de jonction de la Saône à la Seine. Les travaux d'examen furent faites dans plusieurs

iiit'iil les mêmes recommandations. On ne pourrai! donc, si l'on voulait entrer dans le détail, que se répéter. Toutefois, quelques pensées, éparses dans La correspondance, se détachenl de L'ensemble el donnent en quelque sorte Le til conducteur.

Des travaux ayant pour but d'assurer la navigation de L'Aube avaient été adjugés à 66,000 livres; L'entreprise échoua, et le ministre écrivit à L'intendant : « Vous savez combien il est important de rendre Les rivières navigables autant qu'il est possible pour la commodité

• les peuples... Comme ces ouvrages sont extraordinaires el forcent en quelque sot%te la nature, il se trouve bien souvent que. par les expédiciis des hommes habiles, ee qui paroissoit auparavant impossible devient possible.);

• »n a là un nouvel exemple de cette pente naturelle qui entraînait CôlberC vers les projets grandioses, en dehors de la routine. Une circonstance se présenta où il eut à se prononcer sur le meilleur système d'endiguement. Il s'agissait de rectifier le Lit \\v La Garonne et de le rendre praticable toute l'année, au lieu de six mois. Trois moyens étaient proposés, o Sa majesté, écrivit-il à L'intendant de Montauban (20 octobre 16K:2 , a jugé que la troisième pensée, qui consiste à faire Le rétrécissement

• lu Lit de. celte rivière aux endroits des maigres el des gués avec des demi-cbaussées, e1 a faire quelques creusemens de bancs de rochers el Le nettoiement des graviers,

Aii-ectâona : de là sont venus plus laid te canal du Cbaroiai», ou du Centre , et le canal de Bourgogne. On lii encore tes études des canaux de l'Oise à l'Escaut et de l'Aisne à la Meuse. Mais la guerre absorbait la plus grande partie des ('oints, et te ministre était forcé rt" ajourner lus travaux les plus utiles, les plus féconds.

doit être préférée aux deux autres, dont la dépense seroil beaucoup plus considérable. » Préférence heureuse, que des expériences récentes ont pleinement justifiée, et donl la canalisation de la Seine entre le Havre et Rouen a démontré l'efficacité.

L'adjudication des premiers travaux de l'Aube remontait à l'entrée de Colbert au ministère. Les années se succédèrent, et son zèle ne se ralentit pas. Une circulaire du 28 février 1671 rappela aux intendants, en termes excellents, le prix qu'il attachait à l'amélioration des rivières.

Le plus considérable avantage que les sujets du roi de plusieurs provinces ont reçu, depuis que sa majesté a bien voulu prendre le soin de la conduite et administration de ses finances, ayant été l'application qu'elle a bien voulu avoir de faire reconnoitre avec soin toutes les rivières qui peuvent être rendues navigables, sadite majesté m'a ordonné de vous écrire qu'elle désire que, dans les visites que vous avez ordre de faire de votre généralité, vous examiniez avec soin s'il y a quelques rivières qui puissent être rendues navigables, et, en ce cas, que vous en fassiez faire la visite, ensemble le devis des ouvrages qu'il sera nécessaire d'y faire.

En cas que vous n'ayez personne dans ladite généralité pour faire les devis de ces ouvrages, et que vous voyiez quelque apparence d'en pouvoir rendre quelqu'une navigable, en m'en donnant avis, j'y pourrai envoyer quelque personne intelligente pour y travailler.

Dix années s'écoulent encore, et Colbert écrit aux intendants de Tours et de Limoges « que rien n'est d'une plus grande utilité et n'apporte plus d'avantages aux peuples que la navigation des rivières. » Il les chargé en même temps d'étudier les moyens d'approprier à la

HOi TES, CANAUX ET MINES. l«

batellerie éeux rivières de leurs généralités, l'Amidon et la BotÉOBae. Le dessèchement! des marais d'Aigues-

Vlortes ne lui avait pas paru moins utile, et, persuadé que ce serait assurément a une très-bonne affaire, capable de produire de très-grands avantages, » il B'étonuait qu'on eût peine à grouper en société 1rs vingl personnes aéeessaires pour renireprendre. La construction «l'un canal du Rhône aux étangs de lierre et à la mer ne pouvail être indifférente au minisire qui avait patronné si chaudement le canal du Languedoc: aussi appuya-t-il fortement ce projet, quà ne devait aboutir que de nos pairs. A l'autre extrémité de la France, à iMmkerque, un bassin cl un canal avaient été décrétés. Ils lui fournirent une occasion favorable de déclarer « qu'il n'avoit guère vu réussir des ouvrages par des corvées, particulièrement quand il faut observer des mesures dans un travail, et qu'il vaut beaucoup mieux faire marché à la toise. » Pour un travail d'un autre genre, il est vrai, les habitants de HonfleuT el des environs furent moins bien traités; il les força de curer le port. « comme ils y étoient obligés. » En résume, il eû1 préféré que tous les travaux concernant la navigation intérieure lussent exécutés par des compagnies, et il écrivait, le 14 mars 1671, à l'intendant de Chàlons : « Comme rien ne peut être plus avantageux pour faciliter le commerce, vous ne devez pas douter que je n'excite aussi le plus grand nombre de personnes •que je pourrai à s'intéresser dans de semblables entreprises. »

Une rivière entre toutes, la Loire, avait particulièrement appelé ses soins. Est-il besoin de dire que des efforts surhumains avaient été tentés depuis longtemps pour maîtriser le fleuve rebelle? César constate ses crues

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soudaines ', et, au sixième siècle, un chroniqueur vivant sur les lieux, Grégoire de Tours, en raconte les ravages. Dix siècles se passent encore, et, sous Henri IV. les ruines sont si grandes, écrit Sully, « que c'est chose effroyable de les ouïr conter. » On devine la réponse du bon roi ; mais ce qu'il faut voir, c'est la grâce charmante, l'affection paternelle, le vrai sentiment royal qu'elle respire.

Mon amy, pour ce qui touche la ruine des eaux, Dieu m'a baillé mes subjets "pour les conserver comme mes enfans; que mon Conseil les traite avec charité ; les aumosnes sont trèsagréables devant Dieu, particulièrement en cet accident. J'en sentirois ma conscience chargée ; que l'on les secoure de tout ce que l'on jugera que je le pourrai faire. Je finirai vous assurant que je vous aime bien.

Henry.

Le règne suivant fut désolé par des débordements consécutifs; en 1651, le fleuve força ses digues sur plusieurs points, et enfin, trois inondations eurent lieu sous le ministère de Colbert (1661, 1665, 1668).

Un ministre si constamment préoccupé des routes, de la navigation intérieure et de tout ce qui pouvait accroître la richesse publique et privée, serait-il resté inaclif devant un tel fléau ? Cela ne pouvait être ; sa correspondance prouve en effet qu'il fit l'impossible pour le combattre. Une question d'organisation dominait toutes les autres. Jusqu'alors, les intendants des turcies et levées, dénués de toute connaissance pratique, adjugeaient les ouvrages et eu surveillaient l'exécution ; il les remplaça par des ingé-

1. « Liger ex nivibus crèverai, ut omnino vado non po^-e transiri vidcretur. » [De Bello Galîioo, lib. VII, cap. lv.)

oieurs. In autre objel très-important, le mauvais étal des ponts, attira son attention. L'art de les construire était bien loin du degré de perfection auquel il esl arrivé de nos jours; aussi l'insuffisance du débouché des eaux occasionnait-elle de nombreux désastres. A cél égard, Les recommandations ne manquent pas dans la correspondance, el les ponts de Nevers, de Gien,de Montargis, •l'Orléans ri de toute la ligne, sonl à chaque instant l'objet des instructions ministérielles. Les Ingénieurs avaienl ordre de les visiter souvenl el de s'assurer si les réparations étaient exécutées conformément aux devis, si les pentes étaienl bien observées, l'écoulement des eaux convenablement ménagé. Dans le cas contraire, il fallait destituer l'entrepreneur. En 1668, à la suite d'une de ees crues qui venaient de temps eu temps démontrer l'inanité des précautions prises jusque-là, un arrêt du conseil, adopté sur le rapport deColbert, régla tout ce qui se rattachait à la conservation des levées de la Loire et de plusieurs autres rivières. Lepréambule(onle dirait écrit de nos jours) portail que « le roi, désirant procurer l'affermissement et la durée des iiirrirset levées des rivières de Loire et autres, el pourvoir par ce moyen au repos el à la sûreté des voisins desdiles rivières contre les grandes inondations et les rtébordemens fréquens, avoil fait examiner dans soneonseil les divers avis et mémoires des ingénieurs et architectes qui avoient visité par ses ordres les turcies el levées, pour reconnoître les causes du peu de solidité el de durée qu'avoient eu jusqu'alors lesdils ouvrages, et rechercher avec application les moyens les plus propres à \ remédier. » L'arrêt disposa que les entrepreneurs auraient les connaissances voulues, qu'ils ne pourraient faire travaille'" à^ forfait ni à la pièce ou a la toise.

mais a la journée, que toutes les îles reconnues nuisibles aux levées seraient détruites, sauf indemnité, que les autres seraient déboisées, que les levées seraient plantées de menus saules, que les habitants des paroisses voisines répareraient au printemps et à l'automne les dégradations survenues; enfin, que les contributions pour les travaux, qui ne se payaient que par trimestre, oe qui retardait les ouvrages, s'acquitteraient concurremment avec les tailles.

L'argent provenant de ces contributions était-il toujours bien employé? On en douterait, car, en 1074, l'intendant d'Orléans proposa de mettre l'entretien des digues à la charge des paroisses elles-mêmes : à quoi Colberl répondit : « La proposition de faire entretenir les lurcies et levées qui sont sur la rivière de Loire et autres y affluentes me paroit fort bonne, mais de difficile exécution, l'expérience faisant eonnoifre que les ouvrages publics périssent toujours, lorsqu'ils doivent être entretenus par des communautés. » En 1679. onze ans après la dernière inondation, le ministre se félicitait de voir les levées en bon état; il fallait cependant les élargir et les exhausser encore. Les ponts d'Amboise, de Tours, de Saumur, de Ce, ne laissaient non plus rien à désirer, et il ne s'agissait que de les entretenir. La même année, un ingénieur proposa d'établir une nouvelle levée à La Charité. Ce projet ayant rencontré de l'opposition, Colberl écrivit à l'intendant : (.Vous ne devez pas vous étonner si les habitans de La Charité sont contraires à la levée proposée par Poitevin, à travers d'une grande prairie appelée les Pastoureaux, parce qu'ils ne considèrent jamais que leur intérêt particulier, sans avoir égard au public. qui est néanmoinsce qui doit être considéré.)) Cependant,

ni la levée n'étail pas absolument nécessaire, si le terrain était assez haut pour n'être couvert qu llm' année sur douze <>ii quinze, si enfin on pouvait obtenir, au moyen d'autres ouvrages, Le résultat désiré, le ministre estimait ijue cela valait mieux que de couper la prairie par une «haussée.

Une longue e1 curieuse lettre sur les travaux de ta Loire porte la date du lti octobre 1680. L'intendanl de Tours venait de mourir, et son successeur, M. de tfointel, avail besoin constructions spéciales sur ee point capital. «Une deschoses les plus importantes et nécessaires auxquelles vous devez donner votre application , lui écrivît -lé ministre, concerne assurément les ouvrages «les tutoies el levées et autres qui se font pour la réparation el entretènement des ponts, chemins el chaussées dans l'étendue de la généralité, parce que c'est principalement de la facilité des chemins que dépendent t'avantage du commerce ei le bien du publie. » Il l'informait eu même temps que la généralité de Tours payait tous les ans pour l'entretien des levées 200,000 livres, près d'un million d'à préseul ; que son occupation essentielle devait, être de veiller à Inobservation des devis, el qu'il [allait, pour rendre le> levées solides, les l'aire porter à trois toises de haut el quatre toises de largeur en cooronne. » Les principaux ouvrages nouveaux, ajoutait-il, auxquels on travaille dans voire généralité sont les ponts de Tours, de Ce, d'Amlioi>e et laehansséedu Fau. et vous devez observer soigneusement, tant sur les entretènemens que nouveaux: ouvrages, de les visiter et taire visiter souvent," parée qu'en cas <|ue les entrepreneurs n'exécutent pas ponctuellement les conditions de leurs baux, vous ne devez pas manquer de les y contraindre. »

La télégraphie électrique fournit de nos .jours, dans les crues et. les débâcles, des indications précieuses. Privé de ce moyen d'information et réduit à des prévisions plus ou moins incertaines, Colbert, au moment du dégel, ordonnait aux intendants des pays traversés par la Loire de faire casser les glaces au-dessus et au-dessous des ponts, et se faisait rendre compte des événements par les deux ingénieurs qu'il avait établis sur les lieux. L'un de ces ingénieurs fut soupçonné de recevoir de l'argent des entrepreneurs ; mais le ministre averti, et d'autant plus susceptible que c'était une de ses créatures, le fit surveiller de près, et écrivit, le \ juin 1682, à l'intendant de Tours : « Vous pouvez juger facilement combien j'ai à cœur l'éclaircissement que je vous demande sur lui, parce qu'élan! employé aux ouvrages publics, et étant même nécessaire qu'il y ait un homme de ce caractère qui en prenne soin, il est fort important que je sois informé s'il est homme de bien ou non. »

Les dernières lettres de Colberl relatives à la Loire portent sur le pont de Blois, « auquel sa majeslé a fail travailler plusieurs fois depuis quinze ou vingt ans. ce qui n'empêche pas qu'il ne soit toujours en mauvais état, » et sur la nécessité de renforcer les levées.

On sait aujourd'hui, quant aux ponts, que tous ceux qu'il avait fait réparer durent être reconstruits après lui. avec des arches plus grandes. L'inefficacité des digues contre les grandes inondations n'est pas moins connue. En effet, malgré tous les travaux exéculés depuis plus de mille ans sur les bords du fleuve, le siècle dernier <\. comme les précédents, connu ses ravages, et l'époque actuelle n'est certes pas épargnée. Aurons-nous raisnii d'un fléau qui, dévaslant périodiquement les plus riantes

ROUTES, CANAUX RT MINES. loi

provinces, menace sans cesse dans leur fortune et leur existence de nombreuses populations? Espérons que la science moderne n'a pas dit son dernier mot.

Après les routes, les rivières et les canaux, la recherche et l'exploitation des mines du royaume attira particulièrement, pendant quelques années, l'attention du vigilant ministre de Louis XIV.

La législation minière a longtemps flotté incertaine : elle était si mal fixée, que les commentateurs se demandent encore en quoi consistait, au moyen-âge, le droit de la coun mue sur les mines : si c'était un droit régalien, domanial, ou une simple contribution1. Cette législation ne fut pas modifiée sons le ministère de Colbert, qui essaya seulement de diriger les capitaux vers l'exploitation des gisements de minerais répandus dans l'Auvergne, le Lyonnais, le Languedoc, les Pyrénées. Là, comme dans les autres branches de l'administration, il déploya un zèle, une ardeur qui semblaient présager le succès : ce fut en vain : capitaux, routes, aptitudes spéciales, persévérance et esprit de suite, tout faisait défaut. César parle pourtant de l'habitude qu'avaient les Gaulois d'exploiter les mines*: mais on ne traverse pas Impunément sept à huit siècles de ténèbres el de barbarie : les industries élémentaires y résistent à peine, et les industries compliquées périssent infailliblement. La jurisprudence romaine avait réglé au dixième la part de l'empereur sur le produit des mines : il en fui de même en France pendant de

1. Traité sur la législation des mines, par M.Pcyret-Lallicr, t. r, ]>. 19. — Répertoire de législation, par Dalloz, t. XXXI, p. 605.

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