LIVRE SEPTIEME
Ludlow % ancien membre du parlement, Républicain sincère, homme incorruptible, se voyant à la tête des forces militaires de ce gouvernement , était peu disposé à seconder rétablissement d'un pouvoir qui lui paraissait injuste et usurpé. [1654.] Il nous apprend lui-même qu'il retarda de plus de quinze jours la proclamation du protectorat dans Dublin, où résidait l'administration anglaise. S'il avait été aussi entreprenant que ferme et opiniâtre, il pouvait, à la faveur de sa situation , embarrasser Cromwell , qui avait cru se délivrer de lui en l'éloignant. Mais la question ayant été discutée entre les commissaires et quelques officiers, Fleetwood, gendre de Cromwell, obtint, à la majorité d'une voix, que la proclamation aurait lieu. Ludlow refusa de souscrire à la décision du comité ; et pour cacher ce dissentiment, l'ordre de proclamer le Protecteur fut signé * seulement par le secrétaire du conseil au nom de tous les com* missaires.
La cérémonie tant différée se fit avec peu de pompe , et encore moins d'enthousiasme. Aucun officier supérieur n'y parut; « mais Fartillerie, ajoute Ludlow, étant sous les « ordres du lieutenant-général Fleetwood , tira quelques « coups, dont le public payait la poudre, » Ludlow s'étant dès lors retiré du conseil , manifesta hautement une opposition à laquelle son caractère donnait de l'autorité. Fleetwood et quelques autres, soit par zèle pour Cromwell, soit pour se donner un complice de leur faiblesse , essayèrent de l'engager à reprendre ses fonctions. Ce point se discutait en forme, suivant l'esprit du temps. « Supposez, di- « saient les partisans de l'obéissance, que Cromwell soit un « tyran, qu'il n'ait aucun droit à l'autorité, qu'il soit un mé- « chant homme (et la plupart, ajoute Ludlow, reconnais- « saient ingénument la vérité de cette dernière opposition),
' Ludiow's memoirs , v. II , p. 482.
• Jhid,
S48 HISTOIRE DE ÇROMWELL.
« il n'en est pas moins yrai qu'un honnête homme peut agir « 80US lui; )) et ils alléguaient aussitôt l'exemple du centurion de rÉyangile, qui servait sous Néron. Ludlow ^ ne manquait pas de réponses. Alors on lui objectait , qu'en abandonnant son poste , il perdait l'occasion de faire du bien. Ludlow répondait, suivant la doctrine de l'Église , qu'il n'était pas permis de faire le plus petit mal dans la vue du plus grand bien, et que c'était un mal de fortifier l'usurpation de Cromwell. Il ajoutait que si tous les Républicains refusaient d'agir et s'éloignaient, Gromwell, ne pouvant se fier aux hommes du parti contraire, serait forcé d'abandonner ses projets, faute d'instruments pour le servir. De tels caractères étaient sans doute incommodes pour un usurpateur; mais cette fermeté de principes était mêlée d'une sorte de rectitude systématique qui réduisit Ludlow à des protestations, et ne lui permettait pas de rien entreprendre. Il persista dans son refus de participer aux délibérations du conseil; et conservant le grade militaire qu'il avait reçu du parlement, mais sans en faire aucun usage contre l'intérêt de Cromwell , il assista à l'entière soumission de l'Irlande sous l'autorité du Protecteur.
Cromwell, après avoir solennellement établi dans Londres le siège de son pouvoir, s'occupa de ménager toutes les sectes et tous les partis, dont les divisions avaient favorisé sa grandeur, mais qu'une haine commune devait main^tenant réunir contre lui.
Le parti militaire, dont il empruntait toute sa puissance, fut maintenu dans le respect et la crainte. La plupart des officiers furent à peine consultés, et ne servirent que de témoins et d'appuis à l'usurpation de leur général. Avant que le Protectorat eût été proclamé, dans le premier conseil militaire où le général Lambert exposa la situation de la Ré-
' Ludlow^s memoirs, y. Il, p. 484.