LIVRE HUITIEME
tout citoyen d'accuser, devant les tribunaux, les ag^ts d'une mesure arbitraire. Malgré ce despotisme et la terreur qui l'accoppagnait, on yit quelques restes de cet esprit de liberté légale , entretenu depuis si longtemps par les lois du pays. Gromwell éprouva personnellement cette résistance ; il s'agissait d'un droit de douane, dont la perception se faisait par ordonnance du Protecteur ; George Gony, marchand de la cité , qui avait servi la révolution avec beaucoup d'ardeur, refusa de payer ce droit illégal, et poursuivit judiciairement le collecteur. Gromwell fit venir ce hardi patriote % lui rappela son ancienne amitié, et s'étonna de le trouver si opposé à une mesure nécessaire pour le bien de la République. Le marchand, à son tour, fit souvenir le Protecteur de l'opposition que lui-même témoignait autrefois pour toutes les mesures de cette espèce, et cita les propres paroles qu'il avait entendues de la bouche de Cromwell, sans doute au commencement de la guerre ci* vile : Ceuûf qui se soumettent à payer des taœes illégaks, sontphês ennemis de leur patrie que ceux gui les établissent) et la tyrannie des princes ne devient si pesante^ que par la faiblesse et ^insensibilité des peuples. Le Protecteur ne pouvant rien gagner sur cet obstiné marchand, le fit mettre en prison. Cony, du f6nd de la prison, fit présenter s<tt haheas corpus à la cour supérieure. Twisden, Maynard et Wtndham , andens parlementaires et «voeiAs, réclamèrent sa liberté, en faisant valoir avec fcree la douMe ^légalité de l'arrestation et de la taxe. Malgré la servitude publique, les juges, soumis à l'autorité des anciennes formes , et ne pouvant se délivrer du texte de la l(ri, étaient sur le point de prononcer en faveur de Ccmy, lorsque le procureur du gouvernement obtint le renvoi de la cause au lendemain.
* Clarendoii^«history,p.607.
J92 fflSTOIRE DE CROMWELL.
Dans cet intervalle , les trois avocats de Gony furent conduits à la Tour , et les juges réprimandés pour avoir souffert la liberté de leurs défenses. [1655.] Les juges s'excusèrent en alléguant les lois et la grande charte; mais Cromwell leur dit avec impatience , « que leur grande charte n'avait «c pas le droit de contrôler ses actions , qui étaient pour ia <i sûreté publique. » En même temps il leur demanda qui les avait faits juges, et s'ils pouvaient s'appuyer d'une autre autorité que de celle qu'il leur avait donnée lui-même; et, après les avoir avertis d'être plus zélés pour le pouvoir qui seul les maintenait, il les congédia, en leur commandant u de ne pas laisser les gens de loi ^ dire des sottises qu'il u n'était pas bienséant d'entendre. » Les trois avocats, s'ennuyant de la prison , abandonnèrent la cause de leur client, qui reparut seul devant le tribunal, et borna toute sa plaidoirie à demander à la conscience des juges, s'il y avait obligation de payer un impôt que le parlement n'avait pas consenti. Le chef de justice Rolls, sans attaquer le principe, objecta qu'il fallait accorder quelque chose à la nécessité. Cony répondit qu'on n'admettrait pas cette excuse pour un particulier, et que la loi devait être uniforme. Le juge n'osant l'absoudre, et trop honnête homme pour le condamner, donna sa démission. Un nouveau chef de justice eut l'adresse d'assoupir cette affaire, qui semblait la contre-partie de la procédure du fameux Hampden , au commencement de la révolution ; et Cony s'étant désisté de sa pklnte, tomba dans le mépris, après avoir été célébré conmie un martyr de la liberté publique.
On voit, dans cet exemple, l'excellence des principes de la constitution anglaise , et le bienfait de ces pratiques légales, qui opposent à la violence une barrière bien plus forte que des idées abstraites de liberté.
« Clarendon''8 hîslory, p« 697.