LIVRE HUITIÈME
rent avec hauteur cette prétention frivole , vivement contestée. Une autre condescendance, plus honteuse et secrète , regardait la famille des Stuarts , que le roi de France s'engageait à faire sortir de ses états. Gromwell , satisfait d'à* voir obtenu ce sacrifice, consentit ^ à ne pas exiger Téloi* gnement du duc dTorck, qui, seul des Stuarts, était en-* core à la cour de France.
S'étant ainsi déterminé pour l'alliance des Français , en restant maître du moment et des conditions , Gromwell fit paraître un manifeste contre l'Espagne, qui n'avait reçu jusque-là d'autre déclaration de guerre que l'invasion de la Jamaïque. Dans cet acte, rédigé par Milton, avec la violence de la haine et du fanatisme , le Protecteur charge les Espagnols des perfidies les plus atroces , et appelle sur leur tête la vengeance des dévastations de l'Amérique. Mais on doit particulièrement remarquer la dérision amère qu'il jette sur la concession pontificale , au nom de laquelle les Espagnols s'arrogeaient le Nouveau-Monde. En rappro* chant ce trait de la demande d'abolir l'inquisition que Gromwell avait faite à l'ambassadeur , don Alonzo de Gardenas , on conçoit sans peine que la guerre contre l'Espagne avait un caractère de patriotisme protestant , qui devait l'emporter alors sur toutes les idées d'équilibre et de contre-poids politique, d'après lesquelles on a blâmé Gromwell de l'avoir engagée. Aussi nous verrons un parlement , convoqué pendant cette guerre , l'approuver à l'unanimité, avant même les glorieux succès qu'elle valut à l'Angleterre , et lorsqu'elle n'avait encore amené que l'interruption d'un commerce plus avantageux que des victoires. Gette faute prétendue de Gromwell fut donc la plus populaire de ses entreprises; ce qui suiBt pour en faire une entreprise très politique.
Dans cette guerre toute maritime, les richesses même des
' Viede Jaoques II, d*aprës les Mémoires écrits de m propre main, v. I, p. 78é
set mSTOIRE DE GROMWELL.
Espagnols lear toarnaient à désavantage. [1656.] Ils avaient de trop grandes pertes à faire ; et les galions chargés d'or, que leur envoyait le Mexique à travers cette vaste étendue de mers, allaient rencontrer les escadres anglaises animées par une proie si riche. Le premier ordre que donna Gromwell à Blâke et à Montagne fut d'épier le retour annuel de ces trésors. Les deux amiraux, à la tête d'une flotte nombreuse , vinrent croiser devant Cadix , et de la hauteur des côtes d'Espagne, ils fermaient la route d'Amérique. En même temps , par l'ordre du Proteeteur , ils envoyèrent quelques vaisseaux pour bloquer Dunkerque , sans qu'aucune flotte espagnole sortit pour les combattre. Vers le milieu de l'automne, les deux amiraux furent obligés de se rapprocher du Portugal, pour renouveler les provisions de leur flotte, qui tenait la mer depuis plusieurs mois: ils laissèrent devant Cadix le capitaine Stayner avec sept frégates. Ce fut lui qui reçut cette grande occasion attendue si longtemps. Une première flotte espagnole, partie du port de Lima , avait heureusement traversé les périls d'une course si longue et d'une saison avancée ; elle était composée de quatre galions chargés d'or, de trois vaisseaux de guerre, et traînait à sa suite une prise portugaise. Le vice-roi de Lima revenait sur un des vaisseaux ayeo ses trésors , et sa Nombreuse famille. Arrivée près de Saint-Lucar, toute cette flotte salua , d'une décharge d'artillerie , les côtes prochaines de l'Espagne. Alors parut Fescadre anglaise; si jamais occasion doit inspirer aux hommes un excès de courage, c'est sans doute lorsque, rapportant d'immenses richesses amassées avec tant d'efltorts , ils sont arrêtés par un * dernier péril, en vue de la patrie.
Stayner n'attaqua d'abord qu'avec trois frégates , et s'attachant au vaisseau vice-amiral , il le réduisit , après un combat de six heures; vainqueur, il put à peine arracher quelques richesses du milieu des flammes du navire embrasé