LIVRE NEUVIÈME. 55S
la couronne, devait marquer cette nouvelle époque de son pouvoir par une grande institution en faveur de la religion protestante. C'était une espèce de conseil pour la direction des intérêts généraux du Protestantisme, semblable à cette congrégation de la Foi, que Rome avait fondée pour Tétablissem ent et le maintien du culte catholique. Il projetait de séparer en quatre départements la surveillance de ce conseil , dirigé tout entier vers la politique extérieure. L'un de ces départements se composait de la France, de la Suisse, et de ces vallées du Piémont où Cromwell avait déjà porté son intervention tutélaire. Le Palatinat et les pays calvinistes auraient formé la seconde division; la troisième devait embrasser l'Allemagne et le Nord. Les colonies des deux Indes formaient une dernière attribution. Ce conseil aurait entretenu des correspondances dans toutes les parties du monde ; et les progrès , les périls , les besoins des sectes protestantes, partout répandues, auraient incessamment attiré son attention et ses secours. Cromwell destinait à cette institution un revenu considérable; les historiens vont même jusqu'à désigner le lieu qui devait servir aux séances de ce conseil.
Si Ton songe aux combats de la religion protestante contre la foi catholique, et dans l'Europe, et dans l'intérieur de plusieurs états , c'était là sans doute une noble et vaste pensée, de s'arroger la protection de toutes les sectes dissidentes, et de régler d'une manière fixe et durable l'appui que l'Angleterre leur avait plus d'une fois accordé. S'il n'eût été interrompu par la mort, Cromwell aurait sans doute repris ce dessein, qui s'accordait avec son génie, et que sa puissance lui permettait de tenter avec avantage. Tout son zèle religieux se concentrait dans la haine de la cour de Rome; c'était le point de réunion qu'il proposait à toutes les sectes de l'Angleterre. Il paraissait d'ailleurs assez indifférent à la forme du schisme; il accueillait avec la même fa-
veur les Indépendants, les Presbytériens, les Andbaptisteil; dans les derniers temps il paraissait même assez faTorable aux Épiscopaux, et il leur rendit la liberté d'ouTrir leurs églises. Les chapelains , dont il était entouré, étaient pris dans toutes ces sectes différentes; et cette neutralité surlA forme du culte , comparée à la ferreur qu'il affectait tou*jours , su£Brait seule pour déceler son bypocrisie. Dans ce siècle fanatique, la foi ne se séparait pas de l'intolérance; et si Cromwell eût été sincère, il eût choisi la secte qo'il voulait suivre . Mais, dans sa religion, toute politique, il évita de blesser plusieurs sectes par attachement à une seule , en même temps qu'il satisfaisait l'esprit superstitieux du temps par une démonstration générale de ferveur et de piété : négligeant toujours le dogme pour l'enthousiasme, il s'occupa de maîtriser les imaginations, sans offenser les préjugés d'aucune croyance. Ce calcul était d'un homme d'état ^qui choisit l'objet de son fanatisme, et non d'un sectaire emporté lui-même par l'ascendant qu'il exerce sur les autres. La plus grande preuve que Gromwell donna de cette tolérance, si étrangère à son siècle et à son fanatisme ap* parent, ce fut à l'occasion du peuple juif, si longtemps opprimé par des préjugés, qui n'existaient nulle part avec plus de force qu'en Angleterre. tJn fameux rabbin *, Manassé-Ben-Israèl , eut plusieurs conférences avec le Protecteur. Il demandait pour sa nation la liberté de commerce et de conscience, alléguant les persécutions et les injures qu'elle éprouvait dans les états catholiques. Cromwell pa^ rut favorable à cette demande ; mais il voulut la soumettre à la discussion d'un comité des théologiens, qui furent peu d'accord. Cromwell insistait lui-même en faveur des Juift par un argument théologique. « Puisqu'il y a, disait-il, une « promesse de leur conversion , il faut employer tous les
■' Uarleian colIecUon, ?. V, p. 430.