LIVRE DIXIÈME. S8l
résistaient encore au milieu de l'usurpation générale du pouvoir. C'était un combat pied à pied qu'il rencontrait partout, après avoir gagné l'empire. Le vote de l'impôt le ramena sans cesse à la convocation de ces assemblées dont il aurait voulu se délivrer à jamais , et qu'il brisait avec tant d'impatience et de colère. L'indépendance du jury sauva le hardi Lilburn, l'un des hommes que Gromwell avait le plus en haine. Elle sauva plusieurs accusés roya* listes , entre autres un chevalier Stawell , qui fut , au mépris de la loi , renvoyé trois fois devant le jury , et qui trois fois fut absous , avec une obstination de justice plus forte que le despotisme.
Elle protégea ces Républicains incommodes , qui menacèrent constamment le pouvoir de celui qu'ils appelaient un usurpateur.
Elle diminua le nombre des victimes dans tous les partis, en rendant les procès plus rares , par la crainte d'employer un instrument si peu flexible , ou le danger de violer trop souvent un droit si précieux à la nation. Gromwell , dans l'impatience des contradictions que lui donnait cette dernière liberté de l'Angleterre , avait aussi pensé quelquefois à la détruire. Il se plaignait que « l'institution du jury il gênait la justice ^, qu'elle livrait la sainteté des jugements <t aux caprices du vulgaire ignorant; que, de cette manière, u les points les plus importants de la loi n'étaient pas déciic dés par la science de jurisconsultes , mais dépendaient «( des fantaisies et des préjugés d'une réunion formée au « hasard , dénuée de lumières , et quelquefois de sens corn- «( mun. n II ajoutait, avec ce précieux amour de l'ordre, éternel argument de la tyrannie , « qu'il vaudrait bien « mieux % dans l'intérêt de la justice , que cinquante per-
* ^eluHJustieiœ moram e medio toîlendum, -—Elenchus motuum nuperorum, p. 505.
* Clarendon^s history, p. 682.
Wt HISTOIRE DE CRONWELL.
M sonnes choisies sur Félite d^ la nation , fussent chargées K de la décision de totête$ les causes gui intéres^nt la » fortune et la vie des citoyens. »
Malgré cette bonne volonté , et cette logiqpie du despotisme, Gromwell n'osa cependant jamais iri;taquer de front un droit si cher à tous les partis , et qu'il eût fallu , pour ainsi dire, arracher de la conscience de chaque Anglais. II se borna, pour des occasions rares et décisives, à éluder l'application du jury dans un feit particulier, et à recourir, d*après quelques mauvais prétexte, à l'emploi d'ime oour martiale, ou d'une commission. Le Républicain Ludlow ' nous indique assez pourquoi, dans le jugement de la dernière conspiration royaliste, Cromwell n'osait se confier qu'à la servilité de la haute-cour : « Le chevalier Slingal^ , » dit-il, était ennemi déclaré , par conséquent autorisé par toutes les lois de la guerre , à tout entreprendre, h
Cette doctrine , devenue commune aux deux partis opprir mes , aurait absous les Royalistes par le suffrage de leurs plus grands ennemis.
Slingsby, amené le premier devant la haute-cour, soutint jusqu'au dernier moment sa protestetion. « Mylords *, « s'écriait-il , je demande humUement à être jugé par ud <( jury ; car je dois dire que vous êtes mes ennemis ; parte donnez-moi cette expression. S'il en est autrement, pour- » quoi avez-vous confisqué et vendu mes bieps? Personne u ne choisit volontairement ses adversaires pour jiiges. J'en « vois parmi vous qui ont participé à la confiscation et à la u vente de mes biens, y* Le président répondit par la lecture de la sentence.
Le docteur Hewet , qui s'éteit retranché dans la discussion de Tincompétence , et avait traite ce point avec une sagacité et une érudition embarrassantes pour les commis^
> Ludlow^s memoirs, ▼. II , p. 605.
» State*s Trials, v. I, p. 278.