LIVRE ONZIÈME. 4ÔS
maître et par lui , qu faut-il supposer que Tascendant de Cromi^ell, les habitudes de son langage agissaient sur l'homme même qui connaissait le mieux sa politique? et n'était-ce pas ici une espèce d'hypocrisie involontaire et contagieuse que Ton gagnait en approchant de Gromwell? Toutes les puissances extraordinaû'es ont ainsi fasciné les yeux de leurs admirateurs; et, suivant la diversité des temps, elles forment autour d'elles un prestige d'opinion , de langage , et, pour ainsi dire, un nouvel ordre moral, que l'ambition, la flatterie, et je ne sais quelle passion mêlée d'orgueil et de servilité tout ensemble , adoptent , sans y croire, sans s'avouer qu'elles n'y croient pas. Il y a d'ailleurs dans la faveur, dans la confidence du pouvoir, une sorte d'enivrement qui séduit jusqu'à la conscience , et qui fait encore plus de dupes que d'hypocrites.
La fortune extraordinaire de Gromwell justifiait cette longue illusion, qui fut le caractère principal de son autorité. D'une condition obscure, être parvenu à la puissance souveraine ; du milieu de tant de sectes furieuses , s'être élancé à la première place , porté sur tous les partis et les brisant à mesure que chacun d'eux devenait inutile, c'étaient là sans doute des faits prodigieux qui devaient frapper les âmes de surprise, aveugler les plus clairvoyants, et mêler partout l'admiration à la haine. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette destinée, c'est qu'un mêmehoûime ait pu l'accomplir.
Il semble qu'un seul homme ne suffise pas aux diverses époques d'une révolution : elles ont chacune leurs héros qui se remplacent et se pressent l'un l'autre. Gromwell parait partout, et fixe d'abord les regards. Il ne survient pas à la fin, pour profiter de la lassitude commune, et recueillir l'héritage de la République mourante. Seul, et remplissant toutes les époques, il voit naître la révolution , il la seconde, Il la suit, la termine , et la réduit à l'unité de son pouvoir.
Les désavantages personnels, qui n'arrêtèrent pas son él6«vation, n*étoiinent pas moins que les grandes qualités qa'3 déploya pour y parvenir. Cet homme, qui domina par les armes et la parole, n'avait point fait la guerre jusqu'à FAgt de quarante-deux ans , et semblait incapable de séduire et dépourvu de tout moyen d'éloquence. Hais, comme s'il eAt caché en lui des forces et des idées pour toutes les chances de sa fortune, il parut successivement thédogien, capitaine, politiipe, légBlateur, souverain, développant chaque fois le tal^t ou le vice dont 11 avait besdn. Il éleva le paMo« tisme de sa nation , l'opprima par sa gloire même, et la ft respecter au dehors , pour mieux la subjuguer. Il exigeait, pour ses ambassadeurs , plus d'égards qu'aucune cour n'ed avait jamais accordé aux ambassadeurs des rois d'Ang^eo terre. C'était sa politique ; et flattant ainsi la souveraineté chimérique de ce peuple , dont il avait détruit la hbeité, il disait ^ «que la dignité de la couronne appartenait à ta « nation , et que la nation étant toujours la même , 3 ym* «e lait que ses ministres fussent honorés comme ceux des « rois. » Son langage et ses sentiments grandirent avee sa fortune. La bassesse habituelle de ses manières fut remplacée par la hauteur et la gravité d'un maître. Un gentit» homme royaliste, qui avait remarqué b familiarité abjecte et l'babiUement négligé de Cromw^ , à sa première eirtrée dans le parlement, écrivait quelques années après : «Je t( vécus assez ' pour voir ce même homme , à la suite de « granès sueoès, maître d'un pouvoir réel, ^mique usurpé, « ayant pris un plifô habile tailleur, et s'étant mété à ta <c bonne compagnie , représenter à White-HaU , avec bean- « coup de politesse et de grandeur, i» Cette d^paité, qui Tient, ou qui parait venir avec la puissMce, était sujette dans Cromwell à des retours bizarres.
■ Burners history of his owntime, y. I, p. 1 26. * Warvvich^ nwmoiFs, p. 147.