LIVRE ONZIÈME
son ancien pouvoir et sa récente servitude, ne trouva rien de plus simple que de maintenir le fils de son général. Les officiers se flattèrent de rentrer dans le gouvernement civil à la faveur de Finexpérience et de la foiblesse du nouveau Protecteur. Fleetwood et Desboroug , qui siégeaient dans le conseil , et conservaient une grande autorité sur Tarmée, pensèrent qu'ils domineraient sans peine un jeune homme timide. [1658.]Thurloe et les autres légistes qui travaillaient sous les ordres de Gromv^ell , crurent qu'ils allaient régner ; et de même que les grands talents de Cromwell avaient fait taire toutes les jalousies et toutes les haines, l'incapacité de Richard mit un moment toutes les ambitions d'accord pour son élévation.
Un des premiers soins de Richard et de son conseil fut d'ordonner avec une grande magnificence les funérailles du dernier Protecteur. On choisit une commission pour cet objet. On fit de grandes et curieuses recherches ; on feuilleta les livres ^ ; on consulta le mattre de la garderobe de l'ancienne monarchie : et, d'après son avis, on prit pour modèle, par une rencontre assez bizarre, le cérémonial funèbre * qui s'était pratiqué à la mort du plus intolérant des rois catholiques. Le héros de l'indépendance fut enterré comme Philippe II , avec toute cette pompe papiste que les réformateurs proscrivaient sous le nom d'idolâtrie. Son corps, qu'ils avaient embaumé dès le premier jour, étant transporté à l'hôtel de Sommerset, resta deux mois exposé dans un appartement tendu de noir et éclairé de mille flambeaux. Trois salles successives étaient remplies des signes et des décorations du protectorat. La quatrième , ornée d'un deuil plus magnifique , et entièrement tapissée de velours noir, renfermait le corps de Cromv^ell et son effigie. C'était une figure en cire, couchée sur un lit de velours noir, vêtue
> Ludlow^s memoirs, V. II, p. 614.
> The Pariiamentary bi8tory,?.XI, p. 359.
410 mSTOIftE m, CROMWELL.
ffot et thetakinè^ àfAtA répée m côté, et tenant d'nne iÉain tu sceptre et de l'autre un globe. Les extrémités du lit étaient ornéed d'éeussons et de trophées militaires.
Au pied, on lisait en anglais cette inscription, qoi rappfSlt les grandes époqnes de la tie de Croniiwell, et lei principaux détafls dé sa famille :
OLIVIER CROMWELL, LOiB raoTBCTiim d'augleteree , d'Ecosse et d'iruhde,
h£ a HUNTINGDOn ,
DU NOH DE WILLUMS DE GLASOEGAnS,
CHARGÉ PAR LE ROI HENEl VUI
AU non DE GROKWEU ,
Fut élefé à Cambridge^ ensuite à Fécole de Lincoln; an eommencetnent des guerres , capitaine d'une coiùpag^ de chevaux levés à ses dépens, et fait par le parlement commandant en chef. Il réduisit l'Irlande et le pays de Galles, renversa l'armée du duc Hamilton, l'armée de l'Église à DunOiar, réduisit toute l'Ecosse, défit l'armée de Gharles Stuart à Worcester.
n avait deux fils :
LôRD RiCttARiif , Protecteur à la place dé son père;
LoRn Hei^rî, tuaintenant lord-lieutenant d'Irlande;
Et quatre filles :
Lad Y BaiGEîf, mariée d'abord à lord Iretoiî, <$hsùite an
llCùtènant-général Fleetwood;
tkiiY Elisabeth, mariée à lord Cleypole;
Làdt Marie, mariée au lord Falcotibridge;
Ladt FftAKfcts, mariée à l'honorable Robert Rich, petitêis
du très honorable comte de Warwick.
Il fut déclaré Lord Protecteur d'Angleterre , d'Ecosse et
d'Irlande , le 16 décembre 16B8.
UYRE ONZIÈME. 411
Il flkmratlei septembre 1658, après une maUdit de çuh torze jours, d'une fièvre, avec grande assarasee et séré-nité d'àme, en paix, dans son lit.
Né le 15 avril 158».
Snnkeniae en Flandre se raidit à faii k £• Jiial ItSt.
Après nn assez long Intervalle, TeiBgie fut ptaoèe debont sur une estrade, dans tont Tapparell do ponvirir souverain, à la lumière resplendissante d'un nombre prodigieux de itambeaux^ comme pour figurer le passage du purgatoire en paradis. Du moins ce spectacle et cette imitation des pompes catholiques furent ainsi expliqués par les Indépendants, qui s'en moquèrent beaucoup , et couvrirent de boue les armoiries du Protecteur, mises sur la porte de YhdUA de Sommcrset.
Le 23 novembre , la cérémonie dès ftinérailles fût enfin eélébrée i c'est-à-dire l'effigie de Cromwell (oar il n'est plus parlé du corps) fut déposée dans un magnifique cercueil, CFt portée par dix gentilshommes du palais jusqu'au obar funèbre , où deux gentilshommes de la cbambre se placé* rent à l'une et l'autre extrémité du cercueil. Plusieurs personnages de distinction soutenaieiit, des deux c6tés du char, le crêpe qui le couvrait. les rues étaient bordées par de longues files de soldats, portant des braUdbes de cyprès dans leurs enseignes. Après le niaréchal du palais , qui dirigeait la marche, venaient les pauvres de Westminster, en deuil, et poussant des cris. Le cortège était immense) il se composait des officiers de la flotte et de l'ar tnée , des juges, du lord-maire, des personnes alliées au Protecteur, des membres de la nouvelle cbambre des lords, des ministres étrangers, des commissaires du sceau, dés commissaires de la trésorerie, des lords du conseQ privé. Huit officiers de
Tannée portaient diverses parties de Farmure da Protecteur. Son eheval était conduit par lord Gleypole.
Lorsque le cortège fut arrivé à Westminster, les dix gentilshommes du pahis portèrent le cercueil dans la chapelle de Henri VU , et le placèrent dans une tombe , où il resta encore quelque temps exposé à la vue.
Ce détail, et beaucoup d'autres particularités sur la translation de l'effigie du Protecteur ^ ont fait supposer que son corps , qui ne parait pas dans toute la pompe funèbre, ne fut réellement pas enseveli à Westminster.
Les insultes que, suivant quelques récits, Gromwell mourant paraissait redouter pour sa cendre , favorisaient a cet égard toutes les conjectures. L'événement qui justifia cette crainte , fit désirer ensuite à ses admirateurs que la haine se f At trompée dans une si misérable vengeance. Les anecdotes et les fausses traditions se multiplièrent. On assurait que son corps avait été jeté dans la Tamise. On racontait que , dans ses derniers moments , interrogé sûr la sépulture qu'il voulait choisir, il désigna l'endroit où il avait obtenu la plus grande victoire , et la place particulière où l'action avait été la plus vive, c'est-à-dire un point du champ de bataille de Nazeby. Un régicide obscur, que Gromwell avait fait lieutenant de la Tour, Barkstead, aurait, dit-on, reçu et exécuté cet ordre, qui dérobait les cendres de Gromwell aux insultes de l'avenir, en les cachant au lieu même de sa gloire. Une fable plus invraisemblable , ou plutôt une évidente absurdité, c'est le récit de quelques historiens , que le corps de Gharles P% réservé d'une manière qu'on n'explique pas, fut substitué à celui de Gromwell dans la sépulture de Westminster, et subit plus tard les ignobles outrages par lesquels on croyait le venger.
Au reste, quelques mois après ces magnifiques, et, si l'on veut , trompeuses funérailles , on voit Richard Gromwell, qui les avait ordonnées avec tant de pompe, réduit