LIVRE QUATRIÈME
Cromwell , ayant tout disposé pour l'embarquement de ses troupes, quitta Londres après des prières solennelles, auxquelles il mêla lui-même \ ainsi que le colonel Harrisson , de savantes explications sur quelques passages de l'Écriture, conformes à la circonstance. Il partit dans une voiture à six chevaux , entouré de quatre-vingts hommes de garde , tous anciens officiers qui avaient servi sous lui. Un grand nombre de membres du parlement et du conseil lui formèrent un cortège d'honneur , et le conduisirent jusqu'à Brentford. Bristol l'accueillit avec enthousiasme ^, et tous les villages accoururent pour le voir. A la manière dont il quittait l'Angleterre , on pouvait présumer qu'il en serait le maître à son retour.
Cependant Cromwell, avant de s'embarquer pour l'Irlande , [1649] détacha de son armée trois régiments qu'il fit passer dans cette lie, pour y porter un prompt secours au colonel Jones. L'Irlande était alors l'un des plus malheureux pays du monde. Le défaut presque absolu d'industrie, augmenté par la barbarie de la guerre civile, plus destructive que tout autre, avait réduit les habitants au derner excès de misère. Il n'y avait presque aucune civilisation. Plusieurs provinces conservaient les mœurs des peuples nomades '. Des familles étaient errantes avec leurs tentes et leurs troupeaux , s'arrétant aux endroits où elles trour valent de l'eau , de l'herbe et du bois. Quelques cantons étaient naturellement si misérables, que , suivant un triste proverbe du pays, il n'y avait * pas d'eau pour noyer un homme, de bois pour le pendre, ni de terre pour l'ensevelir. Depuis la guerre civile , des portions de territoire demeuraient entièrement incultes et désolées, et il fallait, pour
■ Whkelocke's memorials, p. 305.
> Ibid. , p. 399.
' Ludlow*8 memoirs, T. I , p. 379.
4 Jbid., p. 380.
les traverser, porter avec soi des vivres comme dans un désert. Une multitude innombrable de troupeaux, seule ricbesse des Irlandais, avait péri dans le désordre et l'invasion. Pour prévenir la destruction de l'espèce, on avait, dés le commencement des troubles , défendu de tuer les bestiaux. La guerre presque continuelle n'avait pas permis d'observer cette loi. La misère s'accroissait chaque jour. Des hommes mouraient de faim dans les rues et sur les grands chemins. Dans cette calamité , la guerre se continuait. Le marquis d'Ormonde ayant rallié les anciennes garnisons royalistes, et s'étant réuni aux confédérés irlandais, se trouvait maître de toutes les forteresses et de presque toutes les villes du royaume. Il s'était emparé de la forte ville de Xredagh , et assiégeait Dublin , où s'était enfermé le colonel Jones, qui, mal secouru pendant la guerre civile d'Angleterre, avait perdu tout son terrain, et voyait ses soldats diminuer parla désertion. Le colonel Monk, que l'on vit plus tard détruire l'ouvrage de la révolution , alors employé en Irlande dans les troupes du parlement ^ fut abandonné de ses soldats , et forcé de se rendre à l'ennemi.
Le colonel Jones, au milieu de ces revers, pour s'assurer de l'obéissance de Dublin, son seul asile, en avait impitoya* blement chassé tous les catholiques , et il s'y défendait avec un petit nombre d'Anglais. Le secours envoyé par Cromvrell ranima l'espérance de la garnison, et changea promptement la fortune. Le colonel Jones, ayant fait une sortie, battit les corps avancés qui formaient le siège de la place , les renversa sur le quartier-général de l'armée irlandais , et la mît tout entière en déroute avant qu'elle fût en ordre de bataille , et que le marquis d'Ormonde * eût quitté une partie de cartes dont il était occupé. Ce succès extraordinaire s'explique par la supériorité que plusieurs années de vic-
* Ludlow^s memoirs, t« I9 P« 296.