LIVRE QUATRIÈME
La conquête assurée par la prise des villes et la dispersion des forces royalistes, fut maintenue avec une rigueur dont rhistoire moderne n'offre aucun exemple. Pour la première fois on vit reparaître dans l'Europe civilisée , ce terrible droit de guerre des anciens, qui plaçait sous la main du vainqueur, les personnes , les propriétés , et lés dieux des vaincus. On vit une nation entière condamnée comme rebelle, proscrite sur son propre territoire, et rachetant, pour ainsi dire , sa vie par la perte de ses biens. En effet % après Texécution des principaux chefs, la confiscation, sous le nom d'amnistie, s'étendit à tous les Irlandais catholiques, à tous ceux qui avaient partagé l'ancienne rébellion, à tous ceux qui avaient pris les armes pour le roi. Après qu'on eût séquestré les terres de lord Ormonde , de lord Inchequin, et des autres seigneurs royalistes, le sol de l'Irlande, comme un domaine légalement confisqué, fut partagé , vendu, donné. On en livra la plus grande partie à des négociants, qui avaient avancé des fonds pour soutenir la guerre. Une portion fut distribuée aux officiers et aux soldats , en récompense ou en paiement de leur services. L'Irlande devint un fonds sur lequel on acquitta toutes les créances que réclamaient les vainqueurs. Elle servit à combler la dette immense de la guerre civile, et à satisfaire l'avidité de l'armée. Les membres du parlement furent associés dans le partage ; et tous ceux qui avaient concouru à la mort du roi, reçurent de vastes possessions. Glarendon suppose, sans aucune vraisemblance , que Cromwell réserva pour sa part la province de Tipperary. Ludlow, si acharné contre Cromwell, ne lui reproche pas de s'être rien attribué dans le butin. Cromwell avait une ambition plus haute: il distribuait les fruits de sa conquête à ceux qui pouvaient servir son autorité.
' Clarendon^s bistory, p. 646.
m HISTOIRE DE CROMWELL.
Que si vous demandez ce que devint la nation proscrite, le voici : La province de Connaught * , séparée du reste de rirlande par la rivière de Shannon , offrait un terrain assez vaste, que la contagion et les massacres avaient rendus entièrement libre et désert. Un ordre du parlement prescrivit, sous peine de mort, aux Irlandais catholiques d'être rendus tel jour dans cette enceinte , et donna le droit de tuer tous ceux qui en sortiraient , sans excepter les enfants et les femmes. Un reste de justice se mêlait à Texécution de ces Odieuses lois; et dans le partage du territoire de Gonnaught, entre ces nouveaux habitants qu'on y emprisonnait, on eut soin ' d'observer une proportion calculée sur les pertes que chacuù d'eux avait éprouvées par la spoliation générale. A ce prix, on exigea de leur part un abandon de tous leurs droits antérieurs ; et la stérile province de Connaught fut donnée pour indemnité de l'Irlande. Ces mesures furent exécutées sous l'influence de Cromwell, qui, conservant le titre de capitaine-général, se fit successivement remplacer en Irlande par ses deux gendres et son fils. Et tout ce que racontent les historiens sur les détails de cette tyrannie, est rendu vraisemblable parles actes du parlement, et même par les amnisties qu'il proclama. Dans le préambule d'un bilP, on apprend que l'intention du parlement n'est pas d'extirper là nation irlandaise ; mais qu'il pourra être fait grâce de la vie à tous les laboureurs, paysans, hommes de charrue, aux artisans, et aux autres hommes de la classe inférieure.
Cependant l'Irlande , si longtemps ensanglantée par la guerre civile et les assassinats religieux, vit renaître, sous ce joug de fer , une espèce d'ordre public , et de sûreté qu'elle n'avait pas connu depuis douze ans. D'innombrables translations de fortune s'accomplirent sans désordre , et
' A Continuation of Clarendon^s life, v. H, p. tli.
» lïnd., p. 115.
* ScobePs collections , anno 1652 , c. 13.
LIVKÊ QUATRIÈME. m
atec cette régularité qui est une odieuse contrefaçon de la Justice, mais qui, à son défaut, maintient au moins la paix. La colonie de Gonnaught, c'était l'expression des vain^ queurs, s'établit assez rapidement, et ces champs stériles furent forcés de produire sous la main de leurs malheureuii possesseurs. Partagé entre les soldats de Cromwell qui croyaient exercer le droit de conquête, et les entrepreneurs anglais qui recevaient des terres confisquées en paiement de leurs avance^ , le reste de Tlrlande fat cultivé avec beaucoup de confiance et d'activité. C'est la remarque de Glaren* don, qui parait surpris de ce qu'il raconte. Le nouvel ordre social se régla, s'aifermit; et, dans l'espace d'un peu plus de deux ans, on vit tout le royaume se couvrir de bâtiments, de clôtures, de plantations nouvelles, les ventes et les transactions se multiplier, les propriétés se confondre par des mariages *. Ainsi la société, qui ne peut périr, se rétablit sur l'injustice même ; et l'ouvrage de la violence est continué par les lois. Plusieurs écrivains ont pensé que ce grand acte de proscription conserva seul l'Irlande sous la main des Anglais, et maintint la religion réformée.
On ne peut révoquer en doute ces résultats éloignés ; mais les premières conséquences de l'expédition d'Irlande devinrent funestes à la liberté. Le pouvoir que Cromwell y déploya dut préparer son génie à l'asservissement de l'Angleterre. Il trouva tout dans cette conquête ; la première occasion du despotisme, l'ascendant d'une gloire nouvelle, et la disposition d'une foule de récompenses pour ses soldats et ses amis. Si la guerre civile fût restée toujours en-
I And, which is more wonderful, ail this was dane and setUed, witbin more than two years, to that degree of perfection, that there were many buildings raised for beauty as well as use, orderly and regular plantations of trees, and fences and enclosures raised throughout tbe kingdom , purchases made by one from the olher at very yaluable rates , ad jointures made upon marriages, and ail other conyeyances and settlements executed, as in a kingdom of peace witbin itself, and wbere no doubt could be made of the validity of tiUes. Continuation of Clarendon'$ It/ê , v. Il , p. 114.
fermée dans FAngleterre, il était difficile à Cromwell de s'emparer du pouvoir. Ses soldats fanatiques , il ne les eût pas conduits du champ de bataille de Nazeby, à la salle de Westminster, pour anéantir le nom de parlement; cette armée, victorieuse au nom de la liberté , et qui, lors même qu'elle opprimait une partie des députés de la nation, s'autorisait des maximes et de l'appui des Indépendants, il ne l'eût pas asservie , sans lui avoir donné auparavant la distraction d'une autre conquête. L'Angleterre, sauvée par sa position de la facilité des conquêtes , avait une chance pour rester libre. Les entreprises extérieures, la guerre d'Irlande et bientôt celle d'Ecosse, détruisirent cet unique appui de la République; Cromwell revint dlrlande , comme d'une conquête étrangère, avec toutes les passions, et tous les moyens du pouvoir absolu.
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