LIVRE CINQUIÈME
Charies II abandonne tout projet sur Tlrlande , et reçoit des oiFres de la part des Écossais. — Nouvelle descente de Montross en Ecosse ; ses rerers , sa condamnation, son supplice. — Charles se détermine à traiter avec les commissaires écossais , et subit toutes les conditions qui lui sont imposées.
— Son arriyée en Ecosse, sa situation dans ce royaume. — Retour de Cromwell à Londres. — La (pierre contre TÉcosse est résolue. — Fairfax refuse d^ prendre part , et expose ses motift.— Sollicitations de Cromwell pour vaincre sa résistance. — Cromwell , sur le refbs de Fairfox , est nommé général de Parméed^Ëcosse. — Cromwell , avant son départ, éloigne Ludiow du parlement, et lui fait donner un emploi supérieur en Irlande. — Invasion de rÉcosse.— Coup d*œil sur les deux armées. — Mouvements militaires de Cromwell. — L*armée de Cromwell manque de vivres et se trouve dans un grand péril.— Elle en est tirée parla victoire de Dunbar.— Prise d^Édimbourg.— Charles forme une nouvelle armée, et est couronné roi.>-Maladie de Cromwell. — Il rentre en campagne et pénètre plus avant. — Charles iaitune invasion en Angleterre. -> Cromwell le suit.— Bataille de Worcester.
— Désastres et fuite de Charles.
ss rapides succès de Cromwell en Irlande nV yaient point permis à Charles d'exécuter les projets qu'il avait formés sur ce royaume, et d'y porter utilement la guerre civile. On doit supposer aussi que ce jeune prince, réduit par l'extrémité de sa fortune à rechercher la soumission et l'appui des catholiques irlandais, avait dû répugner encore à paraître dans leurs rangs, et à consacrer en quelque sorte par sa présence le grand crime que son père eut le malheur de ne pouvoir punir. Charles avait déjà refusé un autre secours moins odieux , quoique peut-être acheté à des conditions plus pénibles pour l'orgueil du trône. Le parlement d'Ecosse , qui s'était hâté , après la mort de Charles P', de reconnaître le
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droit héréditaire de son fils, prétendait an subordonna rexercice à toutes les restrictions religieuses et ciTiles, inventées par la secte presbytérienne. Ce fut à cette époque, que les commissaires vinrent offirir la couronne à Charles, retiré en Hollande, sous la protection humiliante et incertaine des états-généraux. Charles , malgré sa mauvaise fortune , hésita longtemps à recouvrer un trône , au prix d'une pareille capitulation. Un homme auquel son inviolable fidélité devait donner du crédit prés d'un roi sans cour et sans pouvoir, était venu lui présenter de plus nobles espérances. Montross ne demandait qu'une commission du roi pour descendre en Ecosse, j ranimer ses anciens partisans, et assurer à Charles la possession de ce royaume.
Charles autorisa Hontross, et partit lui-même pour la France, où il espérait attendre prés de la reine sa mère les premières nouvelles de cette entreprise. [1650.] Il éprouva que les monarchies ne sont pas un meilleur asyle que les républiques , pour un roi persécuté par un ennemi qui se feit craindre. La politique ^ sans honneur du cardinal Hazarin abandonnait l'intérêt doublement sacré do la royauté malheureuse ,. et du sang de Henri lY. Le jeune prince, après quelques mois de séjour, reçut Tordre de quitter la France. Charles , sans résolution fixe , passa dans rUe de Jersey, faible dépendance de l'Angleterre, où l'autorité du parlement ne s'était pas encore étendue. Les Presbytériens d'Ecosse qui portaient aux Indépendants cette haine de ri-* valité plus forte que toute autre aversion , vinrent de non* veau chercher le jeune roi dans cet asyle , pour lui imposer la couronne. Ils exigeaient pour première condition , que le roi souscrivit le covenant, et le fit adopter par tous sel sujets, et surtout qu'Q abandcmnàt Montross. Ils demandaient au roi de choisir une ville de Hollande, dans laqneill
' dattadoB^t liistory, p. 591.
liybje; cinquième. ik^
il se retirerait pour discuter, avec les commissaires du par^ lement d'Ecosse , toutes les conditions de son retour. [1650,] Xe roi ne pouvant prolonger son séjour dans Tlle de Jer« sey, menacée par une flotte anglaise , partit pour la Hol* lande , sans avoir rien terminé. Les instances des comissai^ res écossais le suivirent à Bréda. Elles étaient faites au nom du parlement et de l'église, et mêlées de toutes les restrictions jalouseils que ces deux ordres pouvaient imaginer, pour que le rappel du roi autorisât leur pouvoir sans j rien ôt^r. L'abolition de l'épiscopat changeait le clergé écossais en un^ démocratie religieuse, qui avait toute la violence et tout l'aveuglement du despotisme populaire. Charles ^ hésita longtemps à se confier à des mains qui avaient livré son père; et il éprouvait ce que produit presque toujours la lenteur à prendre un parti dans une situation extrême. L'adversité ne s'arrête pas , pendant qu'on hésite sur les remè* des et sur les sacrifices ; et Charles , entraîné par de nou^ veaux malheurs , accepta bientôt plus honteusement quil n'aurait fait d'abord.
Cependant Montross, après avoir vainement sollicité lea secours des monarques alliés de Charles II , sans autre ai^ mée que quelques braves officiers qui s'attachaient à sa r6^ putation , animé par ce génie aventurier qui devient sublima lorsqu'il réussit , était débarqué dans le nord de FÉcosse, avec l'espérance d'y faire reconnaître son nom, jadis heureux , d'attirer les seigneurs fidèles, et de soulever le peu^ pie des montagnes. La présence de ce vaillant homme alarma les chefs presbytériens. Le marquis d'Argyle *, rival de Mont^ ross , et bien averti par sa haine de le craindre et de Festin mer, pressa les mesures du parlement. Le meilleur général du parti presbytérien fut envoyé contre lui. Trompé par son courage et par de fausses espérances, Montross s'enga^
' Ormonde's state papers , t. I , p. S68-40S. > Wliiteloke^s memorials, p. 138.
gea dans Fintérieur de l'Ecosse; mais il ne trouva plus le peuple qu'il y avait laissé. Les proscriptions et les vengeances du parti victorieux avait abattu le courage des plus fidèles. [1650.] Les seigneurs qui avaient appelé Montross lui manquèrent. Il recruta quelques montagnards mal armés, qui désertèrent au premier combat. Réduit à ce petit nombre de braves , qu'il avait amenés pour commander ceux qui se réunirent à lui , Montross se vit forcé de fuir. Livré par un seigneur qui lui avait donné retraite , il fut conduit à Edimbourg, au milieu de toutes les insultes que pouvaient imaginer des ennemis furieux et fanatique^. Giarendon a décrit avec éloquence les basses vengeances exercées sur cette noble victime. Le peuple ne put se défendre d'un sentiment de pitié, en voyant traîner par les rues cet homme, auquel les magistrats d'Edimbourg avaient remis, à genoux, les clefs de la ville , et qui , dans la guerre civile , n'avait jamais fait périr personne que sur le champ de bataille ^ Mais les prédicateurs , avec toute l'inflexibilité de la haine théologique , reprochaient au peuple ces faiblesses huoiaines , et cette compassion , qu'ils appelaient des mouvements de la nature rebelle. Whitelocke dit * que le parlement d'Ecosse pressa le supplice de Montross , pour prévenir les intercessions du jeune roi. Traduit à la barre du parlement, Montross montra dans sa défense cet amour de son roi, cet héroïsme d'honneur et de fidélité qui , dans de semblables épreuves , ne parait pas moins sublime que les vertus les plus vantées des anciennes républiques. Le génie implacable des sectes se montra dans la barbarie du jugement' porté contre ce vaillant homme. Il fut ordonné qu'il serait pendu à un gibet haut de trente pieds , et que ses quatre membres seraient attachés aux portes des principales villes du royaume. Son corps devait être brûlé sur la place de$-
> Whiielocke'8 memorials, p. 411, • Jbid., p. 439.
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tiaée à Fexécution des malfaiteurs , à moins que l'Église ne levai rexcommunication qu'elle avait portée contre lui. Entre la sentence et le supplice , les ministres ^ presbytériens se saisirent de Montross pour le tourmenter avec une obstination vraiment digne de l'enfer qu'ils lui promettaient. Après lui avoir annoncé que son supplice terrestre n'était qu'un prélude à sa damnation éternelle, ils offrirent de prononcer sur lui la prière qu'ils accordaient aux anatbèmes ; « Mon Dieu ! daignez toucher le cœur de ce pécbeur incor- «rigible, de ce parjure, de ce maudit. » Montross les remercia de leurs soins. Il ajouta qu'il était plus fier de porter sa tète sur l'échafaud , que d'avoir son portrait suspendu dans la chambre du roi. » Loin d'être fâché, dit-il, que mes « bras et mes jambes soient envoyés aux quatre villes du u royaume, je voudrais avoir assez de membres pour que, •c dispersés dans toutes les villes de la chrétienté, ils pussent « servir de témoignage à la cause pour laquelle je souffre. » Le lendemain Montross subit la sentence .du parlement. Malgré sa gloire et son innocence , il ne s'indigna pas de l'échafaud , il conserva dans ce moment un visage doux et serein, qui montrait que cette intrépidité contre la mort, et même contre les apparences de la honte , ne lui coûtait aucun effort sur lui-même. Il parla longtemps des vertus du dernier roi. Il fit l'éloge de la justice et de la bonté de Charles II, et recommanda aux Écossais de ne pas le trahir, eomme ils avaient trahi son père. On crut lui faire encore un outrage, en suspendant à son col, au moment de l'exécution, un livre qui contenait le récit de ses premières expéditions en Ecosse. Il répondit en souriant, que cette décoration lui allait mieux que l'ordre de la Jarretière. Ensuite, sans écouter les ministres puritains, ayant prié avec ferveur, il livra son corps au supplice. Le peuple, remarque White-
* Clarendon'fl hi«tory, p. 600«
fM HISTOIRE DE CKOHWELL.
Jocke , Ttt sa aort ayec beaucoup de regi et et de âottleur^ Le cardinal de Retz^ qni se eonnaissait en homoies, et qui M de?att pas s'enthousiasmer trop aisément pour les marw ijff^ de b fidélité, a dit de Montrosa, q«e c'était le seol homme qui lui ait rappelé l'idée de certains héros qua fon ne voit plus que dans les vies de Fbâtarque. M oatrosa était d'ailleurs un esprit heureux et brillant, sensible à la poésie, et nourri de ee que les lettres ont de plus touehanl et de plus élevé. La veille de sa mort, S mit en vers la mM» réponse que ridée de son supplice lui avait inspirée. Lorsque le charme des beaux*art& se rencontre dans une àme naturellement forte et grande , il sort de ce mélange les plus beaux modèles de la dignité humaine. C'était le oarac^ tére de presque tous les grands hommes de l'antiquité.
Il est difficile qu'un roi puisse jamais descendre à une plus triste humiliati(m que celle de Charles II , aetevant de traiter avec les meurtriers de Montross, et ^ recevant de leur part l'ironique assurance , qu'ils n'ont riea fiait en cela que pour son intérêt. Cette situation a beaucoup de rapport avec celle du roi Auguste, forcé d'abandonner le malheureux Patkul à la vengeance de Charles XII. C'est b pire de toutes les rançons , parce que la nécessité même ne l'empêche pas d'être avilissante* [16â&.] Ce calcul n'avait point échappé aux presbytériens d'Ecosse. Le parti le ptaa opposé à la royauté espérait même que Charles II n'aurait pas le courage de surmonter tant de honte» Ai*gyle * fM étonné d'apprendre que le jeune roi s'était embarqué, et qu'il avait éloigné ses chapelains anglicans pour mieux té* moigner son entière adhésion à l'Église presbytérienne. On se hâta cependant de lui faire signer le covenant^ avant qu'il eût mis le pied sur le rivage d'Ecosse. Argyle ' le reçut
' 'Whitelocke^s memorials , p. 44S.
• ClarendoD^s bûtory, p. 604.
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avec de grdnds témoignàgefs de respect. Mais en pdssant par la Tille d'Aberdeen ^ il yit suspendu aux murailles un des membres du malheureux Montross. Les seigneurs qui ravalent suivi s'étaient éloignés. On lui donna de nouveaux domestiques. Enfin les ministres puritains prirent possession du jeune roi, et, sous prétexte de l'instruire dans la vraie religion, ils ne le quittèrent plus un moment, l'assujettissant à leurs longues prières , et lui feisant observer le jeûne du samedi plus rigoureusement que les juifs n'observent leur sabbat. Il était accablé à la fois de tout le cérémonial du trône , et de toutes les servitudes du cloître. Si ce jeune prince aimable et gai s'avisait de rire un samedi \ ses incommodes gardiens , dans la plus humble attitude et les genoux en terre, lui adressaient de dures réprimandes. On le forçait d'assister à des prédications remplies d'injureâ contre les péchés de son père et l'idolâtrie de sa mère.
Du reste, cette cour nouvelle, uniquement occupée de la conversion du roi , ne lui donnait aucune part dans les affaires. C'était la politique du marquis d'Argyle, qui, du moins parlant au roi avec l'esprit et la grâce d'un courtisan, lui présentait seul un visage humain, au milieu de cette troupe d'ennuyeux fanatiques. Le jeune roi sans pouvoir et sans liberté, souscrivait à tout. A ce prix, il fat sacré dans Edimbourg, et l'on jura de le défendre. On fit des levées nombreuses; on augmenta ï'armée; mais Charles n'eut qu'une seule fois la permission d'y paraître.
Quelque impuissante que fût cette royauté , elle avait dû alarmer le long parlement , qui voyait tous ses projets arrêtés et démentis , la République nouvelle démembrée par la séparation de l'Ecosse, et le nom de Stuart réhabilité si vite par une couronne. S'il est rare qu'une révolution s'accomplisse dans un pays sans menacer les états voisins , il
• CUrendon^s history, p. 604.
était impossible , dans l'intime et naturelle dépendance de l'Angleterre et de TÉcosse , que la révolution fût assurée pour Tun de ces états , sans être commune à tous deux. Du moment où FÉcosse avait paru se rapprocher de Charles, le parlement d'Angleterre avait songé à la guerre et au rappel de Gromwell, qui avait déjà une première fois traversé plutôt que vaincu l'Ecosse. Cromwell, de retour d'Irlande, prit terre à Bristol, vingt jours avant que Charles II eût touché l'Ecosse , et il fut reçu avec toutes les marques d'une puissance bien autrement réelle que celle du jeune roi. Certains ^ flatteurs , race de gens, dit Ludiow, gui ne manque jamais dans les grandes assemblées^ demandèrent que l'on se pressât d'assigner au lieutenant*général une dotation de rentes , avant même son arrivée à Westminster. Beaucoup de membres du parlement et d'officiers de l'armée allèrent à sa rencontre, hors des murs de la ville. Il entra dans Londres au milieu d'un immense con* cours, et vint loger à White-Hall. On raconte que, quelqu'un lui disant : » Voyez quelle foule immense est venue u pour voir votre triomphe! » il répondit, avec un sourire très philosophique ^ : «Il en viendrait encore davantage u pour me voir pendre. »
Après avoir épuisé le cérémonial de sa réception , fait une visite à lord Fairfax ' , rendu compte de ses victoires en Irlande, et reçu les félicitations de l'orateur^, Cromwell s'occupa de FÉcosse. Le parlement arrêta, qu'il fallait attaquer les Écossais pour prévenir leur invasion. Quelques Presbytériens doutaient qu'on eût assez de motifs pour entreprendre cette guerre , au mépris du covenant^ accepté par les deux peuples. Fairfax, qui d'abord avait approuvé
« Ludlow^s memoirs, y. I, p. 312.
• Whitelocke's memorials , p. 441.
* /Wa., p. 442.