LIVRE SIXIÈME
Cromwell, informé durant ce débat, que la chambre était assemblée et qu'elle allait se dissoudre, rompit la conférence. Les députés qu'il reuToyait se rendirent à la séance et la trouvèrent occupée par l'examen d'un acte indifférent, qui devait entraîner d'autres débats et prolonger encore la session. Ludlow, qui était alors éloigné du théâtre des éTénements, et qui, par un sentiment naturel, aimait à charger de tous les torts le destructeur de la liberté , pré-tend que Gromwell ne voulut pas laisser à la chambre la popularité d'une démission volontaire , et qu'il eut la mauvaise foi de la chasser à l'instant où elle allait se dissoudre. [1655.] Mais , d'après le récit de Whitelocke , Gromwell ne choisit la violence qu'à la dernière extrémité. Cette supposition , plus vraisemblable . s'accorde mieux avec l'intérêt manifeste de Gromwell , et Fambitieuse fermeté du parlement.
Tandis que Gromwell , resté à White-Hall , après avoir congédié ses amis, attendait d'heure en heure la dissolution volontaire de la chambre, le colonel Ingolsby accourt lui annoncer que la chambre s'avise de délibérer sur un autre sujet, et qu'elle cherche à retarder ce dénouement. Gromwell, dans un transport de colère, fait commander quelques compagnies de grenadiers , marche à leur tête à Westminster, distribue les soldats dans le vestibule , près de la porte, et entre brusquement dans la salle. Gependant il s'asseoit, il écoute , et de sa place fait signe au major Harrisson de s'approcher. Le temps ^ est venu, dit-il : le parlement est assez mûr pour être dissous. Le major racontait lui-même à Ludlow qu'il répondit : Monsieur, c'est une grcmde et dangereuse entreprise, et je vous prie dy faire une sérielle attention, avant de vous y engager. Gromwell parut se calmer : quelques minutes après , il se lève : C'est le temps, dit-il à Harrisson , il faut le faire; et interrompant la discussion , il commence une invective contre le
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parlement, lui reproche, dans les termes les plas outrageants, «c de n'avoir pas.de cœur au bien public, d'embras- « ser les sales intérêts des Presbytériens , de soutenir la H tyrannie des Légistes, de s'éterniser dans le pouvoir, et « d'être un instrument indigne, que le Seigneur a rejeté. ii Il semblait, en parlant, tout hors de lui et tout agité de ftireur. Dans le trouble de cette scène, la chevalier Wentworth prend la parole , pour s'étonner qu'un discours si peu convenable soit adressé au parlement, et, ce qui est pfais extraordinaire, sorte de la bouche d'un homme que la parlement avait comblé d'estime et d'honneur. Mais GromwtH s'élançant au milieu de la salle : uéUez, allez, dit-il, je métrai fin à votre babil. Puis courant çà et là , et frappant du jried : Fous n'êtes phts un parlement, s'écrie-t-il : Je terminerai vos sécmces. Qu'on les fiasse entrer! qu'on les fasse entrer! A ces mots , la porte étant ouverte par l'huissier même du parlement, le lieutenant oolonet Wotsey parait à la tête de deux files de mousquetaires qui parcourent la salle. Le chevalier Yane , l'un des meilleurs répul^ains de rassemblée, dit à haute voix : Que ce procédé n'est pas légal , qull est eontraire à tout prineipe. Gromwell s'emportant à de nouvelles injures, s'écrie, comme un homme égaré : Chevalier Henri Vane, Henri Vane, le Seigneur me déliture du chevalier Fane! Puis regardant Martin Wentworth , il dit , dans un langage plus cynique : Foiki des déboêuchés ; à d'autres : Feiei des ivrognes) à d'autres : Foioi des hommes infuses et corrompus, des chrétiens secmdaleuûs. Puis montrant la masse de l'orateur : OPez de là cette marotte, dit-il.
Pendant ce tumulte, Forateur était demeuré immolrile dans sa chaire. Le major Harrisson vint à lui , et l'avertit d'en descendre. L'orateur ayant répondu qu'il ne eéderait qu'a la force. Je vous prêterai mon bras, dit Harrisson , et il le tira violemment de son siège. Cependant Criunvi^ell
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ébuit à la fipulB des membres un parlement : u C'est vous nqui m'avez forcé de faire cçla, ear j'ai cherché nuit et % jour le Seigneur, afin qu'il me fit mourir plutôt que de « m'emj^ofer à l'eséeution d'une telle œuvre. )» Allen , mèœiire du parlement et autrefois trésorier de l'armée , hasarda de répondre que les choses pouvaient encore se réparer , qu'il suffisait d'éloigner les soldats et de rapporter la fuaese. Mais Cromwell, dans une nouvelle fureur ^ , {Hrenant tout à coup Allen à partie, Faccusa d'être redevable de cent mille livres sterling , le menaça de le poursuivre, et le fit arrêter par un soldat ; ensuite il donna des ordres pour enlever tous les papiers de la chambre ; il arracha luimén|e au clerc le projet de Facte de dissolution ; et, après avoir vu sortir devant lui tous les membres , il fit fermer les portes , et se retira dans le palais de Wbite-Hall ^.
Ainsi tomba le pouvoir de ce parlement, qui avait renversé le tr6ne. Sa chute fut généralement agréable à F Angleterre, fatiguée de sa durée tyrannique. Les royalistes triomphèrent de cet événement comme d'une vengeance ; quelques-uns en tirèrent des probabilités favorables à leurs vœux; beaucoup d'autres, sans se faire illusion sur les projets de Cromwell, et détestant son crime, pardonnèrent à son despotisme, et virent, avec une aveugle joie, cette liberté, qui leur avait été si fatale , punie et humiliée par la main d'un oppresseur.
Les hommes indifférents et éclairés, s'il y en avait alors , ne purent apercevoir dans cette catastrophe que le dénouement honteux et inévitable de toute révolution qui, renver-
■ Ludlow's ipemoirs, V. II, p. 458.
' te leBdemain , on trouva écrit sur la porte de la ehambre : Maisoit a lover «OH «Eimi^sp» Ce burlesque coup d^état fut aiinopcé de la manière suivante, dans le Mercuriui politicu^, gazette autorisée : « J^e lord-général a développé dans le parlement divers motifs pour fixer immédiatement le terme des séances , ce qui a été fait sans difficulté. L'orateur et tous les membres s'étaient retirés. Les causes de cette mesure seront probablement publiées sous peu de temps. » (p. 323.)
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sant Tordre social, tombe elle-même sous le jong de la forœ qu'elle emploie. Ce parlement, destructeur de la constitution de l'état , violateur des lois qu'il avait faites , persécuteur de ses propres membres , ce parlement que tant de proscriptions successives , et l'intervention des soldats réclamée par les Indépendants , avait réduit à une minorité sans force et sans droit, ce parlement, dont la durée, dont le nom même était une usurpation, n'avait au fond aucune plainte légitime à faire, et subissait l'exemple qu'il avait donné. Le jour où les Indépendants firent mettre des gardes à la porte de Westminster, firent chasser, firent arrêter leurs collègues par les dragons du colonel Pride, ce jour-là ils justifièrent d'avance Gromwell, ils méritèrent ce qu'ils souiFrirent. Et par une circonstance remarquable , ce premier attentat contre la liberté du parlement avait été l'époque et l'occasion du grand crime contre le trône , dont la chute entraîna bientôt les derniers débris de la puissance civile, et le parlement lui-même.
Un républicain célèbre , auquel Montesquieu fait le reproche, applicable à beaucoup d'autres, de rCamoir cherché la liberté qu'après Pa/v(âr méconnue, Harrington^ qui siégeait dans cette assemblée si violemment détruite, avoue qu'elle formait une oligarchie sans contre-poids et sans règle. Il va même jusqu'à célébrer la violence exercée par celui qu'il appelle ^ un victorieux capitaine, un incomparable patriote; et il lui suppose la généreuse ambition, il le flatte de la gloire de ressembler à Lycurgue, en se faisant l'unique législateur d'un peuple , pour lui donner plus sûrement la liberté. Milton prodiguait à Gromwell les mêmes éloges, en affectant la même confiance. Ces prières^, ces adulations adressées à un général tout-puissant pour obtenir de lui cette liberté qui ne se donne pas , amusèrent
* Commonweaith of Oceana, p. 49.