‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 10 sur 52 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LES GRANDES PENSEES DE L AET DES YERS NE SE CONÇOIVENT QUE DANS LES PREMIERES ANNÉES DU JEUNE AGE. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR l'oRIGINE DES LANGUES ACTUELLES EN EUROPE. LES TROUVÈRES , LES TROUBADOURS. FRÉDÉRIC II ENCOURAGE

LA TROVATORJjé, FLORENCE S ILLUSTRE DANS LA POESIE , ET n'autorise chez ELLE QUE d'uNE MAIN SU POLITIQUES QUI SE MULTIPLIENT EN ITALIE.

Il nous a fallu , pour compléter Fanalyse de la Viia nuo^a j où Dante annonce les secrets de ^s désirs et de ses projets ; il nous a fallu , parce que cet ouvrage décrivoit d^une manière spéciale Pétat du cœur et la chaleur des pensées de Dante dans son jeune âge , et que cette première production embrassoit les faits jusqu^à Tannée 1291; il a fallu anticiper sur quelques événemens de la vie du poète , qui vont reprendre leur place. Le récit de la Vita nuoi^a une fois commencé , je n^ai pas eu le courage de le suspendre. D^ailleurs, en poursuivant notre tache , nous nous appuierons sur des circonstances que le poète a révélées , et ainsi nous invoquerons des témoignages plus sûrs que ceux mêmes des historiens.

Ici, avec M. César Biilbo, nous remarquerons qu^on a universellement observé que , si plus tard dans la vie on conçoit Tidée d^une foule d'ouvrages, les grandes poésies , les sublimes pensées de Part des vers ne se conçoivent que dans les premiers temps du jeune

âge. En quelle année Dante pensa-t-il à sa diifine comédie y dont il nous tarde de parler (nous aurons , du reste, le sang-froid nécessaire , la rigueur méthodique que prescrit notre littérature , pour n^aborder ce sujet que lorsquHl se présentera de lui-même dans notre travail) ? En quelle année le plan même vague et indéterminé du poème sacré vint- il préoccuper Alighiéri ? Le précieux morceau que nous venons de rapporter, Tannonce d^une grande œuvre à laquelle il se livrera , si sa vie se prolonge , grâce à celui par lequel toutes les choses vii^ent , portent évidemment la date du 9 juin 1291, puisque Béatrix étoit morte ce même jour en 1 290 , et alors , en 1 291 , Dante avoit vingt-six ans. — Certainement, diaprés les faits rapportés dans la f^ùa nuova , Dante doit être compté parmi les enfans précoces , puisqu^il étoit amoureux et poète à Fàge de neuf ans. De toute manière, sa première vocation, sa première étude fut la poésie.

Ayant à parler de la poésie (1), nous n^entreprendrons pas de discourir longuement sur la langue italienne et sur Part des vers si élégamment cultivé dans rheureuse Péninsule. Cest une histoire qu^ont suffisamment fait connoitre en deçà et au-delà des Alpes , les travaux de Crescimbeni , du Quadrio , d^Andrès, de Muratori, de Tiraboschi, de Comiani, de Ginguené, de M. Sismondi et de M. Fauriel. Puisque je me dispense ici d^une tâche qui me seroit agréable , et à laquelle je me suis livré avec ardeur dans VHistoire de t Italie {11)^ je pourrois ajouter au moins la mention succincte de mes propres veilles, mais souvent :

// tacere è bello.

(1) Balbo, loin. I, pug. 79.

(j) V Italie. Paris, Didot , i835.

Il y a cependant des réflexions qu^on ne peut passer sous silence.

Parmi tous ces écrivains (i), Muratori, à Fordinaire inférieur pour uqe sorte d^aménité dans Fexposition, prévaut ensuite par la multiplicité des preuves et la profondeur des aperçus. Tout le monde sait que la langue italienne est née, comme toutes les autres langues européennes, du mélange de Fantique langue latine en usage chez les Romains, avec la langue allemande qui a été apportée par les couquérans Germains. L^élément germanique abonde dans chaque langue, d^autant plus que s^augmenta le nombre des bandes qui envahissoient le territoire objet de leur cupidité.

Ainsi Pélément germanique domine plus dans la langue anglaise qui est encore la langue de Via ou du tes : il se retrouve dans la langue française septentrionale, ou langue d^oi/, dans la langue française méridionale, ou langue d^oc, et il a pénétré également dans la langue espagnole et dans la langue italienne, qui sont les langues du si.

En Italie, le mélange naquit à Fépoque des premières irruptions des Germains, ou des peuples qui avoient entraîné les Germains à leur suite , vers le v* siècle. On en reconnoit des traces croissantes dans les lois barbariques du vu** siècle, dans le fameux serment bilingue des fils de Louis-le-Pieux, qui appartient au IX" siècle, et peu à peu dans des documens qui nous restent du x" et du xi"* siècle.

Mais entre toutes ces langues du moyen âge, qui avoient alors plus d^affinité entre elles qu^elles n'^en ont aujourd'hui, et qui sont comprises sous le nom

(i) BalbOy tom. I, pag. 80.

de langue romane ou de langue romance^ les premières compositions littéraires qui nous sont restées sont sans doute les poésies du xi*' et du xii* siècle, écrites en France ou hors de France, en langues françaises ^oil ou d^oc, et chantées par les rapsodes appelés généralement trouvères ou troubadours. Les plus anciens furent les trouçères de la langue d^oiL Dans ce nombre on comprend un comte de Champagne, Richard, roi d^ Angleterre, et peut-être Tempereur Frédéric Barberousse. On sait par leur histoire que des vers en cette langue d^oU étoient chantés dans tout le nord romance et même allemand ; c^est une justice qu^il faut rendre à la langue des Français. Nous avons vu plus haut quHl y eut même des Italiens qui vinrent à Paris, écrire en langue dHoil ou même de si; car nous n^avons pas oublié les louanges adressées à Louis IX par Brunetto , maître de Dante. Mais le voisinage des Arabes qui florissoient alors en toutes sortes de sciences et de poésies donna à la langue à^oc une plus harmonieuse douceur. On rechercha davantage les troubadours, qui furent attirés et magnifiquement accueillis vers le commencement du XIII' siècle dans les splendides cours des comtes de Toulouse et de Provence. Nous verrons Dante louer Daniel Arnaut et le faire parler dans sa propre langue provençale.

Pendant le xiii" siècle, la science des troubadours {la trovatoria) fut récompensée avec libéralité à la cour de Frédéric II en Pouille, et en Sicile où Ton parloit la langue du si. Alors les meilleurs troubadours Italiens furent Siciliens. On vante Frédéric II lui-même, Pierre des Vignes, Ciullo d^Alcamo, Pierre d^Altino. Dans le reste de Tltalie, il y avoit aussi des poètes. Saint François d^ Assise est auteur d'^un hymne

au soleil. Frà Pacifico fut, comme saint François, r&r ligieux et poète. Guido Guinicelli les surpassa tous à Bologne qui étoit, depuis long-temps, comme Ton sait, un centre des lettres; Guido, mort en 1276, ne fut pas connu de Dante, qui le déclare inférieur à Daniel Amant.

Florence ne tarda pas à s^illustrer par les progrès qu^elle faisoit chaque jour dans les arts, les sciences, Fétude de la prose vulgaire, de la poésie, et tout ce qui annonce la civilisation. Cependant la Toscane étoit entrée, peut-être plus tard que les autres villes italiennes, dans cette camère où elle de voit acquérir tant de gloire. Pourquoi Florence n^avoit-elle pas devancé plutôt ceux qu^elle devoit surpasser ? Nous savons qu^elle n^eut un gouvernement particulier et le nom de comune que dans le xii* siècle : elle ne sollicita les régales qu^au commencement du xiii*. La dernière, elle se divisa en guelfes et en gibelins, en nobles et en plébéiens ; elle ne prenoit pas rapidement la voie funeste qui conduit à la tjrrannie populaire, ou à celle d^un seul. Les autres villes avoient dépensé leur jeunesse politique en essais, en confiances absurdes , en châtimens désordonnés. Florence jusqu^alors profitoit des fautes de tous , et n^admettoit que les avantages de Texpérience tentée par les voisins. D^un côté, on fléchissoit sous une vieillesse précoce (1) ; de Pautre on conservoit encore une adolescence forte sans témérité ; ailleurs on s^étoit précipité dans la révolution comunalej avant que la civilisation fût en état d^en tirer profit ; à Florence on entreprit, dans les commencemens, de n^autoriser les changemens que d^une main sûre. O sage Florence, tu sa-

(i) Balbo, tom. I, pg. 86.

vois donc alors un gi*aud secret politique ! Quand les révolutions sont longues , sans intermittence et sanguinaires , elles ennuient , elles fatiguent , elles tourmentent, elles exaspèrent les peuples. Une révolution raisonnable, demandée par toutes les classes, et surtout plutôt par rhumanité que par Penvie, par le désir du bien-être de tous que par Torgueil ; une révolution où tout est fait, pour ainsi dire, le même jour, sans avoir à y revenir, produit ces masses de convictions tutélaires et conservatrices que Ton reconnoit en Hollande, en Suisse, dans le vieux Portugal, et que nous n^avons pas encore aperçues dans notre Trance, où la révolution commencée il y a cinquante ans dure encore , comme a dit M. deTalleyrand dans sa dernière lettre au Saint Siège.

Page 1