‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 9 sur 52 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

DANTE RECONNOÎT QUE SON PREMIER SONNET ATTIRE l'aTTENTION DES HOMMES ILLUSTRES QUI FLORISSOIENT EN TOSCANE. IL VOIT BÉATRIX DANS UN TEMPLE ET FEINT d'aIMER UNE AUTRE DAME. UN JOUR BEATBIX REFUSE LE SALUT A DANTE. BÉATRIX ÉPOUSE MESSER SIMON de' BARDI. BÉATRIX MEURT. DANTE FAIT VOEU DE DIRE UN JOUR DE CETTE FEMME BENIE CE QUE l'oN n'a JAMAIS DIT DE PERSONNE.

Alighieri continue ses révélations. Le vrai jugement qu^il falloit porter sur ce songe ne fut alors dévoilé par personne; u mais aujourdUiui, il est clair pour les esprits les plus simples. » 11 ne dit pas que Dante di Majano, mécontent de voir un rival débuter ainsi dans la carrière de la poésie, lui conseilla dans une réponse de se faire soigner par des médecins. On reconnoit généralement que malgré Pextrême jeunesse de Dante, ce sonnet attira Fattention de tous les hommes de talent qui florissoient alors en Toscane. Il y a certainement dans ce cœur sanglant si cruellement déchiré quelque chose qui révèle ce que deviendront dans un autre temps les compositions du poète.

Cette vision occupa tellement Fimagination du jeune Florentin, que sa santé en fut altérée : il ne fut plus si aisé de cacher le nom de Fauteur. Des curieux pleins d^envie vouloient savoir quel étoit J^objet qui Favoit rendu si passionné.

« M'apei'cevant des mauvais desseins de plusieurs , je leur répondois par la volonté de rameur qui ine commandoit selon le conseil de la raison , car je portois sur mon visage un tel signe du ravage de l'amour qn'il ne pouvoit être caché. Quand ik m'interrogeoient ainsi : m Mais pourquoi cet amour t'a-t-il « détruit si misérablement ?» je les regardois en souriant , et je ne disois rien.

«I II arriva un jour que cette gracieuse fille étoit assise dans un temple où l'on entendoit des paroles de la reine de la gloire , et moi j'étois placé dans un lieu d'où je contemplois ma béatitude. Entr'elle et moi , sur la même ligne , étoit assise aussi une autre jeune fille d'un visage agréable , laquelle me regardoit souvent , surprise de mes regards qui paroissoient lui être adressés. Beaucoup de spectateurs remarquèrent qu'elle me regardoit. En me retirant , j'entendis que Ton se disoit : « Voyez comme cette femme détruit cet infortuné ! » Ensuite on la nomma , et je reconnus qu'on désignoit celle qui étoit entre ma délicieuse Béatrix et moi. Alors je pris courage , apprenant que mon secret n'étoit pas découvert à d'autres , malgré mes regards. Je pensai à défendre la vérité par cette seconde femme , et je fis tant en peu de jours , que des personnes qui parloient de moi crurent avoir surpris mon secret. Derrière cette femme , je me cachai des mois et des années , et afin de mieux tromper je fis pour elle quelques vers, que je ne répéterai pas ici. Je dis encore que , dans le temps où cette femme étoit le rempart d un si grand amour , il me vint dans la volonté de publier le nom de ma Béatrix , mais accompagné des noms de beaucoup de dames , et particulièrement du nom de celle dont on me croyoit occupé. Je choisis les noms de soixante des plus belles dames de cette ville , où le haut Sire avoit fait naître l'objet réel de ma passion , et je composai une épître sous la forme de sirvetue. Je n'aurois pas rappelé ce fait , s'il n'étoit pas arrivé que le nom de ma donna ne tomba que sur le nombre neuf, à travers les noms de toutes les femmes. »

La dame qui aidoit Dante à cacher ses sentimens étant partie de Florence, il se chagrina de la privation d'une défense si adroite. Il continua d^affecter les mêmes sentimens, et lui adressa un sonnet. Une

partie de ce sonnet avoit pour but de chanter la vraie et non la fausse amie. Ce morceau de poésie est plus perfectionné que les précédens. Dès ce moment, Dante fut appelé publiquement le poète.

H Quelque temps après le départ de la gente dame , suo schermo ( son rempart ) , le plaisir du seigneur des anges fut d'appeler à sa gloire (1) une femme jeune et d'une agréable figure, qui avoit joui d'une réputation de beauté dans la ville. Je vis son corps étendu sans l'ame , au milieu de beaucoup de femmes qui pleuroicnt ; alors je lui adressai des vers , me rappelant que je Tavois rencontrée faisant compagnie à ma gracieuse dame. »

Sur ce sujet , il composa deux sonnets. On y trouve des expressions remarquables que , plus tard, on rencontrera dans un ouvrage bien autrement important. Puisque Dante a écrit , sur de telles circonstances de sa vie , ces sortes de mémoires , continuons de respecter ses écrits.

« Il arriva, bientôt après la mort de cette dame, que je dus partir de Florence , et me diriger vers la partie où s'étoit retirée la gente dame qui avoit été ma défense. Je n'allois pas cependant aussi loin. Quoique je fusse dans la société de plusieurs , ce voyage me déplaisoit tellement , que je ne pouvois apaiser l'angoisse ressentie dans mon cœur \ car ce départ m'éloignoit de ma béatitude. - Alors le doux seigneur, qui me dominoit par la vertu de Béatrix , m'apparut dans mon imagination , comme un pèlerin légèrement babillé de drap commun. Il me sembloit accablé et contemploit la terre. Quelquefois ses regaixls se tournoient vers un fleuve limpide , dont le cours étoit précipité le long du cbemin que je suivois. »

Dante déclare ensuite que TAmour lui apparut et lui dit que la femme qui avoit été sa défense ne re-

[i) Opère minori di DatUe. Florence, i839, tom. III, pag. 276.

viendroit plas , et qu^il en susciteroit une autre dont il prononça le nom. On doit croire que Fauteur fait ici allusion au voyage ordonné par sa famille, qui Fenvoyoit étudier à Bologne. A son retour, il se mit à chercher la dame qui devoit lui servir de nouvelle défense^ et dont FAmour lui avoit dit le nom dans le Chemin des soupirs.

« Afin que mon discours soit plus bref, je dis qu'en peu de temps je la fis mon rempart , et que trop de monde en parloit hors des termes de la courtoisie , ce qui me pesoit quelquefois très-durement. Par suite de ce bruit qui me vouoit à l'infamie, la céleste femme , qui fut pour moi la destructrice de tous les vices et la reine des vertus , passant un jour devant moi , me refusa son doux salut , ce salut dans lequel consistoit toute ma félicité. Sortant ici un peu de ce que je me proposois de dire , je veux donner à entendre ce que ce salut avoit la force d'opérer en moi. Je dis que lorsque ma dame apparoissoit de quelque côté, alors par Tespérance de l'admirable salut , il ne me'restoit plus aucun ennui ; il me survenoit une flamme de charité qui me faisoit pardonner à quiconque m'auroit offensé. Si alors on m'eût demandé quelque chose , j'aurois répondu seulement , « jimour » avec un visage coloré d'humilité. Quand la dame étoitau moment d'accorder ce salut , un esprit d'amour, détruisant tous les autres esprits sensitifs , poussoit au dehors les foibles esprits de la vue, et leur disoit : « Allez « honorer votre dame ; » et lui alors venoit occuper leur place dans l'orbite. Qui auroit voulu connoître amour, le pou voit en regardant le tremblement de mes yeux ; et quand cette gracieuse dame accordoit le salut , non-seulement amour ne pouvoit lui-même altérer une ineffable béatitude , mais , par une sorte d'excès de douceur, il devenoit tel , que mon corps, qui étoit sous son empire , plusieurs fois se mouvoit comme une chose pesante et inanimée. Ainsi il apparoit manifestement que dians ce salut habitoit une béatitude , laquelle souvent excédoit et surpassoit mes forces. »

On a vu que Béatrix refusa le salut à Dante; il pense que ce refus est la peine due à tant de super-

chéries pour cacher sa passion. Peut*étre n^a-t-il pas voulu dire qu^il étoit menacé de voir Béatrix accordée en mariage au fils d^un ami de son père. Plus bas, Dante semble expliquer la douleur qu^il ressentit , après que ce mariage eut été célébré. Le poète raconte quW de ses amis le conduisit à une noce. Beaucoup de dames dévoient faire compagnie à la sposa. On n^admettoit pas à sa table les jeunes filles. Dans le nombre des invitées, il reconnoit Béatrix. Elle étoit alors réponse de messer Simon de^ Bardi , chevalier. Un biographe assure que ce mariage eut lieu en 1287. Dante devoit avoir vingt-deux ans. A la vue de Béatrix, il se trouble, fuit le monde, et compose de nouveau des vers plus tendres. Bientôt la fièvre Faccable. Il a des visions. Il voit dans un songe des anges qui chantoient Hosanna in excelsis. Un ami étoit venu lui dire : « Ton admirable dame est partie de ce sïè-^ *c cfe. » Alors son cœur, oùjl y avoit tant d^amour, lui djsoit : «r II est vrai que notre donna est étendue (( morte. » Il lui sembla voir sa dame morte. Des femmes alloient lui couvrir la tête avec un voile blanc. Sa figure avoit tant de calme, qu^elIe paroissoit dire : «c Je commence à contempler le principe de toute (( paix. » Dans cette imagination, il lui arriva tant d^humiiité, qu'il appeloit la mort ets'écriôit: «Viens (( à moi et ne sois pas discourtoise ; tu dois être <( a^éable, puisque tu règnes sur ces traits. Viens à «moi qui te désire. Tu vois que je porte déjà ta « couleur. » Quand il eut vu accomplir tous les douloureux offices, il lui sembloit qu'ail rentroit dans sa chambre, qu^il regardoit le ciel, et qu'ail disoit : « O u ame fortunée ! comme il est heureux celui qui te u voit ! w

L^auteur adresse une louange nouvelle à Béatrix , et

rappelle les surprises qu^elle produisoit, quand elle paroissoit dans les rues de Florence. Les foules couroient pour la voir, une délicieuse joie agitoit les cœurs. Lorsqu'elle se trouvoit près de quelque habitant , alors il sentoit tant de vertu entrer dans son cœur, qu'il n'osoit lever les yeux , ni répondre à son salut. Beaucoup de personnes qui ont fait cette expérience pourroient le garantir à qui ne le croiroit pas. Elle, couronnée de tranquillité gracieuse , s'en alloit , ne montrant aucun orgueil de ce qu'elle voyoit et de ce qu'elle entendoit. Plusieurs disoient quand elle étoit passée : a Ce n'est pas une femme , c'est un des plus ff beaux anges du ciel. » D'autres disoient : <( C'est une <f merveille ! qu'il soit béni le Dieu qui sait si admiranblement opérer! » Elle se montroit si noble et si remplie de toutes les beautés , que ceux qui la voyoient comprenoient en elle une douceur honnête et suave qu'ils ne savoient exprimer. Aucun ne pou voit la contempler sans laisser échapper un soupir. Dante alors compose un autre sonnet qui renferme les éloges que nous venons de rapporter.

Dans le sonnet suivant , d'une aménité encore plus délicieuse , l'auteur semble oublier Béatrix , pour ne décrire que les charmes des femmes qui l'accompagnent , et qui reçoivent d'elle les attraits les plus purs. La suavité poétique ne peut aller plus loin ; il n'est plus question que de ce qui procède de Béatrix , de ce qui l'aime, de ce qui lui fait cortège. Jamais, jusqu'ici , les mouvemens de sensibilité de Tauteur n'ont été portés à un degré plus exalté. Les femmes qui s'avancent avec Béatrix sont tenues de remercier Dieu de la grâce qu'elles empruntent à leur reine , grâce qui n'est tachée par aucun sentiment d'envie.

Il n'^étoit que trop vrai que Béatrix devoit mourir.

Son frère vient trouver Dante , et le prie de consacrer des vers à la mémoire de cette femme si tendrement chérie. Dante exhale sa doulem* : n Vous m^en- (I tendrez appeler souvent la femme qui s^est envolée If dans le séjour digne de sa vertu ; vous m^en tendrez « mépriser cette vie où Ton est privé de son salut. »

Toujours ce salut; et jamais cette idée si simple, si sage, si neuve, ne paroit ramenée avec affectation. Il y a un sentiment de gratitude , de bonheur, de désintéressement , de délices , qui assure un charme perpétuel à ce souvenir.

Plus loin , la même pensée se reproduit, mais dans une sphère plus élevée : « La force gracieuse de sa « beauté s^éloignant de notre vue , est devenue une (f autre beauté spirituelle et immense , répandant au tf ciel une lumière d^amour qui salue les anges. »

Les scènes rapportées dans la f^ùa nuoua , s^étendent jusqu^à Tanniversaire de la mort de Béatrix. Ici Dante nous apprend que, dans sa douleur, il dessinoit des anges sur certaines tablettes. Surpris dans son travail par des personnes qui venoient le visiter, il ne les vit pas s^approcher. Quand il les aperçut, il se leva , sHnclina, et leur dit : « Il y avoit tout à Theure (( quelqu^un avec moi , et par suite je pensois. » Les visiteurs partis , il reprit ses dessins d^anges.

Quelque temps après , ses douleurs avoient altéré ses traits. Craignant d^ètre découvert , il leva les yeux un jour dans la rue, et remarqua une jeune femme qui, d^une fenêtre, le regardoitavec un sentiment de tendre compassion. Il se retira et composa un sonnet, ou il prioit cette dame de ne le croire ni foible ni afSigé. Il rencontre encore plus tard cette femme. Elle avoit la fi^^re pâle comme Béatrix. Un mouvement de plaisir saisit le poète ; il chante celte couleur d^amour (la pâ-

leur) , ces traits exprimant la pitié , qui prennent le visage d^une femme chérie , pour le consoler. Il reproche ensuite à ses propres yeux Pinfidélité dont ils se rendent coupables. Dans cette bataille de pensées , les soupirs Taixablent. La figure de la femme consolatrice est-elle envoyée pour que la vie de Dante se repose ? Le supplice de ce fou d^amour qui appeloit aussi adversaire de sa raison cette femme qu^un moment il avoit supposé suscitée par Béatrix , doit cependant avoir un terme. La céleste Béatrix apparoit à son ami , puis une distraction se présente et le préoccupe. Des pèlerins traversent Florence pour aller à Rome voir V image bénie que Jésus- Christ nous a laissée ici bas comme empreinte de sa noble figure (la relique de la sainte face). La vue de ces pèlerins paroit faire nai tre dans Tespritde Dante un vifdésirdevisiterRome.

Le dernier sonnet retrace avec plus de passion Tadmiration que le poète a conçue pour Béatrix. Nous devons ajouter que, dans le cours de ses diverses inspirations , il a toujours annoncé en prose ce qu^il alloit dire , et ensuite il Texprime en vers.

Nous sommes arrivés à la conclusion de la F'ita nuova.

M Après avoir terminé ce sonnet , il ni'apparut une admirable vision , dans laquelle je contemplai un spectacle qui me décide à ne plus parler de cette femme bénie tant que je ne pourrai traiter de ses grâces plus dignement. Je tâche d*atteindre ce but, comme elle le sait bien elle-même. Désormais, si tel est le plaisir de celui par lequel toute&les choses vivent, que ma vie se prolonge quelque temps , î*espère dire de cette femme bénie ce qu'on n'a jamais dit de personne ; ensuite , qu'il plaise au seigneur de toute courtoisie que mon ame puisse aller voir la gloire de son amie , c'est-Â-dire de cette bénie Béatrix , contemplant glorieusement celipi qui est béni dans tous les siècles ! »

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