CHAPITRE XI
DANTE SE FAIT INSCRIRE SUR LA MATRICULE DE l^ ART DES MEDE- CINS. IL Y AVOIT A FLORENCE SEPT GRANDS ARTS ET QUATORZE ARTS DE SECOND ORDRE. DANTE EST CHARGE DE DIVERSES AMBAS- SADES. IL n'est pas certain QUE DANTE AIT, AVANT SON EXIL, VISITÉ LA FRANCE.
On vient de citer Machiavel. Cet historien d^un si grand génie donne ici pour Tun et pour Tautre parti les argumens quHl croit propres à les convaincre. Il dit aux nobles : a Vous êtes les moins nombreux, céi( dez, la foule vous accableroit. » 11 dit au peuple : « Vous êtes en plus grand nombre, mais quelquefois a le petit nombre a vaincu le grand nombre. » Cela est bien dit, pourvu que les deux représentations ne soient pas entendues à la fois par les deux partis ; mais de tels palliatifs n^apaisent pas les factions. Leur violence doit avoir son cours. Dante, qui sans doute en sa qualité de grand marchoit alors avec les nobles , se trouvera obligé de capituler ; puis amené à entrer dans les affaires, il parlera comme les religieux et les nobles prudens à qui Machiavel fait dire des paroles si pacifiques. Et puis Tinfortuné Dante recevra-t-il le prix de tels conseils et d'un si magnanime désir de rendre la paix à la patrie ?
Dans ^registre de Fan 1297, nous voyons notre poète inscrit sur les matricules de Vart des médecins
et des pharmaciens, le sixième art des arts majeurs (i). Il falloit qu& tout citoyen fût inscrit dans un des arts de Florence, tout en n^exerçant pas la profession de cet art.
Voici Tarticle qui le concerne : a Dante d^Alighieri, If degli Aldighieri , poète florentin. )> On voit donc quelle a été Tinutilité des efforts de quelques biographes qui ont recherché si Dante a été médecin ou pharmacien. Il n^'a exercé aucune de ces professions; mais cédant à un de ces mezzo termine auquel ont
(i) On trouyera peut-être ici avec plaisir une note sur ce que, dans l'administration , on appeloit les art» à Florence j il y avoit vingt-un arts ( tarti ) > sept grands arts et quatorze arts de second ordre.
Les sept grands arH étoient : i* les juges et les notaires ( on appeloit jugss à Florence tous les docteurs ès-lois) ; a** les maicbands ou Vart de cuHmuUa ( cet art prenoit le nom de calimaia du nom de la rue où logeoient ces roarcliands , et qui étoil anciennement appelée Caiie maia) ; ils yendoient en détail des étolTes de laine , de soie , et ce que nous nommons en France rouenneries et merceries ] ; S» les banquiers ; 4** ^^^ febricans de laine ; 5« les fabricans de soie ; 6"* les médecins et les pharmaciens ; 7* les fourreurs.
Les quatorze arts de second ordre étoient : lo les bouchers; a» les cordonniers ; 3" les forgerons ; 4^ ^^ regrattiers ou débitans de sel ; 5* les maçons et les tailleurs de pierres ou appareilleurs ; 6" les marchands de vin ; 7<> les aubergbtes ; 8*^ les marchands d'huile , les charcutiers et les cordiers ; 9** les chaussetiers ; 10" les marchands de cuirasses ; 1 1* les serruriers; 1 2« les marchands de cuir; 1 3** les marchands de bois; 1 4** les boulangers.
Les premiers arts s'appeloient arts majeurs, les seconds, aris mineurs. Tout citoyen quelconque , qu'il exerçât ou non un de ces arts , devoit en choisir un dans lequel il se faisoit inscrire. Il y avoit certainement à Florence beau-> coup d'autres professions distinctes , mais chacune de ces dernières étoit tenue de faire partie de l'un des aris mineurs.
Cliaque art avoit sa maison d'assemblée où il se réunissoit pour élire ded syndics , des consuls. Les chefs de chaque art avoient des places d'honneur dans les cérémonies et dans les processions. Après bien des débats , il fut convenu que le gonfalonier de la république seroit choisi parmi ceux qui appartenotent aux arts majeurs , et que dans les quatorze aris mineurs , on choisiroit le quart des magistrats de la ville. — 11 y avoit des nobles qui , pour se populariser , s'étoicnl fait inscrire dans les arts minems« ^oy. Varchi , et mon ouvrage intitulé : Machiavel, son génie et ses errem , toro. Il, pag. 65.
recours les gouvernemens où le peuple a une grande autorité, Dante se fit recevoir dans le sixième art majeur , qui par la gravité des fonctions des premiers membres de cet art répondoit le plus à la gravité du Noble et du Poète.
11 est certain que cette inscription ouvroit à Dante rentrée dans la magistrature , puisqu^ainsi il pouvoit devenir même gonfalonier.
La fortune parut servir cette détermination ; il fallut dès ce moment que le gouvernement consultât Dante dans toutes ses affaires, si Ton avoit à recevoir les communications d^une légation , si on avoit à lui répondre. On ne réformoit aucune loi , on ne dérogeoit à aucun usage , on ne faisoit plus la paix , la guerre , enfin on ne terminoit aucune délibération sans avoir pris Favis de Dante.
« En lui la foi publique , toute Fespérance , les a choses divines , les choses humaines paroissoient se <( résoudre (i). w Un moment, fatigué des affaires, effrayé par des scènes de désordre , il voulut reprendre la vie privée; mais sesparens, ses consortij sa femme, la vue de ses enfans , la faveur populaire,' et ces applaudissemens à* de hauts succès poétiques, et ce désir du pouvoir qui est inné dans tous les hommes , le ramenèrent aux magistratures.
Philelphe assure que Dante fut quatorze fois chargé d^ambassades pour le service de la république ; il faut croire qu^il remplit ces fonctions de 1293 à i3oo. Quelques personnes ont cherché à contredire Philelphe , mais il écrivoit un siècle après Dante , et dans un moment où les chancelleries du gouvernement de Toscane possédoient des diplômes , des lettres , des
(1) Bocacc , êtlit. de Florence, 17^3, tum. 111, Vie de Dante,
comptes, des documens perdus depuis. Il faut croire Philelphe malgré ses contradicteurs , d^autant plus (i) qu'ail nomme les lieux où Dante fut envoyé (2). Alors les ambassades n^étoient pas ce qu'acnés sont devenues depuis ; il n^ avoit pas de résidence marquée et fixe ; un ambassadeur ne prenoit pas la protection de ses nationaux , ne cherchoit pas a établir son crédit par des fêtes, des réunions , des diners magnifiques. Toute l'Europe avoit le bonheur de voyager sans passeport. Un ambassadeur partoit seul à cheval , reniplissoit sa commission, et revenoit seul et à cheval comme il étoit parti. Machiavel, qui fut souvent ambassadeur, deux siècles après, se mettoit en marche quand la seigneurie lui avoit écrit w Nicole^ tu caif nicherai {di). » Il paroit donc que Dante fut envoyé en vertu de commissions spéciales : à Sienne , pour une délimitation de frontières; à Perugia, relativement à quelques citoyens florentins quMl ramena dans la patrie; à Venise, pour conclure une alliance, avec pleins-pouvoirs de la rédiger comme il Tentendroit , pourvu que Venise , cette grande, cette utile, cette noble puissance, devint amie de Florence; au roi de Naples, pour solliciter son affection; au marquis d^Est, pour le féliciter sur son mariage ( Dante eut alors la préséance sur tous les autres ambassadeurs); à Gênes, pour un règlement de frontières ; une seconde fois à Naples, pour empêcher le supplice de Vanni Barducci. Dante réussit à sauver Faccusé, après avoir prononcé un discours qui ,commençoit ainsi : « Il n^y a rien , excellent roi , qui te (( fasse ressembler au créateur de tous et à celui qui
(1] Balbo, tom. I, pag. 223.
(a) VUa Daniù à Philefpho scripta , in-8**. Florence, i8a8, pag. 1 14.
(3) 3fachiavelj son génie et ses erreurs, tom. II , pag. 7^.
a Va donné ta couronne , plus que la miséricorde et la « pitié, et la commisération pour les affligés. » Dante fut quatre fois envoyé en ambassade auprès de Boniface VIII y et on lui accorda ce qu^il demanda , excepté dans sa dernière légation , où il reçut le décret de son exil. Deux fois envoyé auprès du roi de Hongrie dans la Fouille, il en obtint ce que désiroit Florence. Brunetto Latini avoit aussi enseigné à Dante la langue d^oiY, nous Pavons déjà dit. On a donc prétendu que cette considération détermina la seigneurie à envoyer Dante à Paris vers i2g5. Ce fait historique est moins prouvé que les autres ; cependant Pelli n^a cessé d^assurer que ce fait étoit vrai. J^aurois vivement désiré en rencontrer la preuve. Bocace n^en parle pas; je resterai dans ma circonspection.
Quant à une négociation de isgS avec Philippele-Bel , il est certain que les Florentins traitèrent alors avec ce prince. Alphonse d^ Aragon étant mort , le pape Boniface pria Philippe-le-Bel de donner à son frère Charles le comté d^Anjou. A ces conditions, celui-ci renonceroit au royaume d^ Aragon que lui avoit confié le pape Martin IV, en faveur de Jacques d^ Aragon, frère du dernier roi Alphonse, et lui-même alors roi de Sicile. Dans ce cas, Jacques céderoit la Sicile à Charles II d^Anjou, roi de Naples.
Le chapitre i3 , liv. viii, de Villani, intitulé ainsi , u Comment le pape Boniface fit conclure la paix n entre le roi Jacques et les Florentins, et don Jacques n d^ Aragon, roi de Sicile, )» prouve ce fait particulier d^une manière évidente.
Si Dante fut employé dans cette négociation par ses concitoyens , on auroit la clef d^une supposition incertaine ; et si , à ^occasion du traité , Dante alla à Paris , dont Brunetto , suivant tant de probabilités ,
avoit pu lui dire des merveilles, nous trouvons une raison pour laquelle Texilé seroit retourné dans cette ville comme dans une ville déjà connue de lui, et où il devoit avoir reçu un accueil bienveillant.
Philelphe raconte que Dante conclut entre la France et Florence un traité étemel d^amitié. Dionigi croit à Pauthenticité d^un voyage de Dante à Paris, en 1295. Le commentateur Jean de Serravalle le dit si positivement , qu^il assure que Dante revint à Florence optimus artista , perfectus theologus. Il est vrai quMl ajoute que Dante ne revint pas à Paris. Enfin , Philelphe , pour appuyer son récit , dit que Dante loquehatur idiomate gallico non insipide^ ferturque ed linguâ scripsisse non nihil.
Oui, Dante parloit très-bien français ; mais cela ne prouve pas qu^il ait été à Paris en I2g5 , ni quMl y ait signé un traité. Il n^existe pas de trace de cette fameuse alliance qui duroit encore au temps de Philelphe, à ce qu^il dit précisément. Cependant, écoulons un moment Machiavet, qui gourmande la négligence des historiens de ce temps , quMl accuse d^avoir négligé de transmettre à la postérité des faits importans pour la politique de la république. Ensuite,, dit judicieusement M. Balbo, il est possible que Dante n^ait pas conclu un traité , mais que des premières ouvertures aient amené un état de choses , un sentiment d^affection réciproque d^où la politique des deux Etats ait tiré , depuis , des occasions de se rapprocher , de s^unir et de s^attacher par des liens qui ont amené cette longue confiance entre nous et la Toscane. — Sortons du cercle des conjectures, et entrons dans celui des vérités historiques universellement reconnues.
i02 HISTOIRE DE LA VIE [1299]