CHAPITRE XII
DANTE EST NOMME AMBASSADEUB DU PARTI GUELFE A SAN-GEMINIANO. LES CAPITAL! Dl PAHTE GUELFA. LES CERCHI , LES DONATI. TROUBLES A PISTOIE. LES NOIRS ET LES BLANCS. DANTE EST NOMMÉ l'un DES PRIEURS. IL CONTRIBUE A FAIRE EXILER LES BLANCS (guelfes) ET LES NOIRS (gIBELINS). CORSO DONATI EST CHEF DES NOIRS. VIERI de' CERCHI EST CHEF DES BLANCS.
Le 8 mai 1299 , Dante eut ordre de partir pour une autre mission. Cette ambassade n^est pas au nombre de celles qu'a mentionnées Philelphe ; mais elle conste d'un document plus récent. Dante fut envoyé à San- Geminiano , par le coinune de Florence , et pour les intérêts de la faction guelfe.
Nous avons cherché à nous faire comprendre , malgré la bizarrerie de plusieurs circonstances , dans tout ce que nous avons tâché d'expliquer jusqu'ici. Mais il est une difficulté qui semble choquer le raisonnement, et mal s'accorder avec la saine logique. Il faut essayer de vaincre cette difficulté. On a vu la ville de Florence gouvernée par les grands; puis, on a vu le peuple élever une autorité à côté de celle des grands , ensuite renverser avec colère la puissance rivale. Lorsque les grands gouvernoient seuls en apparence , le peuple , pour bien définir l'état du gouvernement , le peuple , puisqu'il élevoit une autorité à côté de la leur , le peuple constituoit un état
dans un état : c^est la seule manière d^expHquer ce qui se faisoit alors. Le peuple , devenu à peu près le maître , devoit sans doute se contenter de sa victoii-e ; mais plus on étudie les événemens du moyen âge (i) , plus on reconnoît que les vainqueurs , divisés entr^eux , gouvernoient au palais du Comune , puis se subdivisoient en j)ouvoir ennemi , en contre-police y diroit-on aujourd'hui, et constituoient , ainsi que je viens de le dire plus haut , un état dans un état ! manière de procéder qui devenoit une voie de perdition , une peste , une cause indestructible de mésintelligence et de perversités.
En présence du gouvernement populaire , confié aux prieurs des artSj au gonfalonier qui paroissoit avoir et qui n'avoit pas la confiance de tous , il existoit un gouvernement occulte usurpé par les partisans les plus ardens du parti guelfe : cet autre gouvernement avoit ses magistrats , ses rentes , ses délibérations, sa puissance , ses relations secrètes , ses espionnages , ses provocations. Les magistrats de celte autorité superposée s'appeloient Capitani di parte guélfii. On leur connoissoit un sceau légal, un trésor appelé mobile , composé de sommes confisquées sur les gibelins , ou provenant de souscriptions accordées par le parti.
Pour bien dire , le parti guelfe , après avoir, dans des élections plus ou moins combattues, nommé des magistrats officiels , leur prêtoit serment , leur déléguoit par écrit la puissance, et, de fait, la gardoit tout entière.
Cette ligue parasite, plus propre à ronger qu'à fortifier le pouvoir du comune^ s^appeloit la taglia
(i) Balbo, lom. 1, pag. a3o.
gueljà. Dante fut désigné comme son ambassadeur auprès de divers comunisàe la taglia^ pour les inviter à nommer un capiUmo di parte en remplacement d^un autre , dont les pouvoirs venoient d^expirer.
Ainsi , on voit que Dante (i) , après les événemens privés qui s^étoient succédé dans sa jeunesse , événemens si importans pour lui, après son amour, après la concession du nom de poète si péniblement acquis, après ses études, ses premières armes, la mort de la donna j après le mariage avec Gemma, remplit divers emplois dans les sept annéjes qui s^écoulèrent de 1 2g3 à 1 29g , non-seulement au service du pouvoir guelfe et popolano , mais encore au service du gouvernement séparé , dit de parte guelfii. Cet état de choses, malgré les embarras dont nous avons parlé, et les divisions que nous avons signalées , fut pour la république une ère de splendeur et d^accroissement , et répoque glorieuse qui vit jeter les fondations du temple de Santa-Maria del Fîore^ et du palais appelé aujourd'hui Palazzo f^ecchio.
Cependant il y eut dans ces divisions, des circonstances qui ne peuvent pas nous échapper, et que nous devons constater, parce que les ouvrages de Dante ne nous entretiendront presque toujours que des conséquences de ces divisions.
Nous prenons encore pour guide Finimitable auteur des Storie Florentine.
11 y avoit à Florence deux familles , les Cerchî et les Donatij puissantes par leurs richesses, leur crédit et Timportance de leurs chefs. Souvent elles étoient divisées; mais il ne seroit résulté aucune violence de
(1] Ballx), tom. I , pag. i\i.
leurs discordes, si des causes voisines n^étoîent venues envenimer ces querelles.
On comptoit à Pistoie, ville de la taglia guelfa^ au nombre des premières familles, celle des Cancellieri. Il arriva un jour qu'en jouant , Lore de messer Guglielmo , et Geri de messer Bertacca , tous deux de cette famille, en vinrent aux injures , et que Geri fut légèrement blessé par Lore. Cet événement affligea Guglielmo; et pensant, par humanité, à empêcher un mal plus grave , il Taugmenta en envoyant Lore chez le père du blessé offrir des excuses et demander pardon. Cette action généreuse n'^adoucit point Tesprit vindicatif de Bertacca ; il fit saisir Lore , et pour marquer plus de mépris , par ses valets, et lui fît couper la main sur une auge , en lui disant : « Va retrouver a ton père, et dis-lui que les blessures se traitent avec «I le fer, et non avec les paroles. » La cruauté de cette action anima tellement Guglielmo , qu^il fit prendre les armes à tous les siens pour le venger. Bertacca s^anna pour se défendre. Alors non-seulement cette famille, mais toute la ville dePistoie courut aux armes. Comme les Cancellieri descendoient de messer Cancellieri, quiavoit eu deux femmes, dont Tune se nommoit Blanche , on nomma un des partis blanc; Fautrè parti, pour quHl eût un nom contraire, fut appelé les noirs. Les blancs, les noirs, se faisoient une guerre sans pitié ; ne pouvant se donner la paix , ils vinrent à Florence. Les noirs, anciennement amis des Donati, se mirent sous la protection de messer Corso; les blancs , pour être soutenus contre les Donati, recoururent à messer Viéri de^ Cerchi , qui jusqu^alors n^avoit paru en rien inférieur. à messer Corso, mais qui ne soutint pas cette réputation trompeuse.
Cette discorde, venue de Pistoic , accrut Fancienne
haine qui régnoit entre les Cerchi et les Donati. Les prieurs conjurèrent le pape de mettre fin à ces violences. Messer Viéri, interpellé parle pontife, et invité à conclure la paix, résista aux instances de la cour romaine.
Le i" mai i3oo, on célébroit les jeux ordinaires de ce jour, qui, en Toscane, étoit alors consacré à des fêtes publiques ; quelques jeunes Donati , à cheval , accompagnés de leurs amis , s^arrêtèrent sur la place de Santa Trinità pour voir danser des jeunes femmes. SuiTinrent des Cerchi ; ne reconnoissant pas les Donati , ils les heurtèrent pour s^avancer et mieux voir la fête; les Donati, offensés, tirèrent Tépée, et de part et d'autre il y eut des blessés. La ville entière se divisa et se déclara pour une des familles; on appela les deux partis, comme à Pistoie, les blancs et les noirs. Les chefs du parti blanc étoient les Cerchi ; à ceux-ci se joignirent beaucoup de familles du peuple , et tous les gibelins plus ou moins déclarés qui se trouvoient à Florence. Les Donati étoient les chefs des noirs. Alors les capitani di parte ^ utiles en cette circonstance, et tout ce qui étoit guelfe fidèle et partisan sincère du comune^ craignirent que cet événement ne devint favorable au parti gibelin, et ils envoyèrent demander les conseils du pape Boniface. Son légat , le cardinal de Porto, cherchoit à apaiser Tanimosité des noirs et des blancs. Tout étoit en confusion le i5 juin i3oo, quand Dante fut nommé Fun des priori. Il devoitPêtre deux mois, suivant la coutume d^alors. Les événemens les plus importans de son priorat, furent les exhortations du cardinal de Porto, qui s^offroit comme pacificateur, et la demande faite par ce prélat , de la puissance dictatoriale {la balia) pour terminer tous les différends ; les difficultés opposées par le parti
blanc qui a voit en quelque sorte Tautorité; une attaque des noir^ pour en lever le pouvoir aux blancs; le double exil imposé par les prieurs^ c^est-à-dire par Dante et ses cinq collègues , Nolfo di Guido , Neri de messer Jacopo del Giudice , Nello ou Néri di Arrighetto Doni , Bindo de^ Donati Bilenchi , et Kicco Falconetti , (le gonfalonier étoit Faccio da Micciole , et le notaire^ cVst- à-dire le secrétaire, étoit Aldobrandino Uguccione da Campi). Il est difficile de se refuser à croire que Dante fût un des prieurs les moins influens ; bien au contraire , il est probable et à peu près sûr que , par ses discours , son éloquence , ses sollicitations et Tassurance qu^il montra au milieu des délibérations , ce fut lui qui décida le décret de Fexil. Dante commença par appeler le peuple autour de la résidence de la Seigneurie , et quand le peuple fut en assez grand nombre pour rassurer Pautorité , et ne pas laisser de doute sur Fexécution prompte de ses ordres , les prieurs lancèrent un décret qui exiloit les hommes principaux du parti des noirs et du parti des blancs. Parmi les noirs , Corso Donati , messer Giri Spini , messer Giacchinolto de"* Pazzi , messer Rosso délia Tosa, messer Porco Manieri, et leurs consortr\ furent envoyés à Castello délia Pieve , sur la route de Perugia. Du côté des blancs , le décret exiloit à Serezzano messer Gentile et messer Torriggiano d^ Cerchiy Guido Cavalcanti, ami de Dante , Baschiera délia Tosa, Baldinuccio Adimari, Naldo di messer Lottino Gherardini et leurs consorti. Dante paroissoit impartial ; mais Corso Donati , chef des noirs , étoit exilé , et Viéri de' Cerchi , chef des blancs , ne rétoit pas. On soupçonna qu'Alighieri penchoit du côté des blancs , et quMl avoit plus vivement
frappé les noirs en chassant Corso , quand il ménageoit le chef du parti contraire. Quoi qu^il en soit , ce mandat d^exil indigna les deux partis. Peu après , les exilés blancs , et surtout Cavalcanti , furent rappelés. Cette faveur accordée aux blancs força les prieurs , qui avoient remplacé le i5 juillet ceux que nous avons nommés plus haut, à ne pas refuser la même grâce aux noirs , et les discordes recommencèrent.
Le cardinal de Porto avoit quitté Florence , voyant sa médiation à peu près méconnue.
On avoit dû le prévoir ; il n^y avoit plus de trêve entre les noirs et les blancs. Lorsque les Cancellieri étoient venus dans la ville de Florence , avec Fespoir qu^elle mettroit un frein aux désordres de leur faction , on n^avoit pas tardé à reconnoître que Florence , qui vouloit donner la paix aux autres , ne Tavoit pas pour elle-même. Epousant Tintérêt des factions quWle devoit combattre, elle s^étoit partagée, presque sans le savoir , en deux partis acharnés Fun contre Tautre. Les noirs étoient plus que jamais à peu près tous les guelfes ; les blancs avoient offert un refuge aux gibelins. Florence, sans cesser de se scinder en factions , qui correspondoient à celles que Ton connoissoit déjà , vouloit-elle le privilège de porter en même temps des noms divers et des signaux de rechange ? Quelle implacable passion pour la discorde ! Il avoit pu arriver que, guelfes et gibelins, fussent quelques mois en paix ; on avoit quelquefois , à la même table, rompu le pain d^une manière différente ; mais noirs et blancs dévoient présenter, dans les débats politiques, cette dissemblance que la nature a donnée aux couleurs les plus opposées ; noirs et blancs dévoient s^irriter sans repos, sous Pacharnement d^une animosité renouvelée et perpétuelle.