CHAPITRE XIII
ANIMOSITE DES NOIRS CONTRE LES BLANCS ET DES BLANCS CONTRE LES NOIRS, l'auteur OPPOSE A L*ÉTAT DE VIOLENCE DANS LEQUEL FLO- RENCE GÉMISSOIT ALORS , l'ÉTAT FLORISSANT OU ELLE SE TROUVE aujourd'hui. DANTE A-T-IL ETE UN HABILE POLITIQUE, EN FRAP- PANT LES DEUX PARTIS A LA FOIS? CHARLES DE VALOIS EST APPELÉ A FLORENCE PAR LES DEUX FACTIONS ; PUIS , REPOUSSÉ PAR LES BLANCS, IL SE REND A ROME. DANTE EST NOMMÉ AMBASSADEUR DES BLANCS A ROME. PAROLES REMARQUABLES Qu'iL PRONONCE A CE SUJET. CHARLES PART DE ROME POUR FLORENCE. IL OBTIENT LA PERMISSION d'entrer A FLORENCE. DANTE RESTE A ROME, PLONGÉ DANS UNE VIVE ANXIÉTÉ.
Les noirs étoient satisfaits d^avoir obtenu leur retour; mais ils auroient voulu que Ton renvoyât les blancs en exil. Les blancs ne conce voient pas quMl fût possible de considérer les noirs comme des citoyens de la même ville , et ils demandoient que les noirs fussent renvoyés au pape qui , à cause de leur qualité de guelfes plus soumis , sembloit les protéger.
Quand les esprits sont arrivés à ce degré de fureur, d^oubli de tout devoir, de folie , de férocité , il est difficile à Fhistorien de continuer la tâche qu^il a entreprise. Celui qui rapporte les événemens qu'on voit se succéder dans la vie des peuples , rencontre de temps en temps quelques hommes moins violens. Cest à ceux-là qu'il peut adi*esser rapidement une félicitation relative ; il réserve son austérité et sa juste
animadversion pour ceux qui sont plus mauvais , et qui renversent , sans se lasser , les lois de Tordre et du bon sens. Mais si des deux parts , l'injustice , Pinsuite gratuite , les cris effrénés , la démence ne préseatent que mœurs sauvagea , abominable impiété , frénésie et chaos , il faut détourner les yeux , renoncer à la fonction de juge , déplorer de tels çxcès , n'accuser plus personne , et demander au souverain maître , dans une fervente prière , que désormais il épargne à la terre des spectacles si douloureux , des châtimens si terribles ! Vraiment , je ne me sens plus la force nécessaire pour interposer une voix conciliatrice dans de semblables extrémités. Laissons passer la colère de Dieu , et pleurons sur le sort de tant dMnfortunés , de tant de citoyens recoromandables d'ailleurs par un noble courage , qui tous , sans doute , étoient réduits à la nécessité de se déclarer tyrans pour n'être pas tyrannisés. Avouons aussi que Pennemi présent et en colère dans Fenceinte des mêmes murailles, aux portes des maisons , que le danger- d'une attaque de nuit, le piège d'une trahison et d'une vengeance à tous les angles de rues , la foi douteuse des valets , le silence des affections de famille , la désobéissance aux conseils de la religion ^ sont des circonstances qui maintiennent les âmes dans un état d'irritation désespérée. Toutefois, après avoir gémi de tant d'horribles souffrances , rappelons - nous ces voyageurs qui visitent, par un temps calme et serein , des lieux qui ont été tourmentés par une tempête. Tel étoit , hélas ! l'état de Florence à l'époque dont nous traçons l'histoire , et aujourd'hui ce même Etat renferme le peuple le plus humain , le plus poli , le plus civilisé , le peuple chez lequel on commet le moins de crimes, le peuple pour qui est inutile , ab-
solument inutile , cet être qui a la figure d^un homme , et qui de sang froid tue les autres hommes ; le peuple qui possède les lois les plus simples, avec des magistrats toujours étonnés quand il faut frapper un méchant; le peuple, enfin, qui nécessairement n^a, ne peut avoir, et ainsi n^a reçu de la bonté de Dieu que les princes les plus doux et les plus sages.
Çontens d'^avoir béni Fère présente, retournons donc au récit des fureurs des noirs et des blancs , pubqti^à tout prendre, nous avons commencé, et qu^après la réparation offerte à Fadmirable Florence de nos jours , on peut retrouver du courage pour conti* nuer Thistoire du grand homme , qui est sa première illustration.
Nous avons laissé Dante dans les embarras d^une grave situation pour un chef de TEtat. Ce n'^étoitpas là bien précisément le théâtre de sa vraie gloire. Celui que nous admirons comme le plus grand génie poétique avoit-il bien connu le danger du rôle qu^il s^étoit décidé à jouer dans ce drame d^horreur? Je ne crains pas d^abaisser le talent d^Alighieri ; il me. trouvera assez tôt demandant mon pardon , et me verra fléchissant le genou devant Tœuvre qui Timmortalise.
Dante a-t-il été vraiment habile politique ? Examinons sa conduite. Au milieu d^un tel tumulte, Dante est un des prieurs les plus influens. Ses collègues attendoient son avis, applaudissoient aux mesures qu^il proposoit. Dante, seul pendant les deux mois de son priorat, gouvernoit le comune. Dante devoit se dire à quel point il lui éloit nécessaire de recueillir son esprit, de consulter sa raison, de se présenter sous tous les points de vue la position des affaires. Il
a devant lui deux partis chez qui le délire obscurcit la vue, et qui n'^ont plus rien d^humain. Le prieur convoque le peuple, c^est-à-dire la portion mobile des citoyens qui veut, qui ne veut plus, qui obéit un jour, qui ne se rend pas le lendemain à Pappel, et qui a souvent la conscience de la nullité qu^on lui prépare quand il a crié, frappé, vaincu, pour Tintérét d^ambitieux qu^il n^a vus jamais. Dante, sous la protection de cette force débile et incertaine, conseille un décret de bannissement, et commande qu^on y comprenne à peu près les chefs des deux partis. Incidemment il oublie d^ placer le nom de Viéri de^ Cerchi, du chef direct du parti des blancs, et c^est à ce parti que Dante appartient dans son cœur. Le lendemain du jour où Ton a porté un pareil décret, il faut avoir assuré sa sécurité ou au moins sa retraite. Pour les partis offensés, tout offenseur est un Sylla ; mais tous les offenseurs d^une telle sorte ne sont pas appelés à se promener impunément parmi leurs victimes le lendemain d^une abdication, ou après la cessation régulière des fonctions qui ont permis de sem- .blables coups d^Etat.
Un moyen dans un cas pareil resteroit à un autre homme qvi^au poète j qui croyoit ne faire qu^une chose dWdre et déséquilibre. Nous concevons que, comme il est arrivé depuis, un révolutionnaire ait frappé deux partis, Fun d^estoc, Tauti^e de taille ; mais c^est en leur déclarant, après les avoir abattus à ses pieds, qu^il vouloit être et rester le maître, et qu^il n'^entendoit, timt quHl avoit un glaive en main, laisser à aucun d^eux la faculté de se venger.
Dante se trompa dans sa pensée politique ; elle étoit, je le veux bien, honnête, courageuse, moins ce qui concerne Findulgence pour Viéri de' Cerchi
mais cette mesure ne remédioit au mal que pour quelques mois, et elle laissoit Fauteur d^un tel mezzo termine à la discrétion des deux vengeances. La reconnoissance privée du chef des Cerchi ne compensoit en rien Tanimosité des autres seigneurs de ce parti, et il étoit possible que ce chef fût ingrat. II devoit Fêtre, ce chef, parce que son caractère, à la fin reconnu, étoit un mélange impur d^indécision et de lâcheté.
L^année i3oi va maintenant parler après nous. Les chefs des Donati s^assemblèrent , et résolurent en secret d^envoyer au pape un des leurs, chargé de prier le pontife d)obtenir que Charles de Valois, frère du roi de France, vint avec des troupes pour pacifier Florence. Pacifier, dans la bouche des noirs, youloit dire rendre Fautorité aux noirs, et brûler les palais des blancs. Les noirs ne se trouvoient d'accord avec les blancs que dans leur haine contre ceux qui avoient prononcé la sentence d'exil. Dino Compagni, témoin oculaire, donne d^importans détails sur cette conspiration. Il étoit du parti des noirs, mais sans se montrer contraire aux blancs. Dans cette conspiration se trou voit Simon de^ Bardi, celui qui étoit veuf de la célèbre Béatrix. La conjuration ayant été découverte par suite de la surveillance des blancs, messer Corso et Simon de^ Bardi furent condamnés à de considérables amendes.
Charles de Valois, en allant à Naples, devoit passer près de Florence et par la Komagne, qui tàchoit de secouer Fautorité du Pape. « Messer Corso prou metteur (promettitore) dans sa situation de banni (i ), et les Spini, importans comme banquiers, demande-
(i) Balbo , lom. I y pag. •>.Sij.
u rent que Valois se détournât un peu pour faire en a Toscane le porteur de paroles de paix. » La demande fut accordée.
Cependant les blaùcs avoient envoyé des ambassadeurs à Rome. Pai*mi ces ambassadeurs, on comploit Dante qui jouissoit encore d^un grand crédit, quoique sorti de son priorat. Bocace s^exprime ainsi sur un fait remarquable qui eut lieu dans une assemblée du parti auquel Dante étoit attaché (i). «c Us résolurent H d^envoyer des ambassadeurs auprès du pape pour <( empêcher le prince Charles de Valois de venir à n Rome ; ils dévoient, dans le cas où le prince s^avan- (( ceroit par ordre de Sa Sainteté , demander qu^il (f vint d^intelligence avec les blancs. Quand il fallut (( dans rassemblée choisir le chef des ambassadeurs, «< tous répondirent que Dante devoit Tétre ; à cette <c proposition, il dit: « Si je vais, qui reste? et si je ((reste, qui va? (se io voy chi rimane? e se io ri-- <c mango , chi va ? ) comme sHl étoit le seul qui , n entre tous, eût quelque valeur, ou celui par lequel «c tous les autres valoient quelque chose. Cette parole <c fut entendue et recueillie. i> U est donc vrai que Torgueil de Fhomme se porte parfois sur la partie des facultés qu^il possède au degré le moins éminent. Du reste, Dante a voit peut-être raison de croire qu'il étoit le plus habile politique des hommes de son parti. La manière dont ce parti fut servi le démontre évidemment. U est prouvé que le danger parut plus grand a Rome qu^à Florence. Dante fut nommé chef de Pambassade. Dans le premier moment, elle fut mal reçue. Le pape , croyant servir la cause des guelfes , en général , avoit des engagemens avec Charies de Valois, et
(i) Kocacc, in-8^. Florence, 17^3,10111. III, pag. 4^.
déjà le parti contraire obtenoit que Charles s^approchât de Florence.
Les deux factions conçurent des craintes graves quelles ne purent dissimuler. Dino Compagni rap* porte les moyens qu^'employ oient les partis pour se dénoncer Tun Tautre. Les noirs firent dire à Charles : (c Seigneur, grâces au ciel , nous sommes guelfes de (c Florence, fidèles à la maison de France ; au nom de n Dieu, prends garde à toi et aux tiens ! Notre ville. . . )> Ils n^achevoient pas. Dino fait parler aussi les ambassadeurs des blancs qui , avec de grandes révérences, firent au prince beaucoup d^offres dé services comme à leur seigneur; mais les paroles malicieuses eurent plus de pouvoir sur Valois que les démonstrations vraies. Suivant Compagni , c^étoient les blancs qui a voient les intentions les plus pures. Le prince crut que ceux qui lui avoient dit : ce Au nom de Dieu, « prends garde à toi et aux tiens ! » Taimoient plus que ceux qui sVtoient contentés de lui faire des offres de services. On lui conseilla ensuite de venir par Pistoie. Les habitans de cette ville, étonnés de ce qu^il prenoit la route la plus longue , fortifièrent leurs portes. Le prince enfin, ne sachant à qui donner sa confiance, continua sa route vers Rome sans entrer à Florence. Dante, dont les partisans occupoient la plupart des emplois publics , eut quelque joie de cette résolution du prince, et il engagea les blancs à persister dans le système de modération quHls avoient depuis peu adopté par son conseil.
Peu après on élut de nouveau plusieurs hommes bons et doux; il y eut une sorte d^apparence de concorde entre les partis, comme si Ton n'^étoit redevenu tout simplement que guelfes et gibelins, sans un empereur en Italie. Les si^nori élus le i5 octobre
i3oi étoient : « Lapo del Pace Angiolieri, Lippo de »• Falco Cambio , et moi Dino Compagni (i) , Giro- « lamo di Salvi del Chiaro, Guccio ÂlarignoUi , Ver- (t miglio di Jacopo Alfani. Piero Baldani étoit (( gonfalonier de justice. Les capùani di parle « étoient messer Manetto Scali et messer Neri Gian- « donati. »
Dans les premiers momens, les partis félicitèrent les autorités nouvelles.
Dante eût mieux fait de rester à Florence : il ne put pas à Rome, où il n^avoit pas un grand crédit, s^opposer à ce que Charles reprit la route de la Toscane , et peut-être à Florence eût-il pu conjurer les malheurs qu^on y préparoit. Il étoit plus aisé d^empècher Valois d^entrer que de Fempêcher de venir.
Les noirs amassèrent 6o,ooo florins pour pajer la solde de la suite de Charles, et ils obtinrent de lui , avec le consentement de la cour romaine , qu^il se rendroit incessamment à Sienne.
De cette ville, il envoya deux ambassadeurs à Florence, messer Guglielmo Francioso, homme déloyal, quoiquMl parût probe et sage , et un chevalier provençal, d^un caractère contraire à celui de Francioso ; ils étoient accompagnés d'un avocat de Vol terre. Introduits tous les trois dans le grand conseil , Tavocat de Volterre dit : « que le sang royal de France étoit « venu en Toscane seulement pour mettre en paix la (' parte de la sainte Eglise, et à cause du grand aniour <( quMl portoit à la parte ^ le pape envoyoit le prince " comme un seigneur à qui on pouvoit se fier. Le (t sang de la maison de France r!avoit jamais trahi ni « amis ni ennemis. Ainsi il devoit plaire aux Floren-
(i) Dino Compagni. Rer. liai. IX, pag.
«( tins qu'Hun seigneur de cette maison vint remplir cet « office. »
Dino Compagni continue : <( Beaucoup de par- « leurs se levèrent tout en feu pour dUre^ et pour ma- « gnifier messer Charles ; mais les signori ne laissèrent (( parler personne. )>
Les ambassadeurs virent bien cependant que ceux qui consentoient à recevoir Charles étoient plus nombreux que ceux qui le repoussoient , et que le parti des Donati, les noirs, étoit plus fort que celui des Cerchi, les blancs, parti de Dante. On avoit essayé d^engager messer Torreggiano de^ Cerchi à se mettre à la tête d^une sorte de dictature ; il refusa comme avoit fait déjà un autre Cerchi. Dante ne perdra pas la mémoire de ces refus.
Les sïgfion\ fidèles à leur système de modération , déclarèrent que la nouveauté étant grande , ils vouloient consulter tous les citoyens.
On convoqua le conseil général du parti guelfe et tous les métiers d^arts , pour leur demander s'*il leur plaisoit qu'ion admit Charles. Tous répondirent, ou verbalement, ou par écrit, qu^on le laissât venir, et qu'ion Phonoràt comme seigneur de noble race. Les boulangers seuls répondirent qu^il ne devoit être ni reçu ni honoré, parce qu''ilvenoit pour détruire la ville.
La délibération prise, Florence envoya vers Charles des ambassadeurs chargés de lui dire qu'il pouvoit venir, mais qu'^auparavant il devoit remettre une lettre scellée de son sceau, par laquelle il promettoitqu^il n'usurperoit aucune juridiction , quHl n'occuperoit aucun titre d* honneur dans la ville, ni par litre à! empire^ ni par tout autre , et quMl ne changeroit rien aux lois et aux usages.
Le prince étoit prié de ne pas venir le jour de la
Toussaint, parce que le peuple, ce jour-là, faisoitdes fêtes avec des vins nouveaux. Si la lettre scellée n^étoit pas donnée, le passage et les vivres dévoient être refusés.
« La lettre vint, dit Compagni ; je la vis, je la fis « copier , je la gardai jusqu^à Tarrivée du prince, et «c quand il fut arrivé , je lui demandai si elle avoit été u écrite de sa volonté ; il me répondit : « Oui , certaine nement. >»
Dino avoit réuni beaucoup de Florentins dans Féglise Saint-Jean (c'est le seul lieu de Florence où Ton baptise), et leur avoit dit: « Chers citoyens, « qui presque tous avez reçu le baptême sacré c( dans ces fonts, rejetez vos haines , et sur ces fonts « jurez bonne et parfaite paix , afin que le seigneur « qui vient trouve les Florentins réunis. » Tous jurèrent de tenir bonne paix et de conserver les honneurs et la juridiction du comune,
Dante étoit toujours absent et plongé dans une vive inquiétude.