CHAPITRE XIV
PORTRAIT DE CHARLES DE VALOIS. IL ENTRE A FLORENCE. CORSO DONATI , DE SA PROPRE AUTORITE , REVIENT DE SON EXIL. IL FORCE LES PRISONS ET SUSCITE UNE REVOLUTION. NICOLAS DE CERCHI EST ATTAQUÉ PAR SIMON DONATI, SON NEVEU. ILS s'eN* TRETUENT. VALOIS ORDONNE DE DETRUIRE LES PALAIS DES BLANCS. DANTE, QUI ETOIT RESTE A ROME, EST CONDAMNE A l'eXIL POUR DEUX ANS. UNE AUTRE SENTENCE LE CONDAMNE A ÊTRE BRULE, S*IL EST PRIS DANS UN LIEU QUELCONQUE SOUMIS A l'aUTOBITÉ DU COMUNE.
Charles de Valois n^avoit amené avec lui que cinq cents chevaliers français ; le reste de son cortège se composoit de guelfes noirs. Le pape Ta voit nommé comte de Romagne et pacificateur {pacieré) de la Toscane. Ce prince étoit le troisième fils de Philippe-le- Hardi, et né le 12 mars 1270 ; il avoit épousé en 1290 Marguerite, fille de Charles II, son cousin germain , fils et successeur de Charles F', duc d^ Anjou, roi de Naples. Devenu veuf, Valois épousa Catherine de Courten«iy, petite-fille de Baudouin II , dernier empereur français de Constantinople. Le but secret de Philippe-le-Bel, en envoyant son frère, étoit de demander pour lui , au pape , Finvestiture de Tempire d'Orient (1).
(i) Ou a dit de Charles de Valois qu'il avoit été fib de roi , frère de roi , ODcle de trois rois, père de roi, sans être roi. L'atné de ses fils monta sur le tr^ne de France sous le nom de Philippe de Valois. {VltaUê, Didot, i83â, pag. 101.)
Malgré la promesse de ne pas entrer le jour de la Toussaint , en vertu apparemment d^une convention nouvelle, le prince entra dans Florence le i" novembre i3oi.
Boniface ne connoissoit pas apparemment le caractère du prince : c'étoit un homme foible, incertain, gouverné par des flatteurs; il avoit des intentions louables, et promettoit avec franchise, mais ne sa voit pas parler avec fermeté. Cétoit, comme Dante, un homme hors de la sphère de ses talens. Charles mourut avec la réputation du plus grand capitaine de son siècle ; mais là où nous le rencontrons, il ne fut pas à la hauteur de semblables difficultés. Il sera pénible et glorieux cependant pour un Français d^entendre Compagni inter-rompre ses narrations pour s^'écrier : « O bon roi Louis (invoquant la mémoire de « saint Louis, Louis IX), toi qui as tant craint Dieu , « ouest la foi? on Ta rompue par des conseils pervers.»
On publioit que le pape avoit dit : n Nous savons « qu^à Florence tout est guelfe (attaché au Saint-Siège), « mais nous ne voulons pas perdre des hommes pour « àes Jèmmelettes . » Ce mot, ruse du parti blanc , tourna contre lui; il étoit difficile qu^on appelât femmelette Corso Donati, Thomme le plus énergique, le plus violent, le chef intrépide du parti noir. A ce sujet, les noirs apprenant que la signoria étoit décidée à reconnoître la protection du pape, et à sVn rapporter aux décisions de son paciere , voyant ensuite revenir parmi eux Maso Minerbetti et Cora2za, collègues de Dante à Rome , et Dante rester auprès du pontife pour appuyer les projets des blancs , s^assemblèreut et convoquèrent tous leurs consorti. Corso Donati n^étoit pas revenu de son exil ; ils pressèrent son retour, dut-il ne TefFectuer qu^à main armée. Us
]*econnurent que, sans des violences, ils étoient perdus, ou qu^au moins les blancs étoient sauvés ; ils demandèrent à grands cris que Ton déposât la signoria^ et qu^on en élût une autre prise dans les deux partis. Dante, comme on sait, encore ambassadeur à Rome , essayoit d'engager le pape à empêcher ce mouvement de révolution qui renversoit les lois sans aucune nécessité politique. Dino Compagni tentoit aussi de résister ; mais ayant été chargé lui-même de donner la direction convenable à ce mouvement, il assembla les députés des deux partis. On élut trois prieurs de chaque côté , et Ton nomma gonfalonier de justice un citoyen de nulle valeur comme homme d'action, parce qu'on ne pouvoit pas dans ce choix faire un partage et favoriser les deux factions. « Noffo Guidi qui, dit a Compagni, avoit l'usage d'ourdir des intrigues en « secret , et de blâmer en public les auteurs de ces « mêmes intrigues (aussi étoit-il réputé un homme de a modération , tout en passant sa vie à mal faire), Noffo « Guidi demanda avec arrogance que le gonfalonier « fût choisi parmi les noirs , et qu'on renvoyât celui «» qui n'a voit aucune couleur, w Compagni ajoute : « C'éc< toit alors comme abattre le paiti blanc et me faire «f jouer le rôle de Judas. Je répondis qu'avant de com- *i mettre une telle trahison , je donnerois mon fis à « nuuiger aux chiens, w
La seigneurie nouvelle avoit ordonné à tous les citoyens de ne pas tenir des gens armés dans leurs maisons. Les blancs, ce parti plus porté à la modération , obéissoient ; les noirs , ce parti plus prononcé de la fureur , avoient caché dans leurs palais des Siennois , des Lucquois , des Pérùgins. Cependant, ceux qui reconnoissent seuls les ordres d'un gouvernement lâche et incertain , quand près
d'eux on brave ce gouvernement , sont destinés à périr.
On disoit en vain àTorreggiano de' Cerchi : « Fource nissez-vous, et dites-le à vos amis. » L'avarice seule répondoit à ce conseil.
Les noirs , dans un accord unanime , parurent tout à coup montés sur leurs chevaux , et armés en guerre. Les Mediciy puissans popolani ( c'est la première fois , dit M. Balbo , qu'on les voit paroitre dans l'histoire ) , assaillirent et tuèrent un autre popolano , nommé Orlandi. Le gonfalonier de justice , comme on devoit s'y attendre delà part d'un magistrat sans énergie de caractère, n'envoya pas arrêter les malfaiteurs, parce qu'il avoit , disoit-il , dix jours pour instruire le procès. Sur ces entrefaites , messer Corso Donati se présenta à la tète de quelques amis et d'un corps d'hommes à pied, pour entrera Florence. Les Cerchi, ses ennemis, et les prieurs qui leur étoient favorables, vouloient qu'on l'envoyât arrêter; mais Viéri de' Cerchi, l'un des blancs, déjà convaincu d'être vil et pusillanime , s'y opposa , croyant que le peuple suffiroit pour châtier messer Corso. Vaine espérance! Le peuple étoit sans chef, comme le parti des guelfes blancs. Celui qui avoit fait parler Boniface , fut-il Dante lui-même , s'étoit gravement trompé. Les blancs restés à Florence étoient lesjèmmelettes pour lesquelles il ne falloit pas consentir à tantde sacrifices. Le chef des hommes , trouvant les portes de Florence fermées , abattit le guichet de la Porte a Pinti^ entra dans la ville et rangea sa troupe en bataille sur la place de saint Pierre-Majeur« Ses partisans accoururent en criant : J^we m£sser Corso le Baron ! Se voyant des troupes suffisantes , il alla forcer les prisons et déli\Ter les prisonniers. Valois cependant res-
toit immobile. Alors commença le pillage des maisons du parti blanc. Le désordre accompagné d^assassinats et d^incendie dura cinq jours. Enfin , les conseillers du paciere firent élire une seigneurie composée de popolani du parti noir. On choisit alors pompodestà Cante Gabrielli da Gubbio, qui s^opposa d^abord à des injustices ; mais qui , ensuite , fit plus de mal quHi n^avoit fait de bien, il arriva peu de temps après un légat du pape, qui chercha h répandre parmi les partis des paroles de paix. Il engageoit les familles anciennes à s^unir par des hiariages. Villani n^accuse pas Boniface, mais parle de Valois en termes peu mesurés. Le parti des noirs ne vouloit pas accepter la paix. Le légat sortit de la ville, en lui lançant une excommunication. Après midi, le jour de Noël, on eut à déplorer de nouveaux désordres.
Messer Nicolas de^ Cerchi , du parti des blancs , s^en alloit tranquillement à la campagne y en compagnie de ses amis , à cheval , et passoit sur la place Sainte-Croix , où Ton préchoit. Simon Donati , fils de messer Corso , et neveu par sa mère de messer Nicolas ( à quoi servoient toutes ces alliances ! ) , soutenu et excité par le diable (i ) , insulta Nicolas, et Tattaqua répée à la main , sans raison. Celui-ci, ne se défiant pas de son neveu , fut renversé de cheval , et frappé à mort. « Mais comme il plut à Dieu , la peine suivit de près le crime. Simon, blessé dans le côté par Nicolas, mourut la nuit suivante. Quoique cette mort fût juste, on regretta Simon, parce quMlétoit le plus agréable , le plus courageux jeune homme de la ville. C^étoit tout Tespoir de son père, mes-
(i) Villani, pag. 3:io.
M ser Corso , qui ainsi , après son arrivée et sa rapide « victoire , vit en peu de temps le douloureux com- <( mencement de son abaissement futur. Ensuite , la '( ville ne pouvant plus être en paix , étant gonflée « des poisons de ces sectes blanches et noires , il fal- « loit qu^elle subit une fin douloureuse. )>
Quelques partisans des blancs furent accusés de vouloir recouvrer le pouvoir et de chercher à se défaire de Charles de Valois, et enfin attirés dans un piège par des émissaires des noirs qui feignirent d^appar tenir aux blancs. Valois cita les blancs accusés à comparoitre. Ils n^osèrent et prirent la fuite. «Mesu ser Carlo les déclara rebelles, ordonna de détruire u leurs palais , de saisir leurs biens , ainsi que ceux (( de beaucoup de leurs partisans, grands oxxpopolani; « et de cette manière, continue Villani, mais ici avec « un ton de prévention quMl faut remarquer, le (( 4 ^vril i3o2, Tingrat et superbe parti des blancs (f qui favorisoient les gibelins de Florence fut abattu (( par messer Charles, envoyé d^ordre du pape Boni- « face, d^oii suivirent pour notre ville de Florence « beaucoup de ruines et de périls. )>
Il est malheureux pour Villani que son jugement devienne plus acre et plus passionné, lorsque Tévénement a prononcé que les blancs dévoient succomber. Il oublie que dans les dernières émeutes, c^est un Donati , un noir qui a outrageusement attaqué un blanc, son oncle^ et que ce sont encore les noirs qui ont tramé de fausses accusations contre les blancs.
Avant cette dernière catastrophe, beaucoup de blancs s'étoient exilés volontairement par prudence, ou s^abstenoient de venir à Florence, comme Dante, qui paroit toujours avoir compté sur Passistance de Bouiface. Rien ne montre dans Thistoire que le pape
ait excité les noirs aux attaques qui avoieut eu de si fatales conséquences pour les blancs. Le pape, chef du parti guelfe, n^avoit pas dUntérêt à ce que ce parti s'^affoiblit et se détruisit lui-même.
Au milieu des révolutions , ceux qui sortent par suite d^une émigration volontaire, précèdent les bannis dans la douleur de Pexil, mais ne tardent pas à être confondus avec eux.
L'animosité contre Dante avoit été si forte , qu^on Favoit condamné àFexil le 17 janvier i3o2 (i).
Voici cette sentence telle qu^elle est rapportée dans le registre ou livre xix* Délie riformagioni^ aux archives de Florence :
Condennaciones facle per nohilem etpolentem mil item dom, Cantem de Gabriellis potestalem Florentie MCCCI xpH januarii
Dom. Palmeriumde Altovitis de sextuburgki, DANTE M Allagherii de sextu sancti Pétri majoris , Lippum Beccki de sextu u/* iramiy Orlandinum Orlandi de sextu porte domiis,
Acciisati dalla fama pubblica , e procède ex officio ut supra de primis e non viene a particolari se non che nel priorato contradissino la venuta domini Caroliy e mette che fecerunt baratterias et acceperunt quod non licebat vel éditer quam licebat per leges , et cat, in libras ocio millia per uno et si non soherint fra certo tempo de^astentur, et mittantur in comune , nihilominus pro bono pacis stent in exilio extra fines Tuscie duobus cumis,
Tiraboschi rapporte une sentence aggravante prononcée par le même Cante Gabrielli, le 10 mars i3oi (i3o2) , pour soumettre à la peine de mort Dante et ses compagnons , s^ils étoient pris dans un lieu quelconque dépendant de Tautorité du comune.
. (1} N'oublions pas que cette date étoit pour les Florentins le 17 janvier i3oi. An 1 5 janvier , ponr eux , finissoit le dixième mois de Vannée , commencée le i5 mars précédent. 11 seroit h désirer qu'en citant les documens de cette époque , on spécifiât toujours , comme je le fais ici, la date exprimée , en ajoutant ensuite la rectification convenable ^ pour counoUre la date qui correspond à notre manière de comj)ler.