‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 17 sur 52 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

REFLEXION DE M. DE SI8MONDI SUR LA PREMIERE SENTENCE RENDUS CONTRE DANTE. IL EST ACCUSE A FAUX DE BARATTERlA. RAP- PORT DE BOCACE SUR l'ÉTAT DE MISERK AUQUEL FUT RÉDUITK. GEMMA, FEMMK DE DAMTK. DUPOTS DE DANTE ET d'uH FORGEROIT. PAROLES DE EAHTE A UN ANIER QUI RÉCITOIT MAL LES VERS DU POETE. AUTRES PAROLES DE DANTE A UN IMPORTUN.

Je ne puis m^empécher de citer une réflexion judicieuse de M. de Sismondi à propos de la première sentence.

« Dante est accusé d'avoir vendu la justice, et d'avoir reçu de l'argent contre les lois. Mais le même reproche étoit adressé avec la même injustice à tous les chefs du parti vaincu. Gante de' Gabrielli étoit un juge révolutionnaire , qui vouloit trouver des coupables , et qui ne cherchoit pas même une apparence de preuves pour les condamner. La sentence est remarquable par le mélange de latin et d'italien dans lequel elle est conçue. Il semble qu'on ait choisi à dessein le langage le plus barbare pour condamner le poète qui fondoit la littérature italienne (1). »

On a donc voulu déclarer que Dante n^avoit pas cru convenable Tintervention de messer Charles de Valois, et quand Dante Fauroit désapprouvée, Faccusation n^en est pas moins inexacte. Car il ne s^agissoit

(i) Histoire des Républiques italiennes, Paris, 18:16, tom. IV, pag. i83.

pas de cette intervention, pendant le priorat de Dante, qui eut lieu du i5 juillet au i5 août i3oo, six mois avant la conjuration où les noirs résolurent d^appeler Charles de Valois. Quant à Taccusation de baratteria^ qui veut dire apparemment a détournement de fonds ii publics y » il semble, dit M. Balbo (i), quW a trop écrit sur cette question pour excuser Dante. De telles accusations non déterminées, jointes même à une autre accusation fondée, ne sont et ne doivent pas être considérées comme vraies en bonne règle dans les causes privées, et à plus forte raison dans les causes politiques. Mais Taccusation que lui iritentoient, dans une cause politique, des adversaires puissans et vainqueurs, lorsqu^il n^étoit ni présent ni entendu par écrit, est une accusation qui n^a pas de valeur. Dante ne s^en est jamais défendu, et il a trouvé sous sa main vengeresse bien des barattieri qu^il a écrasés du poids de son inaltérable mépris.

Dans la condamnation du lo mars i3oi (i3o2), on introduisit le nom d'un certain Lapo Salterelli. Dante, Torgueilleux Dante, fut offensé de cette accusation de complicité avec un tel homme , et il en parle plusieurs fois dans son poème. La sentence du 10 mars ne sera pas rapportée ici ; c^est un document long, pédant et ennuyeux, et qui réunit tous les divers degrés d^atrocité et de sottise. Les condamnés contumaces doivent être considérés comme ajant avoué. A Texception des récriminations qu^a dû leur arracher au dehors une si inique sentence, aucune de leurs paroles n^a pu être entendue à Florence. Pour Florence, ils n^ont pas articulé la moindre défense. Néanmoins, si Tun d^eux tombe au pouvoir de

(i) Tom. I , pag. 335.

Florence, il sera brûlé jusqu^à ce qu^il nieare : « Igné « comburatur sic quod moriatur. w C^est le même Cante de^ Gabrielli qui a prononcé cette sentence, ne voyant pas que lui-même se condamnoit ainsi à une infâme et perpétuelle illustration.

Le peuple florentin, jusqu^alors, brûloit les maisons de ses ennemis, de sa propre autorité de peuple ; maintenant il ordonne de brûler les citoyens sans les entendre et sans les juger. Temps de douleur, d^effroi, d'^abominables vengeances!

Voici ce que Bocace dit de la situation de Dante et de sa famille dans de si funestes circonstances :

« Dante , éloigné de sa ville , dont non-seulement il étoit citoyen , mais dont ses ancêtres avoieni été les édificateurs , y avoit laissé sa femme , ainsi que le reste de sa famille mal disposée à la fuite à cause du jeune âge. Il n'eut pas d'inquiétude pour Gemma , parce qu'il la sa voit alliée, par la parenté, à quelques-uns des chefs du parti contraire ; mais lui , infortuné , il erroit incertain ça et là. Une partie des possessions de sa femme, présentée comme propriété dotale, avoit été avec peine défendue de la rage citoyenne ( dcUla cûtadina rabbia ). Gemma en vivoit assez mesquinement avec ses enfans; aussi, pauvre , obligée de recourir à une industrie inusitée , elle ne devoit attendre que d'elle seule le moyen de subsister, et lui, que de dépits plus durs que la mort il eut à dévorer ! L'espérance toutefois lui promettoit que ces dépits seroient de courte durée , et qu'il obtiendroit un retour prochain. »

Certes, dit M. Balbo, dans une telle détresse cette femme ne futpas uneXantippe, et il ne faut accuser de leur ruine et de leur séparation ni Gemma ni Dante , mais leurs oppresseurs.

Nous mentionnerons ici quelques faits relatifs à Dante 9 parce quUls sont à leur place , et qu^ils expliquent les regrets qu^éprouvèrent beaucoup de Flo-

rentins en apprenant qu^Alighieri étoit si cruellement exilé. Ses vers avoient acquis un genre de célébrité tout-à-fait populaire ; on les chantoit dans les rues. Il ne s^agit cependant ici que de ses sonnets et de ses canzones. 11 n^étoit pas encore question de la dwine comédie. On rappeloit ce qui lui étoit arrivé avec un forgeron. Chemin faisant , Dante avoit entendu un artisan chantant des vers d^un sonnet célèbre du poète de Florence. Le forgeron, en chantant, changeoit la mesure et les paroles des vers qui n^étoient plus rejconnoissables. Dante alors étoit entré dans la boutique et avoit saisi les marteaux et les tenailles pour les jeter à travers la rue. LWtisan, étonné de voir un homme bien vêtu, et qui paroissoit appartenir à une condition élevée , se livrer à un pareil emportement, en demandoit la cause. <( Que faites-vous? êtes-vous insensé ? Je f( fais mon métier , et vous gâtez mes outils en les je- « tant dans la rue. » Dante , avec sang froid , lui avoit répondu : » Si tu ne veux pas que je gâte ce qui est à n toi , ne gâte pas ce qui est à moi. » — a Est-ce que a je vous gâte rien , disoit le forgeron ?» — a Comment ! M avoit dit le poète , tu chantes mes sonnets , et tu ne « les .dis pas comme je les ai faits. Je n^ai pas d^autre <t art , et tu me le gâtes ; tu estropies mes vers , je brise « tes outils. »

Cette anecdote est racontée par Sacchetti. Il en rapporte encore une autre.

Un jour Dante , alors guerrier, portant , comme il étoit d^usage, le gorgerin et le brassard, rencontre un ânier qui conduisoit sa bête chargée de gravois. Il s^en alloit chantant un fragment des vers de Dante. Quand il avoit fini certain nombre de stances , il frappoit son âne , et disoit Arri {mol qui sert à hâter la maixhe des bétes). Puis ilcontinuoit. Dante donna sur les épaules

de Tàmer nn coup de brassard, ea s^écriant : « Cet Arri « là , je ne Taî pas mis daos mes vers. »

On rapporte enfin un autre trait , mais où le poète se montra moins violent. Dante étoit dans Téglise de Sainte-Marie-Nouvelle, appuyé près d'un autel, et paroissoit se complaire dans une méditation. Un de ces indiscrets qui ne comprennent pas les charmes du silence et de ta solitude , s'approche du poète et lui adresse une question. Dante essaie de fuir cet ennuyeux , mais il ne peut l'éviter. Alors il lui dit avec calme : n Avant que je réponde à ce que vous désirez « savoir, répondez à une de mes questions: Quelle est M la plus grosse béte sur la terre? » ^indiscret répondit que, suivant Pline, c'étoit l'éléphant. «Alors, reprit Dante , 6 éléphant, cesse de m'ennuyer. » Et il le quitta.

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