‹ Histoire de Dante AlighieriChapitre 18 sur 52 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L*ITAL1B EST LA TERBE DES EXILS. ON n'en TROUVE D'aUSSI FRÉ- QUENS QDE DAMS l'hISTOIRE DE LA GRECE. EXILS DES TEMPS AN- CIENS ET DES TEMPS MODERNES. DANTE RAMENÉ PAR l' ETUDE A LA NÉCESSITE d'eXAMINBR LES DROITS DE l'emPEREUR ET DES COMVNL JUGEMENS DE M. BALBO ET DE M. TROTA SUR LE GIBE- LINISME DE DANTE. l'aUTEUR ESSAIE d'eXPLIQUER QUEL FUT l'eN- TRAÎNEMENT AUQUEL LE BANNI DUT s'aBANDONNER , ET IL EXCUSE LES TENDANCES DU PUBLICISTE A CAUSE DES TALENS DU POETE.

LoRSQU^UN homme disparoit de la vie, on parle de ses vertus, de ses talens, de ses fautes : on s^entretient de tout ce qui concerne celui qu'ion a perdu. Lorsqu'un homme disparoit de la société, par suite d'un événement qui le repousse, il arrive quelque chose de semblable. On se rappelle ses habitudes, on le juge, on le regrette. Dante tenoit à Florence un rang distingué ; on ne pouvoit pas ne point s'entretenir de ses mérites, de ses services, des efforts qu'il avoit faits pour rétablir la paix dans la ville, quoique ces efforts n^eussent été ni heureux, ni peut-être bien raisonnes. Cétoit par l'exil qu'on avoit répondu à des intentions au moins louables et patriotiques.

L'Italie, a dit avec sensibilité M. Balbo, est depuis long-temps la terre des exils. On n'en trouve ni d'aussi longs, ni d'aussi fréquens dans aucune histoire, excepté dans l'histoire de la Grèce. Une telle confor-

mité provient-elle de la ressemblance de leur genre de liberté, et de la division de leurs partis, ou de ces beautés, de ces charmes du sol des deux patries qui les rendent si chères à quiconque y a pris naissance, et que s^approprient les vainqueurs avec tant de jalousie et d^exclusion ; beautés et charmes qui sont enfin si amèrement regrettés par celui qui les perd, de manière que les perdre a toujours paru un supplice presque aussi cruel que la mort?

La Grèce, promptement esclave, eut pendant peu de siècles Toccasion de faire une double expérience politique , c^est-à-dire de démontrer cette possession tenace dans les mains de ceux qui obtenoient le pouvoir , et cette douleur inconsolable chez ceux qu^elle contraignoit violemment à y renoncer.

dtalie, plus longuement libre et combattant sans relâche, a, pendant près de vingt-quatre siècles de vicissitudes, fourni une ample histoire de toutes sortes d^exil, une série entière d^exemples et de leçons magnanimes pour les supporter.

« Nous ayons anciennement (1) lesTarquins , chassés pour avoir allié la débauche à*la tyrannie ; Coriolan , se retirant avec dignité , mais rentrant criminel , puis retenu par le respect du aux sentimens de la nature. Nous avons le sublime exil , le sublime retour de Camille j sauveur de la patrie , et appelé par ses concitoyens le second fondateur de Rome. Nous avons, vers la fin de la république, tant d'hommes admirables bannis par l'envie du peuple, par la jalousie des grands : Gicéron lui-même ne peut échapper à l'exil , après avoir délivré Rome de Catilina. »

Au commencement de Fempire, les brigues du palais faisoient disparoitre secrètement Ovide, Tibère,

(i) Balbo, tum. II, pag. S.

Gertnanicus. Qaand la liberté a expiré , quand toute la lutte est finie, les exils cessent.

La mort paroit aux tyrans un moyen sinon plus croel, au moins plus prompt et plus irrévocable ; il peut y avoir a tout un remède, un recours, excepté à la mort.

Pendant la barbarie, on n^appellera pas exil cette dispersion çà et là, quand il n^ ^ aucune terre où la vie de Fhomme inspire à Thomme quelque sym-^ pathie. Des principes de civilisation à tout prix et des attraits de patrie venant à se répandre, il en naquit la conséquence naturelle des dissensions, des persécutions. On se livra à ces violences avec tant de furie, qu^elles furent dans chaque ville comme le premier signe de la liberté. Plus une ville fiit puissante et illustre , plus elle put fournir ses grands hommes à Fhistoire des exils, et c^est à une telle histoire, à une telle politique que se trouvent réduits Fhistoire et la politique italiennes pendant plus de quatre siècles , chacun de ceux qui avoient la puissance, s^eflforçant d^exiler les plus foibles, et les exilés cherchant à se rapatrier pouV devenii* à leur tour, si Ton peut parler ainsi, les exilons {esiliatori)^ suivant Fénergique expression de M. le comte Balbo.

Aussi , dans tant de tumultes , dans tant de frénésies de rigueurs , dans ces cataclysmes populaires , et disons-le encore , au miUeu de tant de perversités , les erreurs fî*équentes de quelques exilés méritent une sorte dHndulgence. En même temps, de combien de louanges ne sont pas dignes les rares et difficiles vertus de Texily la fidélité définitive à la patrie , la constance , la modération , le pardon , Part de se délivrer d^un explorateur perfide, Tattention qu^il faut prendre pour ne pas mortifier un maladroit dé-

voué, ce besoin continuel de discerner le parti à choisir entre une résignation forcée et le souvenir de sa dignité première? Les exemples solennels ne manquent pas , parce qu'^ainsi que Fa ordonné la Providence , les temps aflÛgés de grands crimes , sont consolés par de grandes vertus.

On d vu Alexandre III chassé de Fltalie parce qu^il avoit voulu défendi*e la nationalité italienne, et ses subdivisions indispensables , contre les attaques de Fempereur Frédéric Barberousse ; Farinata degli Uberti, heureux imitateur de Camille /et qui avoit si noblement défendu Texistence de sa propre ville; puis Cosme de Médicis , plus magnifique dans son exil à Venise que ne le fut son fils dans leprincipat. Ces exils et d^autres mériteroient sans doute des histoires générales ou spéciales.

Si nous considérons ce que furent ces deux grands hommes florentins , Farinata et Cosme, Dante leur fut peut être supérieur par son ame inébranlable, par une activité qui ne se démentit jamais, par un esprit fécond qui inventoit sans cesse de nouvelles voies , par une vigueur interne qui Téleva au plus haut degré d^exaltation , et qui puisa dans le malheur des indignations ardentes, et enfin , par cette sensibilité compatissante qui sembloit quelquefois demander pardon de ses emportemens. Ce cœur attendri, cette verve eii fureur se livroient des combats que venoit toujours irriter la misère. Il n^ a qu^une seule de ses fautes dont il ne se repentit pas , car il mourut sans en avoir connu l'étendue. Mais c^est à cette faute qu^il a dû sa gloire. Ce défaut de la connaissance de soi-même qui rappela à solliciter Temploi dVn priorat obscur , les fonctions mesquines d^un ambassadeur sans cortège , marchant plutôt en suppliant , qu^en envoyé

d^une puissance respectable; ce défaut d^assurance qui le porta à concourir avec les hommes les plus médiocres pour obtenir Fhumble situation d'^un magistrat éphémère, avoient déjà trompé Dante sur sa vocation dès les premiers momens de son malheur. Il persista quelque temps dans Tignorance de sa propre valeur , de ses droits à devenir le plus grand , le plus immense , le plus admirable , le plus cwilisaieur de tous les Italiens de son époque , et de tant dltaliens qui dévoient le suivre. Dante , trahi par la fortune clans la défense de la politique d^un parti de guelfes qui ne demandoient , à bien prendi*e , qu^une autonomie restreinte , embrassa les devoirs inintelligibles des gibelins les plus exclusifs et les plus dévoués à un étranger. Dans les intervalles de ces travaux , qui furent quelquefois accompagnés désespérance et plus souvent livrés à mille chances douloureuses dWathèmes et de désolation, il comprit cependant qu'une autre vocation sublime , qu^une prédestination inexorable alloit le dominer tout en-» tier.

Dans son pays ^ où il avoit dû à Tamour des émotions si enivrantes , qu^il exprimoit si naïvement et si ardemment sous le voile des allégories de sa p^ita nuovaj lorsqu'il disoit, à propos deTattente de Vadrmirable salut : « Alors, il ne me restoit aucun en- <t nemi ; il me survenoit une flamme de charité qui (c me faisoit pardonner à quiconque m'auroit offensé; « si alors on m^eût demandé quelque chose , j^au- « rois répondu seulement : Amour^ avec un visage *( coloré d'humilité ; » dans son pays ^ Dante , sentant les premières atteintes du génie de la poésie , ne trouvant autour de lui que des visages amis , des maîtres sa vans qui Tinstruisoient en. le chéris-

sant , des parens qui le combloient de soins et de caresses, Dante n^avoit composé que des vers tendres, généreux , remplis de flammes de charité. Le génie des vers va Fagiter de nouveau; mais Finspiration n^arrivera qu'à ^travers le mépris , la faim , la compassion des lâches qui est une insulte. Dante va être voué à des tourmens inexprimables. Tour à tour conspirateur et poète , il se repaîtra d'illusions , se nourrira de fureurs , et ce sont les accens amers , imprécatoires , qui se présenteront les premiers.

On Fa accusé d'inconséquence , quand on a considéré ses agitations gibelines. Je n'entends pas l'excuser entièrement , mais je crois qu'on doit se souvenir des faits qui ont été rappof tés plus haut.

Le sentiment qui porte un peuple à vouloir jouir de sa liberté , ou à paroitre l'avoir conquise , est si naturel , que l'on conçoit les sacrifices qu'avoient dû s'imposer les divers comuni italiens pour maintenir leur indépendance: mais cette indépendance avoit une origine connue , et elle ne remontoit qu'à la paix de Constance.

Avant cette paix, il ne faut pas chercher une liberté semblable en Italie. L'ancienne Rome ne donnoit pas la liberté aux peuples de la Péninsule. L'Empire n'en avoit pas accordé davantage. L'heureux concours de la sagesse des papes et de la puissance de Charlemagne avoit quelque peu étendu certains privilèges municipaux; mais la suzeraineté impériale, surtout depuis l'avènement des empereurs germains , avoit été positive, fortement établie, constamment appliquée : Frédéric II exerçoit sur place avec une longue èpée.

Il n'étoit arrivé un intervalle propre à laisser respirer la nation italienne , qu'à l'époque de la paix de

Constance. Et que disoit ce traité? Nous n^avons que plusieurs pages à reprendre poiu* le retrouver. Le traité parloit ainsi : a Toute Fltalie étoit reconnue « libre. La paix conservoit aux villes de la Péninsule « les libertés , leurs régales , leurs droits , leurs cou- «( tunies , sous la seule réserve faite par Tempereur, de «I certains droits de souveraineté , entre autres des apte pels en dernier ressort. »

En Tannée i3oo , toute la partie des clauses des traités qui intéressent les comuni est encore exécutée dans toute sa substance ; mais la partie qui concerne les droits de souveraineté , entre autres des appels en dernier ressort , n^est plus reconnue que dans quelques villes.

Au milieu d^un tel état de choses , un publiciste , un jurisconsulte , un logicien comme Dante nVt-il pas quelque droit d^examiner le diflférend avec attention ? ISe peut-il pas résulter de cet examen que le juge voie qu^en toute cette affaire les deux contractans n^ont pas ^plement rempli les conditions du traité ?

Le guelfe mécontent , abattu par la détresse , cher^ chant des consolations dans Tétude , a pu trouver des argumens de gibelins, qui ont adouci ses douleurs. Le réproche d^inconstance, d^instabilité, fait à Dante avec tant d^obstination depuis cinq siècles , n^est probablement pas aussi raisonnable qu^on le croit, surtout si Ton observe que son instruction , ses talens , sa perspicacité , ses habitudes de discussion , ses thèses soutenues à Bologne,*àPavie, et à Paris peut-être, puisque nous avons été un moment porté àlcroire son séjour dans cette ville un événement possible avant Texil ; tous ces faits réunis disposoient Dante à des recherches diplomatiques , à des investigations sur les questions de droit public, dont nous ne rencontrons que trop de

traces dans ses ouvrages. M. Balbo pense que Dante, dans sa patrie , a été louable , irrépréhensible , et citoyen ; il ajoute que le Florentin a été grand , mais non irrépréhensible dans son exil. M. Balbo dit bien que les fautes de Dante n^ont pas été vulgaires et viles. Il ne poursuit pas de vifs reproches une exagération de sentimens contre un parti vainqueur et persécuteur , ni même ce passage subit du parti vaincu au parti des vainqueurs ; mais il y eut , dit M. Balbo , une erreur plus dangereuse dans les forts caractères, une exagération de résistance contre le parti le plus fort , une fraternité expansive trop tôt accordée à une ancienne inimitié ; de manière qu^après avoir été guelfe réfléchi , blanc modéré , Dante , depuis cette expulsion qui Taccusoit de quelque gibelinisme , se fit , par vengeance et par haine , gibelin effréné. La grande erreur de Dante, dit encore M. Balbo j fut la colère, qu^il réprima , il est vrai , dans les actions , et à laquelle cependant il donna un libre cours dans des paroles non-seulement pardonnées, mais trop admirées par la postérité. M. Troya, dans le Vehro^ va plus loin :

« Quelques-uns aujourd'hui pensent que les jugemens de Dante doivent être considérés comme s'ils provenoient de la justice même de Dieu y et que le poète les a prononcés , affranchi de toute passion. De cette manière, ils croient exalter l'Alighieri : louange superstitieuse et pleine de dangers ! De là il n'y a plus qu'un pas à l'irrévérence. Il est facile, au contraire, de connoitre , ou que la bile de Dante le plus souvent lui a fourni une éloquence sublime , ou qu'il n'étoit pas possible à un homme aiïïigé de tant de disgrâces, de conserver toujours cette mesure qui forme la paix et la gloire des esprits ordinaires. » (F'eliroy pag. 188.)

Tout ce que disent M. Balbo et M. Troya est vrai;

mais celui qui a écrit tant de sublimes accusations n^est pas un homme qui ait entièrement faussé sa foi. Le guelfe calme , le blanc modéré , quand il a étudié la cause , quand il a entendu les deux parties , a pu être ramené par la logique à des idées que je ne regarde pas comme des apostasies. Ce que Fhomme de discussion, de sagesse, eût pu apporter de tempepérance en consultant avec sang froid, le poète brûlant n^a pas su , n^a pas pu , n^a pas voulu Fadmettre dans ses vers. Je ne vois là que la nécessité de la position ; et le poète une fois blâmé d^avoir manqué à plusieurs exigences de bon goût , si Ton veut , à des considérations de politesse , d^égards et de civilité , je le laisse continuer ses chants , et j^admire le satirique qui corrige quelquefois, le moraliste qui avertit avec succès , le philosophe qui enseigne les vertus et qui poursuit le vice. La religion me parott constamment respectée ; les dogmes sont soutenus avec conviction , et quand j^ai découvert qu'ail y a voit une sorte de fondement logique à être quelque peu gibelin , malgré'les antécédens guelfes, à se souvenir du traité de Constance non exécuté dans toutes ses parties , malgré les prépotences du priorat où Ton avoit exercé les droits de la souveraineté jusque dans ses conséquences les plus absolues , je me résigne à contempler un des plus grands , un des plus beaux , un des plus magnifiques ouvrages littéraires de Thomme ; je jouis de toutes les délices que m^offre cette création, souvent angélique, surtout dans leParacUs^ par les rapports qu^elle présente avec ma foi , et dans mon ivresse d^admiration, je concède trois ou quatre extravagances du temps d^alors, et je défie le mien de faire mieux.

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