CHAPITRE XVIII
CONTINUATION DE l'aNALYSE DU CONFITO. AXIOMES REMARQUA- BLES. DÉFINITION DU RIRE. DANTE MAGNIFIE LA DIGNITE IMPÉ- RIALE. HISTOIRE ABRÉGÉE DE ROME. LA MAIN DE DIEU SE VOIT DANS LA GRANDEUR DE ROME. LES PIERRES RENFERMEES DANS
ROME SONT DIGNES DE VENERATION. DANTE TRAITE DES DIVERS AGES DE LA VIE , l'aDOLESCENCE 9 LA JEUNESSE , LA VIEILLESSE , LE SENIO. VERTUS ET FACULTÉS PROPRES A CHACUN DE CES AGES. LA ROSE d'or citée PAR DANTE. BERETTONE, ENVOYÉ AU DUC d'aN- GOULÊME EN 1825. OPINION DE M. BALBO SUR LE CONFITO.
Le troisième Traité du Conifùo est destiné à commenter la canzone qui commence ainsi :
Amor che nella meute mi ragiona.
L'hauteur déclare qu^il s^agit ici de son second amour, c^est-à-dire, de la dame consolatrice. Il est bien difficile d^énumérer les diverses explications que Pauteur se plaît à accumuler. Il y a peu de profit pour une instruction vraie et solide à parcourir ces définitions vagues et souvent incohérentes. Je me bornerai à recueillir des axiomes expressifs , tels que ceux-ci :
« Celui qui a été crucifié a créé notre raison , mais il a voulu qu'elle fût moindre que son pouvoir. — Entre les œuvres de la sapience divine , Thomme est une œuvre très-admirable , si l*on considère que la nature divine, dans une seule forme,
a réuni trois natures : la végétale, la sensitîve et la rationnelle. Gertainemeut, dans cette forme, le coi*ps est subtilement hetrrnoniéy puisque ces trois natures sont organisées avec tant d'assurance. Cependant , malgré la concorde qui doit accompagner tant d'organes pour qu'ils ne cessent pas de se répondre , il y a peu dliommes parfaits. >»
L^auteur rappelle les six passions d^Aristote , la grâce , le zèle , la miséricorde , Tenvie , Tamour et la honte. L^ame ne peut être dominée par aucune de ces passions, qu^il ne survienne à X^Jènétre des yeux un témoignage qui en dépose , à moins qu^une grande vertu ne retienne ces passions en dedans. C'est dans la face de Phomme que Tame agit le plus. La pudeur se démontre dans la bouche comme une couleur sous le verre. Qu^est-ce que le rire? Le Tasse admiroit beaucoup la définition qui va suivre. Qu'est-ce que le rire , sinon Téclat de la dilatation de Famé , c^està-dire une lumière qui annonce au dehors ce qui est dedans ? D^ailleurs , Thomme doit manifester son allégresse avec modération. Il doit rire avec une honnête sévérité et avec peu de mouvement dans les bras ; car Tame cilors doit paroitre modeste et non dissolue ; c^est ce que commande le livre des quatre vertus cardinales (i) : «Que ton rire soit sans éclat, « c'est-à-dire sans caquetage comme fait la poule ! >» Dante ajoute : n Oh ! admirable rire de ma donna ^ de « celle dont je parle I on rlentendoit ce rire que de c( Tœil. »
L'auteur définit, dans le chapitre X, une figure de rhétorique qui ressemble à la prétérition et un peu à l'antiphrase. Je m\irrête à ce dernier passage, parce
qu^il renferme une eiLpression commune aujourd'hui , et qui étoit neuve du temps de Dante. 11 impose silence à sa canzone qui demande la parole. Cest sans doute une manière polie , spirituelle , neuve et piquante de passer à d^autres discours.
On remarque dans le quatrième traité, le dernier de ceux qui nous restent, une singulière restriction ajoutée à quelques-unes qui ont précédé.
<c II faut savoir que Frédéric de Souabe , dernier empereur des Bomains ( je dis le dernier relativement au temps présent « nonobstant que Rodolphe , Adolphe et Albert aient été élus après sa mort et celle de ses descendans) ; il faut savoir que Frédéric de Souabe, un jour qu'on lui demandoit ce que c'étoit que gentiUzza ( noblesse), répondit que gentilezza étoit antique richesse et belles manières ( bei costumi). Moi je crois qu'il fut plus délicat celui qui , pensant et repensant à cette définition dans toutes ses parties , en retrancha la dernière , les bei costumi , et s'en tint à la première , c'est-à-dire à l'antique richesse (1). »
A ce sujet , Dante citoyen , grand y mais guelfe , et consentant à se trouver popolano et à participer au gouvernement de la république guelfe et popolana , avoit composé anciennement une canzone dans laquelle , avec de bons argumens philosophiques, peut-être enlacés draille urs dans les vers les plus mauvais qu^il ait composés (2) , comme il ar-
(i) Ceci démontre, s'il en étoit besoin, que le présent traité a été écrit sous le règne d'Albert , et conséquemment avant 1807 ; car Albert fat assassiné le i3 janvier i3o8, qui correspond, suivant l'ancienne manière de compter, à la fin de l'année t3o7, puisque le i5 décembre commençoit, comme on l'a vn , le neuvième mob de l'année. Albert regardoit les hommes comme destinés , chacun dans son état , a tracer sous le joug un pénible sillon. Que le soldat soit brave , la femme soumise , le paysan VJwrieux , et rien de plus , étoit une maxime qu'il avoit rendue proverbiale à force de la répéter. Voilà celui que Dante doit appeler à gouverner l'Italie.
(2) Balbo, tom. 11, pag. 106.
rive quand on argumente en vers , il avoit réfuté cette opinion orgueilleuse impériale et gibeline. Actuellement, Dante, en commentant le même sujet, ne se rétracte pas absolument , car il étoit d^une vertu trop éminente pour n^attribuer la vraie noblesse qu^aux richesses et à la naissance. Cependant, devenu gibelin , et s'^embarrassant dans des subtilités, des distinctions et des excuses, il se laisse préoccuper par un scrupule , et il entreprend de prouver qu'ail n\i pas été iiTévérent, tout en contredisant un empereur. Peut-être même n^aborde-l-il une telle excuse que pour arriver à magnifier la dignité impériale , Tempire de Rome et la monarchie comme il Fentend toujours, c'*est-à-dire le rêve de la suprématie d'un seul empereur dans le monde, la monarchie universelle. Ici, Fécrivain nous avertit, sans le savoir, qu'il écrira son livre de Monarchid. Heureusement alors Fargument sera moins exclusif, plus modéré. Au moins il admettra le contre-poids de Fautorité pontificale.
Dans le chapitre V, Fauteur s'attache à prouver que la Providence divine, qui domine la prudence angélique et humaine, procède quelquefois par des voies occultes, et que les hommes ne savent pas pourquoi ils agissent dans leurs opérations; cependant il peut arriver que le conseil divin agisse, et que la raison de l'homme comprenne. Lorsque Dieu pensa à envoyer son Fils sur la terre , il jugea à propos de la disposer à le recevoir. Da> id naquit en même temps que Rome. L'auteur trace rapidement Fhistoire de cette ville célèbre ; elle est exaltée de jour en jour, depuis les sept rois jusqu'à Brutus le consul, et enfin César son premier maître. Après avoir, en quelque sorte, voulu ne donner que deux ou trois lignes à Fhistoire des Romains, Dante la reprend dans ses plus
héroïques détails. Ce n^est pas sans une inspiration divine que Fabricius a refusé tant d^or pour se conserver fidèle à la patrie. Tous les beaux traits de Rome , un peu confusément sans doute, sont accumulés : Curius, Mucius Torquatus, Régulus , Cincinnatus , Camille. Je ne dérange rien à l'inspiration de Dante : « 0 cœur si sacré de Calon, qui osera parler de toi ! a La vie de tous ces x:itoyens dwins , non sans une lumière de bienveillance divine ajoutée à leur bonne nature, a été une admirable opération; ils ont été des instrumens par lesquels la Providence a procédé pour élever Tempire romain à la formation duquel plusieurs fois les bras de Dieu ont été présens.
Je ne remarquerai plus un certain désordre qu'il faut pardonner au poète; et ici Dante est poète brillant :
a Dieu n'a-t~il pas mis ses propres niaÎDs à cette bataille , où les Âlbains condbattolent contre les Romains pour connoitre qui seroit le chef des deux Etats . et quand un seul Romain disposa de la liberté de Rome? Dieu n'a-t-il pas mis ses propres mains, quand les Français (g li Franceschi)^ occwpSLnt^ome entière , alloient prendre par ruse le Gapitole, et que la voix d'une oie seulement se fit entendre ? Dieu n'a-t-il pas mis ses propres mains à la guerre contre Annibal , quand trois boisseaux d'anneaux étoient portés eu Afrique après la mort de tant de citoyens, quand les Romains vouloient abandonner la ville , et que ce béni de Scipion jeune résolut de passer à Cartage pour affranchir Rome? Dieu n'a-t-il pas mis ses propres mains à la défense de la liberté qu'entreprit un nouveau citoyen de petite condition , c'est-à-dire TuUius, contre un si grand patricien comme étoit Gatilina? Oui certainement, Dieu a posé là ses propres mains. Ne demandez pas à voir comment, par une spéciale naissance et un spécial agrandissement, Dieu a pensé La naissance et l'agrandissement de la sainte ville? »
Dante termine ce chapitre en disant que les pierres renfermées dans les murs de Rome sont dignes de vé-
nération , et que le sol où repose la ville en est digne aussi à cause de ce qui a été prédit et prouvé dans les livres sacrés.
La Canzonej qui est commentée dans ce dernier traité du Cowito j est celle qui contient tant de mau* vais verSi et dont nous avons parlé plus haut; elle commence ainsi :
Le dolci rime d*amor ch'io solia Gercar ne' miei pensieri Convien' ch'io lasci, etc.
Uauteur, plus décidé et s^afTranchissant des excuses, combat Topinion de Frédéric , et il établit qu^il y a noblesse partout où il y a vertu.
Il entre dans des détails un peu longs sur Fabus des richesses, mais il cite à propos ce bel axiome que Boèce a placé dans le second livre de la Consolation: « V argent est bon lorsque , passant dans les mains « des autres par voie de largesse^ on ne le possède ^ plus. »
Nous devons, pour être historien fidèle, rapporter un passage du chapitre XIV ; Fauteur dit d'abord :
« Si la gentUezza ou la noblesse^ ce qui est pour moi la même chose , s'engendroit par Toubli , la noblesse seroit engendrée d'autant plus rapidement que les ancêtres seroient plus oubliés ( smemoriati), »
Puis Dante ajoute :
« Si mon adversaire vouloit m'objecter que, dans toutes les autres choses y noblesse veut dire la bonté de la chose , mais qu'à l'égard des hommes , noblesse veut dire qu'il n'y a pas souvenir de leur basse extraction , on voudroit répondre , non avec les paroles , mais avec le couteau , à une si grande hestialiié que celle de prétendre donner à la noblesse des autres dioses la bonté pour cause, et à la noblesse des hommes pour principe, l'oubli. N
L^argumentateur s^emporte ici avec une violence qaW faut signaler. Le couteau ne peut jamais être un argument ; une discussion n'^est pas une insulte , et Ton ne peut jamais tirer le couteau , si Ton porte un couieauj que contre des assassins, et pour défendre sa vie à la dernière extrémité.
Perticari , à propos de ce passage , dit que Dante trouve là une belle manière de finir les questions. Bocace , dans sa F^ie de Dante^ parle du caractère irascible du poète, et prétend qu^en Romagne la moindre femmelette , le plus petit enfant s^entretenant des factions et injuriant le parti gibelin, excitoit dans Alighieri une si vive colère , que si on ne s^étoit pas tu par égard pour lui, il auroit été conduit à prendre des pierres pour les jeter à ceux qui défendoient les guelfes noirs. Il y a peut-être quelque exagération dans cette accusation, comme sans doute plus haut , le coltello est une expression d^animosité répréhensible, mais qui échappe, dans un moment d^irritation, à un homme habituellement grave, qu^une insupportable bestialité vient mettre hors de lui.
Dans le chapitre XXI Fauteur, après avoir établi que Dieu a disposé sa créature à recevoir des biens précieux, et lui en accorde autant que cette disposition en peut recevoir, rappelle les sept dons de TEsprit saint dont parle Isaïe : la sagesse , Fintelligence , le conseil, la fortitude, la science, la piété et la crainte de Dieu (i). Ensuite Fauteur s^écrie :
« O graine salutaire! ô bonne et féconde.semence! ô bienfaisant et admirable semeur ! ô heureux ceux qui cultivent bieu une telle semence ! 11 faut savoir que le premier et le plus noble rejeton qui germe pour porter fruit est l'appétit
(t) Isa'ie, cap. xi. a.
qui, en grec, se dit op/uil, et 8*il n*est pas bien ioutenu droit par une bonne habitude , la semence A^ pas , et il est mieux de ne pas ensemencer. »
auteur traite des divers âges de la vie dans le JV chapitre du Convito.
« Je dis que le premier âge est la porte et la voie par lesquelles on entre dans notre bonne vie , et cette entrée doit avoir certaines attributions que procure la nature bienfaisante qui ne manque pas dans les choses nécessaires, ainsi que nous voyons la nature donner des feuilles à la vigne pour la défense de son fruit, et les drageons avec- lesquels elle protège et soutient sa foiblesse. I^ nature accorde donc à ces âges quatre choses nécessaires à l'entrée de la ville du bien vivre, La première est l'obéissance ; la seconde , la douceur ; la troisième , la vergogne ; la quatrième , l'élégance du corps. 11 faut apprendre que, de même qu'un homme qui n'auroit jamais été dans une ville ne sauroit en connoître les rues, sans l'enseignement de celui qui l'a parcourue , de même l'adolescence, qui entre dans la forêt trompeuse de cette vie, ne sauroit trouver le bon chemin , si ceux qui ont plus d'expérience ne le lui avoient indiqué. Leurs enseignemens ne lui serviroient à rien , si elle ne se montroit pas obéissante à leurs conseils. Ainsi , l'obéissance fut nécessaire à cet âge. Mais pourra-t-on appeler obéissant celui qui croira aux conseils perfides, comme celui qui croira aux conseils sages? Je réponds que , pour le premier , cela ne s'appelle pas obéissance, mais transgression. Si le roi commande de suivre un chemin, et que le serviteur commande de suivre \\i\ autre chemin, obéir au serviteur, ce seroit désobéir au roi ; alors il y auroit transgression. Salomon, quand il entend instruire son fils, lui dit:
« Ecoute, mon fils, l'instruction que te donne ton père »
Naturellement nous voyons le fils suivre les traces de son père. Plus que tout autre , la loi dit et commande que la personne du père doit apparoitre sainte et honnête à ses fils. Donc l'obéissance fut nécessaire dans cet âge.
tt Salomon dit , dans ses Proverbes , que quiconque respecte les répréhensions de celui qui le corrige sera glorieux. Il dit sera^ pour donner à entendre qu'il parle à l'adolescent, qui
ne peut être glorieux dans Tâge présent ; et si quelqu'un attaque ce qu'il dit du père et non d'aucun autre , je déclare qu on doit toute obéissance au père , ainsi que l'apôtre a dit ad Colos^ sensés : «< Mes en fans , obéissez à vos pères en toute chose , « parce que^Dieu le veut. » Si le père est mort , on doit obéir à celui que le père a désigné , comme devant être tel par sa dernière volonté. Si le père est mort où intestat , soumettezvous à celui que la loi a mis à sa place. Ensuite vous devez obéir à vos maîtres ou à vos anciens , car cela paroît être le vceu du père ou de celui qui l'auroit remplacé. »
Le chapitre XXV traite de la douceur dans les manières. Nous sommes bien loin ici du couteau: « Ren poussez les mauvaises paroles et les procédés igno- « blés. )> A cet âge est encore nécessaire la vergogne; elle est, dans Tadolescence , un signe évident de noblesse.
« J'entends par vergogne trois passions nécessaires à la gloire de notre bonne vie : Tune est la stupeur , l'autre la pudeur la troisième la retenue, quoique le vulgaire ne comprenne pas ces distinctions. Toutes les trois sont nécessaires à cet âge , parce que , dans l'adolescence , il convient d'être révèrent et désireux de savoir. A cet âge , il faut être réfréné ; à cet âge , il faut se repentir d'une faute pour ne pas s'accoutumer à faillir. Toutes ces choses constituent positivement la vergogne. La stupeur est cet étourdissement de l'esprit qui voit des choses grandes et merveilleuses , qui les entend ou qui les sent en une certaine manière. Quand elles sont grandes , elles inspirent un sentiment de révérence à celui qui les entend. Quand elles sont admirables, elles inspirent le désir d'en connoltre la cause et les effets.
« La pudeur ( je ne me lasse pas de copier ces définitions , que généralement on ne connoit pas en France et même en Italie ) , la pudeur (1) est une aversion ( ritraimento) de l'ame
(i) Platon dit , dans le livre V des IMa : a Ce n*est pas des monceaux '< iPor , c'est un grand fond de pudeur qu'il faut laisser à ses enfans. d Trmfiuetffm de M. Cousin , lom. VI i , pag. 2.59.
pour les choses honteuses, avec peur d'y succomber. C'est ainsi que nous voyons les vierges , les femmes sages et les'^dolescens qui sont si pudiques , que non-seulement là où ils sont priés ou tentés de faillir, mais encore là où quelqu'image d'entraînement voluptueux se rencontre , ils montrent des traits empreints de pâleur ou d*une couleur vermeille. Aussi quand Aceste , nourrice d'Argia et de Déiphile, filles du roi Adraste, les amena aux yeux de leur père , en la présence de Polynice et de Tydée, princes réfugiés qui les demandoient en mariage, ces vierges devinrent pâles, et puis rougirent , et leurs yeux , fuyant tout autre regard , se tournèrent comme vers un re» fuge , vers les yeux de leur père. Oh combien de fautes réfrène la pudeur ! que de demandes déshonnétes elle fait taire ! que d'avidités coupables elle combat ! que de tentations funestes elle défie , non-seulement dans la personne pudique , mais encore dans celle qui regarde ! que de laides paroles elle re* tient I TuUius dit : « 11 n'y a pas d'acte honteux qu'il ne soit « honteux de nommer. »
Il est probable que Dante n^a écrit ceci qu'^à Taide de sa mémoire qui Ta trompé. A propos du langage obscène , Cicéron dit autrement. Il déclare que telle chose ne sera pas honteuse à faire, pourvu que ce soit secrètement, et qu^elle sera déshonnête à dire. Voici ses propres paroles : »' Quodquefocere turpe non est^ modo « occulte^ iddicere obscœnumest(i). »
Dante continue ;
« La menue est une peur de se déshonorer en commettant un manquement , et de cette peur nait un repentir de tout manquement, portant en soi une amertume qui est un avertissement de ne plus faillir. »
Non-seulement la noble nature demande à Fadolescent Tobéissance , la douceur et la vergogne ,
(i) De off, , lib. I , cap. xxxvi. Ce que Dante fait dire à Cicéron se tronye plus explicitement dans Isocrate. ( Vojf. l'Oraùou àDûmonicv», pg. 3i.) m ir9t%tv ai^Xf^'i TeiaJra, l'opiÇir /4ii/( Myu» hpoi xoAoi».
mais elle demande encore la beauté et Félégance du corps.
Dante se livre toujours à Fexplication de sa can-zone^ mais avec des détails si excentriques que Ton voit bien qu'ici la canzone a la prétention d'aune dissertation philosophique.
Dans le chapitre XXVI, Dante promet de parler des amours d^Ënée et de Didon , lorsqu^il sera arrivé au septième traité qui n^a pas été composé, ou qui est perdu, car le Connto ne se compose, dans Tétatoù nous Fayons , que de quatre traités. Les malheurs de Fexil , les soins sans nombre donnés à 1^ perfec* tion du grand poème , ont sans doute interrompu ce travail. .
Nous allons trouver de singulières doctrines.
« La jeunesse doit être loyale. La loyauté consiste à suivre et à mettre en œuvre ce que les lois ordonnent ; cela est exigé particulièrement dans le jeune homme ; car l'adolescent , à cause de son âge , mérite facilement un pardon. Le vieillard, qui a plus d'expérience , doit être juste , et ne suivre la loi que lorsque son droit jugement et la loi ne font qu'un. II doit en quelque sorte, sans aucune loi ^ suivre la justesse de sou esprit , ce que ne peut faire le jeune liomme. Donc au jeune homme sont nécessaires la loyauté , la courtoisie , V amour j la fortitude, la tempérance, w
Il y a là sans doute des vertus que le jeune homme chercheroit en vain à acquérir. En ceci, Dante a jeté vivement des idées qu^il n^a pas soumises à son droit jagement, ou le texte est altéré , ce qui est possible.
Dante passe de la discussion de Tétat de la jeunesse à la discussion de Tétat de la vieillesse. L^ame noble de la vieillesse doit être prudente, juste, généreuse, aimant à bien dire pour davantage des autres,
et à écouter ce qui leur est utile, c^est-à-dire ce qui est affable.
L^homine doit s^'ouvrir alors comme une rose qui ne peut plus rester fermée, et qui doit répandre Todeur née en elle. Le commentateur Péderzini , homme de goût, donne avec raison de grands éloges à cette gracieuse comparaison.
Par la prudence et la sagesse, Dante entend un bon souvenir des choses vues , une bonne connoissance des choses présentes, et une bonne prévoyance des choses futures (i). Il est impossible à un homme , diaprés Aristote, d^être bon s^il nVst pas sage (Dante se plaît à citer Aristote , qu'il appelle le maître de la raison humaine)^ et il ne faut pas regarder comme sage rhomme qui procède avec des flatteries et des tromperies : il fayt Tappeler astucieux.
La vieillesse doit être juste, afin que ses jugemens et son autorité soient une lumière et une loi pour les autres. Comme les anciens philosophes virent que cette vertu, c^est-à-dire la justice , apparoissoit dans la vieillesse , ils lui confièrent le gouvernement des villes. Par cette raison , le collège des gouvernans fut appelé sénat. Nous ne pouvons nous refuser à insérer ici une exclamation deTauteur, bien naturelle :
u O malheureuse , ô malheureuse , ma patrie , de quelle pitié je suis pressé pour toi toutes les fois que je lis , toutes les fois que j'écris une chose qui a rapport au gouvernement civil ! Mais comme je parlerai de la justice dans Tavantdernier traité de ce livre (qui ne nous est pas parvenu ), il suffit de dire le peu qui vient de m'échapper. n
(i] On doit bien savoir que, suiyant Dante, l'adolescence va jusqu'à vingtcinq ans , la jeunesse finit à quarante-cinq ans , la vieillesse à soixante. Le senio dure jusqu'à la fin de la vie. Senio ici ne répond-il à peu près qu'à ce que nous appelons décrépitude ?
A cet âge de la vieillesse , on doit être généreux , mais d'aune manière convenable au temps et au lieu. Cette générosité ne doit nuire ni à vous ni aux autres : eUe doit être réglée par la prudence et par la jus* tice. Ici , nous trouvons une nouvelle imprécation :
« Ali ! malfaisans , mal nés qui dissertez veuves et pupilles , et qui ravissez le bien des foibles , qui volez et gérez le bien des autres , et qui avec cela arrangez des banquets , donnez des chevaux et des armes , des présens et de l'argent , qui portez des vêteinens admirables, qui élevez de somptueux édifice» et croyez faire des largesses, faites-vous autre chose qu'enlever le drap sur l'autel pour en couvrir le voleur et sa table ! Il ne faut que rire , tyrans , de vos libéralités , comme du voleur qui , après avoir appelé les conviés à sa table , la garniroit de la nappe dérobée sur l'autel , portant encore les marques ecclésiastiques , et qui croiroit que personne ne reconnoitroit la nappe ! »
Dante reprend sa discussion. La vieillesse doit être aifable, raisonner le bien et Fécouter avec plaisir. Le vieillard porte avec lui une ombre d^autorité qui fait qu^il écoute mieux qu'^aucun autre âge plus actif- // doit savoir des faits plus beaux et meilleurs , dus à la longue expérience de sa vie.
Ces prescriptions diverses sont suivies de citations tirées des auteurs anciens. Cest ainsi qu^ont fait plus tard Bocace, Machiavel, Montaigne et Montesquieu.
Ici se trouve un passage relatif à Eaque , et qui est extrait du septième livre des Métamorphoses d^Ovide. Dante ajoute : «< Que de choses il y a à noter «( dans cette réponse d^Eaque aux Athéniens , qui lui « demandoient des secours ! Mais à bon entendeur 'f (buono intenditore) il suffit de rappeler ici ce que « dit Ovide. »
A propos du senio , que Dante fait commencer, comme on sait, après soixante ans, je dois remarquer que cette distribution n^est pas exacte , même en Italie où les facultés se développent plus vite que dans les pays du nord. Dante est mort à cinquante-six ans. Cela est doublement malheureux ; car après cinq ans de plus, il eût sans doute prouvé Pinsuffisance de cette classification , que du reste il a empruntée aux anciens (i). Quoi qu^il en soit, à propos du senio^ Dante rapporte la vie de Marcia , successivement cédée et reprise par Caton. Il est certain que ce fait est purement historique. On peut contester, ajouter quelques circonstances , mais le fond du fait reste toujours le même . Cependan t Tau teur veu t voir dans ce fait une allégorie. Ecoutons Dante qui fait dire par Marcia à Caton :
<t Tant que fut en moi le sang, c'est-à-dire la jeunesse ; tant que fut en uioi la vertu maternelle , c'est-à-dire la vieillesse,
(i) Hippocrate , d'après Philon le juif, disoit qu'il y avoit sept âg^s , tepiem mtates, infaniù, pveri, adolêtcentis^juvenis, virij tenions, te/nâ. La première enfance s'étendoit jusqu'à sept ans , la seconde enfance jusqu'à quatorze ans , l'adolescence jusqu'à vingt-un ans , la jeunesse jusqu'à vingthuit , la virilité jusqu'à quarante-neuf, la vieillesse jusqu'à cinquante-six , la décrépitude depuis cinquante-six jusqu'à la fin de la vie. Aristote s'exprime ainsi dans sa Politique ( liv. IV, que divers auteurs appellent liv. VII) : u On se trompe souvent quand on veut ne compter la vie que par pé- « riodes septénaires ; il faut bien plutôt suivre pour cette division la marche tt même de la nature. » (Traduction de M. Barthélémy St-Hilaire, tom. III, pag. iai .) Ainsi Aristote , le grand précepteur de la raison humaine, suivant Dante , blàmoit indirectement cette distribution , et il n'auroit pas approuvé l'opinion de Dante , quoique plus large que celle d'Hippocrale. 11 y a une foule d'auteurs anciens qui ont traité la même question. Dante recueillolt partout , il disposoit ensuite sa récolte comme l'entendoit son esprit libre , hardi et raisonneur. Le résultat de ces diverses doctrines est que Dante , mort à cinquante-six ans et quelques mois , est mort dans l'âge de la décrépitude , suivant Hippocrate , et n'avoit plus , suivant lui , Dante , que moins de quatre ans à vivre, pour arriver à cet état que l'homme doit redouter plus que la mort même. C'est bien la peine , 6 hommes , qu'on a appelés divins en Grèce et en Italie ^ c'est bien la peine de tant dicter de préceptes , quand uu trouve en soi-même de si nobles démentis !
qoi est bien mère de toutes les vertus ; moi , Marcia , j'ai obéi à tes commaudemens , c'est-à-dire que l'ame a été ferme dans les opérations civiles. J'ai eu deux maris , c*est-4-klire à deux âges j'ai été féconde. Actuellement mon ventre est las ; je retourne à toi, c'est-à-dire que mon ame connoissant n'avoir plus d'entrailles fécondes , je retourne à Dieu , à celui qui n'a pas besoin de membres corporels. Rends-moi les anciennes conventions , donne-moi l'ancien lit nuptial ; rends-moi seulement le nom d'épouse ; cela veut dire que l'ame noble dit à Dieu : « O mon Seigneur , donne-moi le repos ; permets que, dans cette longue vie, je sois réputée t'appartenir. » Marcia dit : « Permets qu'après moi , on reconnoisse que je suis morte épouse de Caton ; qu'après moi , on sache que tu ne m'as pas chassée, et que tu m'as reprise de bon gré. n Voilà comme agit la noble ame dans le dernier âge ; elle veut sortir de ce monde épouse de Dieu , et veut montrer que sa création fut agréable à Dieu. •
Toute cette allégorie semble unpeu obscure. Le nom de Marcia auroit dû disparoitre de ce passage. Marcia, déjà mère de deux enfans, et encore enceinte, épousa Hortensius. TertuUien déplore en termes chaleureux ce divorce incompréhensible. Dante n^a vu qu^un côté de ce fait, et sa vivacité Ta emporté au-delà du but. Du reste , ce morceau se termine par un trait éminemment spirituel , pour peu qu^on ait consenti à admettre les prémisses.
M Allez, hommes funestes et mal conseillés, qui voulez partir de cette vie sous le nom d'Hortensius , plutôt que sous celui de Caion , moi je terminerai ce chapitre après avoir prononcé ce nom, type de toute noblesse ; car ce nom démontre la noblesse de tous les âges. »
Dans le chapitre XXIX, à propos de ser Manfredi da Vico, Dante parle delà rose d'orque les papes sont dans Tusage de bénir le quatrième dimanche de Carême et qui est envoyée par eux à dMUustres personnages.
On ne perd à Rome aucun des usages anciens (i). Cette citation de Manfredi est à remarquer. Dante dit en propres termes : « Ser Manfredi aujourd'hui préleur, n Si Ton trouve désormais la date deTépoque où Manfredi exerça cette charge , on aura la date précise de la composition du Cons^iio. » Dante men-
(i) De nos jours ces roses d*or ont été envoyées à d'augustes et pieuses princesses. Jl y a encore un autre usage qui honore la cour romaine : c'est celui d'envoyer un stocco ( épée ) et un bcrettone ( sorte de chapeau du moyenàge ] aux généralissimes qui se sont distingués dans des occurrences importantes, comme furent la baUille de Lépante, où don Juan d'Autriche acquit tant de gloire ; la délivrance de Vienne par le roi Sobieski ; les combats que livra aux Turcs le prince Eugène , et qui se terminèrent par la bataille de Péterwaradin , que chanta en si beaux vers J. B. Rousseau , et enfin l'expédition d'Espagne en iSaS. Le pape Léon Xil ayant résolu d'accorder cet honneur insolite au neveu de Louis X VIII , daigna me demander quelques particularités sur la vie du vainqueur de Cadix. Sa Sainteté , outre la grandeur de l'action , la promptitude de la protection accordée à un roi malheureux , circonstances glorieuses qu'elle admiroit avec toute l'Europe , désiroit apprendre plusieurs détails sur le caractère du prince , pour avoir occasion de motiver plus puissamment auprès des cardinaux Icnvoi de ces signes de félicitations du Saint Siège. Je dis au Pape : ce Puisqu'il est inutile « d'entretenir V, S. du secours signalé porté à un monarque captif ( secours « si vivement senti par la magnanime épouse du prince , que , dans sa dou~ « leur d'orpheline inconsolable , elle s'est écriée : « Vous le voye* : on sauwt a toujours un roi t/uand on le veut bien » ) i je répondrai ù Votre Sainteté que ce l'histoire offre |)eu d'exemples de sentimens do piété filiale semblables à a ceux que le prince témoigne à son roi , et ensuite à son père : toutes les « cours , toutes les classes de la société peuvent admirer un tel modèle. — « Il y a encore lin fait , ajouta Léon XII , en m'inlerrompant , c'est ce resa pect du prince pour la dignité de roi. Nous avons des lettres de Cadix qui a nous apprennent que lorsque Ferdinand reçut le prince pour la première a fois I le libérateur s'agenouilla et présenta son épée à sa majesté cathoa lique. Merci , merci , nous avons les raisons les meilleures j nous vouLtus a dire , toutes les vertus , tonte la courtoisie des hautes convenances de ces « temps si éloignés , où rinslitutiou du stocco et du bcrettone a pris nais- « sance. »
Je rappellerai ce qu'on lit dans le Moniteur du i juillet 1 8a5 : « Hier, après U a messe , l'on a remis à M. le Dauphin l'èpée envoyée par le Pape , avec le « cérémonial usité dans ces sortes de circonstances. >i
Un J. B. Ilousseau a manque à la gloire du prince. S'il en survenoit un, il pourroit dire que le prince a réparé , il y a dix-sept ans , des maux qui , sous une autre forme , et par la faute et Tingratitude du roi délivre , se sont renouvelés depuis pour le plus grand malheur de risspai;nc.
tioiine plus bas a le hon frère Thomas dAqain: » or Thomas d'Aquin, né en 1227, est mort en 1274. Le processo de sa canonisation n'^étoit pas encore introduit, puisque Dante Tappelle le bon frère. Elle fut prononcée en i323, deux ans après la mort de Dante; mais les inFormations sont toujours longues , et cette nouvelle remarque due à M. Philippe Scolari tend toujours à prouver que le Comnto fut composé avant la première publication de la cuisine comédie, à moins que le quatrième traité n'hait été écrit que beaucoup plus tard après les premiers.
Voici le jugement de M. Balbo sur le Corn^ilo (1).
« En tout, c'est le plus infime des ouvrages de Dante; ce n'est pas un ouvrage de jeunesse , comme la f^ita niioi^a , et presque toutes ses poésies détachées ; il ne tend pas à deux buts importans, comme l'ouvrage sur VEloqnio vnlgari et l'ouvrage de Monarchiâf dont on parlera ensuite ; il n'est comparable en aucune manière au grand poème. Ce fut l'ouvrage d'un infortuné, privé de la tranquillité de son esprit, et précipite dans la disgrâce , dans les misères , dans les doutes, dans les colères de l'exil. Il vouloit recourir à l'étude, il en cherchoit les voies, il ne se sentoit pas en état de reprendre à fond la grande œuvre conçue dans des temps plus propices ; il revenoit aux pensées , aux plaisirs de la jeunesse ; il s'attaclioit à les commenter , à les expliquer , à les justifier , et à y ajouter de nouvelles idées informes et accumulées dans ce vaste esprit , et qui en demeura oppressé jusqu'à ce qu'il pût s'en soulager d'une meilleure manière. A mesure qu'il se livra à d'autres œuvres, il renonça à celle-là , et il fit bien. Le Coiwito n'est qu'une ébauche abandonnée par l'auteur ; mais c'est une ébauché importante, à cause des faits qu'elle renferme pour l'intelligence de la vie de Dante et de la dii^ine comédie, que l'on ne comprendroit pas sans cette explication des quatre âgesdeThomme. Il est aussi utile de savoir ce que Dante entend par ces allégories ; elles sont de plusieurs sortes, et aucune ne doit détruire le ^ens littéral. »
(1) Baltx) , lom. Il, pa^. 107.
A ce jugement de M. Balbo, que nous répétons comme sage et plein de raison , nous ajouterons que Fauteur de la Vita nuova qui nous a tant charmé par ses peintures voluptueuses, mais d^une volupté angelique, par des tableaux naïfs et touchans, n^est pas audessous de lui-même, autant qu^on a voulu le faire penser, dans la composition du Com^ito. Nous croyons avoir fait ressortir des comparaisons délicieuses et neuves que Fauteur n^a pas répétées ailleurs; nous avons trouvé des animosités qui prédisent les fureurs que nous aurons à entendre; nous apprenons à nous accoutumer d^avance aux subtilités; enfin, au milieu de cette prose métaphysique, souvent sèche et triste, pous devons admirer des pensées poétiques , maies et énergiques : elles nous annoncent le moraliste qui va prononcer ses effroyables sentences.
Dans la dwine comédie y Dante aura pour guide Virgile : ici il sVst fait accompagner presque pas à pas par Aristote, qu^il a appelé, comme on le sait, le maure de la raison humaine.